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Full text of "Les littératures populaires de toutes les nations; traditions, légendes, contes, chansons, proverbes, devinettes, superstitions"

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LES  i 


LITTÉRATURES  POPULAIRES 


TOME  XII 


LES 


LITTÉRATURES 

POPULAIRES 


DE 


TOUTES    LES    NATIONS 


TRADITIONS,   LEGENDES 

CONTES,    CHANSONS,    PROVERBES,    DEVINETTES 

SUPERSTITIONS 


MAISONNEUVE    ET    C 


TOME  XII 


PARIS  J/         .1 

-,    ÉDITEuVs^ 


25,    QUAI    VOLTAIRE,    2)        ^V^^ 
1883 


Tous  droits  réservés 


GARGANTUA 

DANS   LES   TRADITIONS    POPULAIRES 


GARGANTUA 


DANS 


LES    TRADITIONS    POPULAIRES 


l'AR 


Paul  SEBILLOT 


PARIS 

MAISONNEUVE    ET    C-,     ÉDITEURS 

25,    (iUAI    VOLTAIKU,    2 5 
1883 

Tous  droits  réservés 


INTRODUCTION 


a^^s^'w/  plus  de  deux  cents  ans  après  la  publi- 
cation du  livre  immortel  de  Rabelais,  que 
l'on  voit  formuler  pour  la  première  fois 
l'idée  que  Gargantua  pouvait  lien  n'être  pas  sorti, 
comme  Mitterve,  tout  armé  de  son  cerveau.  La 
pensée  n'en  vint  même  pas  aux  nombreux  com- 
mentateurs qui  dépensèrent  tant  d'ingéniosité  à  sou- 
lever le  voile  des  allusions  rabelaisiennes,  et  ils 
auraient  dédaigneusement  souri  rien  qu'en  entendant 
émettre  la  proposition  qu'une  œiiwe  de  génie  avait 
bien  pu  avoir  pour  point  de  départ  un  thème  popu- 
laire. 

An  commencement  de  ce  siècle  seulement,  la  ques- 


Il  INTRODUCTION 


tion  fut  posée  à  l'occasion  d'une  légende  recueillie  dans 
le  pays  de  Ret:(  par  Tliomas  de  Saint  Mars  (cf.  cette 
légende  p.  ç^  du  présent  volume).  Eloi  Johanneau, 
dans  une  note  à  la  suite,  émit  l'opinion  que  Gargan- 
tua était  l'Hercule  Pantophage  des  Gaulois. 

Plus  tard,  dans  la  pi- cf ace  de  l'édition  Variorum 
de  Rabelais,  il  affirma  que  Gargantua  était  emprunté 
à  la  tradition  populaire  : 

«  Rahdais  n'est  point  l'inventeur  du  personnage 
mythologique  de  Gargantua;  la  tradition  de  ses 
exploits  était  répandue  particulièrement  en  Touraine, 
en  Anjou  (i)  et  dans  le  duché  de  Ret:{,  bien  avant 
qu'il  ne  songeât  à  faire  de  ce  héros  gigantesque  le 
prototype  de  son  roman.  Sa  fable  et  sa  légende  sont 
encore  populaires  dans  toute  la  France  et  peut-être 
dans  toute  l'Europe,  et  font  partie  de  la  Bibliothèque 
bleue  depuis  un  temps  immémorial.  »  (T.  I,  p.  37). 
En  iS2p,  Philaréte  Chasles  disait  :  «  Il  y  avait 
en  Touraine  un  Gargantua  obscur  et  chimérique  qui 
avait  une  grossièn-e  légende;  Rabelais  emprunta  au 

(i)  L'affirmalkn  de  popularité  particulière  des  exploits  de  Gar- 
gantua en  Totiraine  et  en  Anjou  est  contredite  par  l'enquête  qu'ont 
bien  voulu  y  faire  pour  moi  plusieurs  saiants  de  ces  pays  ;  ainsi  qu'où 
le  verra  (pp.  i6y  à  169),  il  n'est  guère  d'ancienne  proa'ince  de 
France  qui  ait  donne  des  résultats  plus  minces,  et  pourtant  les  pays 
voisins  possèdent  des  légendes  gargantuines  asse\  nombreuses. 


INTRODUCTION  III 


peuple  ce  héros  fabuleux.  »  (Tableau  de  la  littéra- 
ture française  au  xvi^  siècle). 

Dans  la  deuxième  édition  de  la  Mythologie  alle- 
mande (iS^j),  le  savant  Jacques  Ciimm  y  vit  une 
tradition  qui  remontait  à  l'époque  celtique. 

Ce  fut  aussi  la  conclusion  de  Bourquelot,  qui  con- 
sacra au  Gargantua  populaire  toute  une  mono- 
graphie, oie  abondent  les  détails  curieux.  Voici  des 
extraits  de  la  partie  théorique  de  sa  dissertation  : 

«  Le  nom  de  Garganttia  est  connu  de  tout  le 
monde  :  les  nourrices  l'apprennent  aux  petits  enfants, 
les  hommes  s'en  souviennent  et  le  répètent  parce  qu'il 
représente  pour  aix  une  idée  de  puissance  et  de 
grandeur  extraordinaires.  Gargantua  est  un  type 
particulier  qui  a  plusieurs  analogues,  mais  auquel 
rien  ne  ressemble  complètement,  ni  le  cyclope  antique, 
ni  le  géant  pourfendeur ,  ni  l'ogre  du  moyen  âge. 
Chacun  s'est  créé  en  soi-même  une  inuige  de  Gar- 
gantua; chacun  sait  quelque  épisode  de  sa  hi:^arre 
histoire.  Bien  que  sa  nature  soit  une  de  celles  aux- 
quelles notre  imagination  attribue  une  supériorité 
physique  ou  morale  sur  les  hommes,  le  peuple  songe 
à  lui  sans  terreur  et  parle  de  lui  avec  une  soiie  de 
bienveillance  respectueuse  ;  c'est  une  puissance  éteinte, 
mais  qui  vit  encore  dans  les  souvenirs.  Sa  popularité 


IV  INTRODUCTION 


est  grande,  surtout  dans  les  campagnes,  au  fond  des 
villages  et  des  hameaux. 

«  Quelle  est  l'origine  de  ces  souvenirs  d'un  person- 
nage conservés  en  tant  de  lieux  différents  ?  D'oîi  nom 
sont  venus  ce  nom  de  Gargantua  qui  s'est  perpétué 
dans  la  mémoire  de  tant  d'hommes,  cette  image  du 
géant,  si  caractérisée,  si  populaire,  cette  histoire  dont 
les  fragments  sont  éparpillés  dans  les  campagnes,  et 
dont  on  pourrait  en  quelque  sorte  composer  un  tout 
uni  et  compact  ?  Quel  lien  rattache  aux  choses  de  la 
vie  réelle  cette  bi:(arre  tradition  que  nous  trouvons 
encore  vivante  et  jeune  au  milieu  de  notre  époque 
d'insouciance  et  d'oubli  ?  Les  gens  qui  la  racontent 
n'en  savent  rien  et  n'ont  jamais  songé  a  s' en  instruire. 
Ceux  qui  l'écrivent  et  la  commentent  affirment  qtie 
Gargantua  est  né  au  XVI'  siècle,  dans  la  féconde  et 
railleuse  imagination  de  Rabelais  ;  c'est  lui  seul  qui 
l'aurait  à  jamais  rendu  populaire,  et  qui,  par  ses 
écrits,  aurait  promené  à  travers  le  monde  et  à  travers 
les  siècles  le  nom  et  les  aventures  de  Gargantua. 

«  J'avoue  que  si  l'origine  du  personnage  de  Gar- 
gantua était  devant  moi  mise  en  question,  je  répondrais 
hardiment  :  Rabelais  n'a  point  créé  le  type  de 
Garsfantua. 

<(  Je  suppose  la  question  posée  et  je  démontre. 


INTRODUCTION 


u  Ma  première  preuve  est  Urée  du  grand  vomhre 
de  traditions  qui  sont  relatives  à  Gargantua  et  des 
vionuments  auxquels  son  nom  est  appliqué.  Le  ronmn 
de  Rabelais  a  eu,  je  le  sais,  une  immense  popularité  ; 
mais  ce  litre  savant,  composé  par  un  savant,  ce  livre 
rempli  d'allusions  politiques,  est-il  januiis  descendu 
asse^  avant  dans  les  campagnes  pour  y  avoir  laissé 
des  traces  p-ofondes  ?  Au  XVh  siècle,  lorsque  si  peu 
de  gens  savaient  lire,  le  héros  de  Rabelais  a-t-il  pu 
par  l'influence  seule  du  roman  être  connu  non  seu- 
lement des  hommes  éclairés,  mais  des  paysans,  non 
seulement  dans  les  villes,  mais  dans  les  hameaux 
mêmes  les  plus  grossiers  ?  Les  éditions  nombreuses 
des  Chroniques  gargantuines  ont-elles  pu  rendre 
Gargantua  asse\  illustre,  pour  que  le  peuple  l'ait 
érigé  en  fondateur  des  grands  monuments  dont  il  ne 
savait  et  ne  compi-enait  pas  l'origine  ? 

u  Toutes  les  personnes  de  bonne  foi  diront  avec 
moi  :  Non  cela  n'est  pas,  cela  n'est  pas  possible.  On  ne 
concevrait  pas  non  plus,  si  les  traditions  de  Gargantua 
venaient  de  Rabelais,  que  Gargantua  eût  été  le  seul 
personnage  adopté  par  le  peuple,  parmi  les  nombreux 
types  que  7-en fer  ment  les  romans  du  curé  de  Meudon. 
Pantagruel,  géant  comtne  son  père,  a  une  importance 
pour  le  moins  aussi  grande  que  celle  de  Gargantua, 


VI  INTRODUCTION 


et  personne  dans  nos  campagnes  ne  connaît  le  nom  et 
les  gestes  de  Patitagniel.  Et  Grandgousier ,  Garga- 
tnelle,  Panurge,  etc.,  il  n'en  est  pas  non  plus  question 
dans  les  récits  du  peuple. 

((  En  supposant  même  le  roman  beaucoup  plus 
populaire  qti'il  n'a  dti  l'être,  on  ne  saurait  admettre 
qu'il  ait  pu  servir  de  hase  à  des  croyances  aussi 
vivaces,  aussi  multipliées  que  celles  dont  Gargantua 
est  l'objet.  Ce  serait  le  seul  exemple  d'un  roman  d'ima- 
gination d'un  intérêt  asse'^  puissant,  pour  faire  adopter 
ses  personnages  aux  gens  de  la  campagne  comme  des 
types  curieux  ou  encore  des  réalités  passées. 

«  Les  traditions  ne  sont  pas,  ne  peuvent  pas  être 

purement  imaginaires toujours  elles  procèdent  de 

quelque  chose  de  réel.  Les  types,  les  personnifications, 
sont  dans  les  idées  avant  de  prendre  place  dans  les 
livres,  en  sorte  que,  quand  on  rencontre  sur  le  même 
sujet  une  légende  et  un  roman  ou  un  poî'nie,  on  peut 
être  assuré  que  la  légende  a  précédé  le  roman,  et 
qu'avant  la  légende  il  y  a  eu  dans  le  même  ordre 
d'idées  qiielque  chose  dont  les  esprits  ont  été  frappés. 

tt  II  y  a  certaines  figures  que  l'imagination  même 
d'un  homme  de  génie  ne  sufiît  pas  à  créer  ;  il  est  de 
ces  types  qu'un  écrivain  retrouve,  qu'il  conserve, 
mais  qu'il  ne  peut  inventer.   Tel  est  à  notre  sens  le 


INTRODUCTION  VII 


Gargantua  de  Rabelais.  En  lisant  les  Chroniques 
gargantuines,  on  sent  qu'il  y  a  an  fond  de  Vhistoire 
du  géant  quelque  chose  d'archaïque,  et  dans  l'invrai- 
semblable grandeur  de  cette  histoire  h  travail  naïf 
des  imaginations  populaires. 

«  A  ceux  qui  objectent  qu'on  ne  trouve  avant  le 
XVI'  siècle  aucun  monument  écrit,  je  réponds  :  La 
tradition  de  Gargantua  a  très  bien  pu  ne  se  produire 
et  ne  se  propager  que  par  le  récit  oral.  Rabelais  serait 
le  premier  qui  l'aurait  écrite  et  renouvelée  en  la 
rendant  littéraire. 

((  Nous  avons  sicrnalé  de  nombreux  nwnuments 
celtiques  auxquels  se  rattachent  le  nom  'de  Gargantua 
et  diverses  traditions  relatives  à  ce  personnage.  Ce 
fait  nous  semble  d'autant  plus  caractéristique  que 
parmi  les  restes  antiques,  les  monuments  de  la  religion 
celtique  sont  presque  les  seuls  qui  aient  reçu  ce  nom 
et  qui  soient  l'objet  de  ces  traditions. 

((  Les  traditions  relatives  à  Gargantua  nous 
paraissent  donc  remonter  à  l'antiquité  celtique.  Nous 
ne  voulons  pas  dire  que  le  nom  du  géant  et  les  faits 
qui  le  concernent  aient  été  appliqués  aux  dolmens  et 
aux  menhirs,  pendant  que  la  religion  des  druides 
était  encore  en  vigueur  ;  il  est  évident,  au  contraire, 
que  cette  application  n'a  dû  avoir  lieu  que  longtemps 


VIII  INTRODUCTION 


après  les  Celtes,  et  loisqu'on  avait  perdu  le  souvetitr 
historique  des  hommes  qui  avaient  élevé  ces  monuments. 
Nous  soutenons  uniquement  la  contemporanéité  des 
monuments  et  de  l'objet  de  la  tradition  ;  si  l'on  admet 
que  toute  légende  a  pour  hase  un  fait  réel,  comme 
rien  ne  ressemble  à  Gargantua  che^  les  Gallo- 
RomatJts,  ni  che^  les  Barbares  établis  dans  les 
Gaules  ;  comme  le  nom  de  Gargantua  n'est  point 
prononcé  dans  l'histoire  de  ces  peuples,  il  faut 
admettre  que  la  tradition  de  Gargantua  est  antérieure 
à  la  domination  romaine  et  qu'elle  remonte  aux 
Celtes. 

«  On  objecte,  contre  l'induction  que  nous  tirons, 
que  ce  géant  est  très  populaire  dans  le  midi  de  la 
France,  et  qu'il  y  a  là  peu  de  traces  du  druidisme. 
Mais  ce  fait  prouverait  seulement  que  les  Romains, 
établis  dans  la  Gaule  méridionale,  ont  pu  y  renverser 
les  pierres  élevées  par  les  anciens  habitants  et  qu'ils 
ne  sont  pas  parvenus  à  y  détruire  les  idées  et  les 
croyances. 

((  On  dit  encore  que  la  classe  des  géants,  à  laquelle 
appartient  Gargantua,  a  été  de  tout  temps  et  che\ 
tous  les  peuples  crainte  ou  vénérée,  et  qu'il  n'y  a  pas 
de  raison  d'attribuer  la  légende  de  Gargantua  aux 
uns  plus  qu'aux  autres. 


INTRODUCTION  IX 


«  Enfin  îine  dernière  objection  s'élève.  Généra- 
lement, dit-on,  Voiigine  de  toutes  les  choses  grandes 
et  extraordinaires  est  rapportée  à  Gargantua,  et  le 
nom  de  ce  géant  n'est  appliqué  aux  monuments 
celtiques  qu'à  cause  de  l'impression  d'étonnement 
produit  par  leurs  énormes  dimensions Le  Gar- 
gantua des  légendes  est  distinct  des  autres  géants  et 
ses  caractères  particuliers  en  font  un  personnage 
typique;  en  second  lieu,  on  trouve  en  dehors  des 
restes  druidiques  certains  objets  décorés  du  nom  de 
Gargantua  ;  mais  les  mor.wnents  celtiques  n'en  restent 
pas  moins  les  plus  importants  des  nombreux  ouvrages 
auxquels  le  peuple  rattache  le  souvenir  de  leur  héros 
favori, 

«  Peut-être  l'Hercule  gaulois  est-il  une  première 
forme  de  notre  Gargantua  ;  peut-être  le  géant  des 
traditions  représente-t-il  quelque  autre  héros  dont  le 
souvenir  ne  s'est  conservé  dans  aucune  histoire  écrite. 
Peut-être  enfin  Gargantua  doit- il  être  regardé  comme 
une  sorte  de  personnification  de  la  race  gauloise  en 
lutte  avec  les  Romains.  Les  peuples  italiques  avaient 
paru  aux  Gaulois,  lors  de  leur  invasion  au-delà  des 
Alpes,  de  petits  et  chétifs  soldats  ;  c'est  par  cette  idée 
qu'on  pourrait  expliquer  le  type  de  Gargantua  comme 
représentation  de  la  force  celtique.   Une  légende  du 


INTRODUCTION 


centre  de  la  Gaule  qui,  du  reste,  semble  avoir  été  un 
peu  arrangée  par  les  savants,  viendrait  à  l'appui  de 
cette  explication. 

«  Dans  tous  les  cas,  quelque  explication  que  l'on 
adopte  au  sujet  du  personnage  primitif  de  Gargantua, 
on  doit  reconnaître  qu'il  se  lie  essentiellement  avec 
l'histoire  de  la  race  celtique.  Il  est  remarquable  aussi 
que  la  Beauce,  principal  théâtre  des  exploits  de  Gar- 
gantua, dans  le  romani  de  Rabelais,  est  comme  un 
centre  de  culte  druidique,  que  les  monuments  celtiques 
y  sont  très  nombreux,  et  qu'on  y  trouve  à  chaque  pas 
la  mémoire  de  Gargantua  conservée  par  les  habitants 
du  pays. 

«  Jusqu'au  moment  oii  l'on  aura  découvert  un 
monument  écrit  qui  mentionne  le  nom  de  Gargantua 
antérieurement  au  XVI'  siècle,  le  système  que  j'ai 
soutenu  trouvera  des  incrédules  et  des  contradicteurs. 
Cependant  je  ne  doute  pas  que  la  preuve  complète  de 
ce  que  j'ai  avancé  ne  s'ofre  un  jour.  » 

Après  Bourquelot,  M.  Henri  Gaido\  publia  une 
dissertation  sur  Gargantua,  à  laquelle  il  donna 
comme  sous-titre  :  Essai  de  mythologie  celtique  (i). 
En  voici  les  passages  essentiels  : 

(i)  Rei'ue  archèologîquf,  septembre  1868,  p.  172- 191. 


INTRODUCTION  XI 


i(  Quel  que  fut  le  succès  du  roman  de  Rabelais,  on 
ne  peut  y  voir  l'origine  de  ces  nombreuses  appel- 
lations oii  entre  le  nom  de  Gargantua. 

«  Une  œuvre  littéraire  ne  pénètre  pas  asse-{  avant 
dans  les  croyances  populaires,  pour  que  le  nom  de  ses 
héros  s'attache  aux  monuments  des  anciens  âges  et  en 
remplace  les  dénominations  anciennes.  Dans  ces  déno- 
minations gargantuines  d'un  grand  nombre  de  nos 
monuments  mégalithiques,  on  ne  peut  voir  que  l'im- 
portance et  l'universalité  de  ce  mythe  encore  inexpliqué. 

((  Mais,  dit  M.  Baudry,  trouve-t-on  écrit  quelque 
part  avant  le  XVI^  siècle  le  nom  de  Gargantua  ?  La 
chaise  de  Gargantua  que  l'on  montre  dans  les  environs 
de  Rouen  s'appelle  Cathedra  gj'gantis  dans  les  chartes 
du  Xllb  siècle.  Ce  silence  ne  prouve  rien,  car  la 
pensée  de  coucher  par  écrit  une  superstition  populaire 
eût  fait  sourire  de  dédain  un  scribe  du  moyen  âge, 
comme  il  ferait  aujourd'hui  sourire  le  bourgeois 
voltairien  et  demi-lettré  de  nos  campagnes. 

<(  Si  sur  le  continent  nous  ne  pouvons  trouver 
avant  le  XFP  siècle  aucun  document  écrit  sur  Gar- 
gantua, il  s'en  présente  en  Grande-Bretagne  dès  le 

XII' Je  ne   puis  m' empêcher    de  reconnaître  le 

géant  Gargantua  dans  ce  Gurguntius  filius  nobilis 
illius   Beleni   (Giraldi    Cambrensis,  Topographia 


XII  INTRODUCTION 

Hibernias,  II,  no  8),  que  Giraud  de  Barry,  dit 
Giraud  h  Gallois,  écrivain  du  Xlle  siècle,  assure 
avoir  régné  sur  la  Grande-Bretagne  bien  avant  l'ar- 
rivée des  Romains. 

«  La  Chronique,  qui  s'' imprimait  encoix  à  Troyes 
au  commencemeut  de  ce  siècle,  nous  a  conservé  de  ce 
nom  (de  Gargantua),  une  forme  que  je  considère  comme 
plus  archaïque  :  Gargantuas.  Gargantua  me  semble, 
en  effet,  venir  d'une  forme  Gargantuas-atis,  comme 
Nantua  (Ai7i)  est  venu  d'une  forme  Nantuas-atis, 
comme  Cruas  (Ardèche)  est  venu  de  Crudatus,  etc.  (i). 
A  mon  sens,  Gargantua  est  formé  avec  le  suffixe 
uas  atis,  d'un  thème  Gargant,  participe  présent  de 
garg,  form^  intensive  formée  par  redoubletnent  de  la 
racine  Gar  «  avaler,  dévorer.  »  Du  même  thème 
participial,  mais  avec  un  autre  suffixe,  est  formé  le 
nom  de  Gurguntius,  et  le  Brut  Tysilio  a  gardé  la 
forme  primitive  en  affaiblissant  le  premier  a  en  u, 

Gurgant La  racine  redoublée  se  retrouve  sous  la 

forme  abrégée  garg  dans  le  latin  gnrges,  gurgitis 


(i)  M.  Gaido\  m'écrit  en  date  du  20  janvier  iSSj.  «  Je  't'ose- 
rais plus  aujourd'hui  regarder  Gargantuas  (avec  s  finale')  comme 
une  forme  plus  ancienne  du  nom  et  comme  remontant  à  l'époque 
gauloise.  En  linguistique,  l'hypothèse  est  facile  et  facilement  justi- 
ciable. » 


INTRODUCTION  XIII 


C'est  à  cette  racine  que  je  rapporte  l'espagnol  et  le 
languedocien  Garganta  u  gorge,  »  littéralement 
l'avaleuse,  et  aussi  l'ancien  anglais  gargate  et  le 
breton  gargadcn  qui  ont  le  même  sens.  Gourgandine 
n'est  évidemment  qu'une  variation  dialectale  de  Gar- 
gantine,  le  nom  de  la  mère  de  Gargantua,  dans 
La  Chronique  de  Troyes.  Ine  étant  un  suffixe  de 
diminution,  Gargantine  et  Gourgandine  signifieraient 
donc  étymologiquement  «  petite  mangeuse  ».  Le 
masculin  correspondant  à  Gourgandine  se  retrouve 
dans  le  provincial  Gargandin,  garnement  que  donne 
le  comte  Jauhrt  dans  son  Glossaire  du  centre  de  la 
France.  Ajoutons  les  mots  provençaux  Gargantuan 
((  homme,  bête  vorace;  »  Gargaou  «  gavion,  gosier,  » 

et  l'espagnol  garganton  n  glouton  » J'explique 

donc  le  thème  Gargan  (i)  que  nous  a  conservé  le  nom 


(l)  «  Dans  une  autre  partie  de  la  France,  nous  retrouvons  celte 
appellation  de  Gargantua.  J'apprends,  en  effet,  de  M.  E.  LenornianI, 
qu'à  Rouen,  le  jour  de  la  fête  de  Saint-Romain  (2}  octobre),  on 
vendait  de  petites  figures  de  deux  ou  trois  centimètres  de  hauteur, 
représentant  des  hommes  grotesques  pourvus  de  l'insigne  de  Priape. 
On  appelait  ces  figures  des  Gargans,  et  les  jeunes  filles  en  achetaient 
qu'elles  mettaient  dans  leur  corsage  dans  l'espoir  de  trouver  plus  faci- 
lement un  mari.  Il  y  a  une  quinzaine  d'années,  la  vente  de  ces  objets 
indécents  a  été  interdite  par  la  police.  On  peut  voir  au  musée  de 
Saint-Germain  un  exemplaire  de  ces  Gargans.  Outre  l'appendice 
priapique,  le  Gargan  était  muni  d'une  double  paire  d'yeux  (Note  ili 
M,  Gaido'^).  1 


XIV  INTRODUCTION 


de  Gargantua,   comme  signifiant  le   dévorant  (i). 

«  Gargantuas  est  donc  une  èpithète  ajoutée  au  nom 
d'un  dieu,  èpithète  qui,  séparée  de  son  substantij,  est 
devenue  une  divinité  par  elle-même.  Cette  même 
racine  gar  a  foiirn  i  à  la  mythologie  indoue  le  nom 
d'un  dieu  que  l'on  regarde  comme  la  persotmification 
de  la  lumière,  le  dieu  Gariida,  le  vainqueur  dts 
serpents  Nagas. 

<(  Ce  nom  de  Gargantua  a  le  dévorant  »  convient 
bien  à  un  géant  ;  les  géants  de  l'Allemagne  portaient 
autrefois  une  désignation  analogue. 

«  Gargantua  nous  semble  être  un  dieu  gaulois 
transformé  en  géant  ;  car  nous  avons  peine  à  croire 
qu'il  ait  pris  naissance  au  moyen  âge.  Ce  mythe,  en 
effet,  ne  rentre  pas  dans  l'histoire  comme  les  légendes 
où  Charlemagne  a  remplacé  d'anciennes  divinités 
germaniques.  Il  ne  rentre  pas  non  plus  dans  les 
traditions  chrétiennes  ;  il  vit  en  dehors  d'elles,  et  n'a 


(t)  On  peut  ajouter  aux  mois  cités  par  M.  GaidoXj  les  suivants 
que  Bourquelot  donne  en  vote  : 

Il  Latin  du  moyen  âge  :  Gargatha,  Gargathum  ;  Français  :  Gargate 
ou  Gagaite;  Italien  :  Gargatta  ,  Gargantone  ;  Espagnol:  Gar- 
ganta,  Garganter  ;  En  Gascon  :  Garganuila  ;  En  Toulousain  : 
Gargante,  p.  14,  » 

En  Haute-Bretagne  le  gallot  gargate  gorge,  d'oii  égargater,  égorger. 
Le  dialecte  romain  a  gargante,  glouton. 


INTRODUCTION  XV 


avec  elles  aucun  point  de  contact.  Mais  dans  Gar- 
gantua nous  avons  un  type  pré-cJorétien. 

«  Il  nous  semble  que  l'imagination  populaire  d'une 
race  devenue  clirètienne  n'aurait  pu  créer  un  type  qui 
ne  tient  au  christianisme  par  aucun  côté. 

((  Ce  qui  plaide  aussi  en  faveur  de  l'antiquité  de 
la  tradition  gargantuine,  c'est  son  universalité. 
Elle  se  rencontre  dans  les  provinces  les  plus  diverses 
de  notre  France,  elle  se  retrouve  en  Grande-Bretagne. 
Ce  n'est  pas  une  légende  locale,  c'est  un  souvenir  qui 
appartient  à  toute  une  race.  En  Grande-Bretagne 
même,  nous  trouvons  son  nom  associé  à  un  nom  qui 
est  bien  évidemment  celui  d'une  divinité  «  Gurgun- 
tius  fîlius  nobilis  illius  Belcni.  »  Comment  ne  pas 
reconnaître  dans  ce  prétendu  roi  de  la  Giande- 
Bretagne  /'ApoUo  Belenus  des  Gaulois,  dont  le 
culte  était  si  répandu  ? 

<(  Mais  quelle  divinité  était  Gargantua,  ou  pour 
parler  plus  exactement,  à  quelle  divinité  s'était 
attachée  cette  appellation  qui,  comme  nous  l'avons  vu, 
signifie  le  Dévorant  ? 

<(  L'idée  maîtresse  du  type  de  Gargantua  est  la 
force.  Le  dieu  qui  représente  la  force  étant  Hercule, 
nous  regardons  Gargantua  comme  un  développement 
de  l'Hercule  gaulois.   Mais  d'où,  Hercule  aura-t-il 


XVI  INTRODUCTION 


reçu  cette  éplthète  de  Dévoi-ant  ?  Probàblenunt  des 
sacrifices  humains  qu'on  lui  offrait.  Le  plus  souvent 
on  hriâait  les  victimes  (on  pouvait  dire  que  la  divi- 
nité les  dévorait),  et  si  un  dieu  recevait  plus  qu'un 
autre  l'hommage  de  victimes  humaines  offertes  de 
cette  façon,  la  terrible  épilbète  de  Dévorant  devait 
s'appliquer  à  ce  Moloch  celtique. 

((  D'accord  avec  M.  Liehrecht,  nous  voyons  un 
reste  de  ces  sauvages  coutumes  de  nos  ancêtres  dans  la 
coutume  de  brûler  à  Paris  un  mannequin  qu'on 
appelait  le  Suisse  de  la  rue  aux  Ours.  Dans  le 
Suisse  que  l'on  brûle  en  grande  pompe,  nous  avons 
îin  dédoublement  du  feu  de  la  Saint-fean.  On  sait, 
en  effet,  qu'en  beaucoup  d'endroits,  l'usage  était  de 
jeter  dans  le  feu  de  la  Saint-fean  des  paniers  en 
osier  contenant  des  animaux.  Sachant  par  d'anciens 
témoignages  que  brûler  des  victimes  humaines  était 
chose  fréquente  che'^  les  Gaulois,  nous  sommes  auto- 
risés à  penser  que,  dans  le  feu  de  la  Saint-fean,  les 
animaux  ont,  à  une  époque  plus  civilisée,  remplacé 
les  victimes  humaines.  Le  sacrifice  que  mentionnent 
César  et  Strabon  (liv.  IV,  iv,  5),  sans  en  donner  la 
date,  devait  donc  se  faire  au  solstice  d'été,  et  le  dieu 
auquel  on  donnait  l'épithète  de  Dévorant  était  celui 
qu'on  adorait  au  solstice  d'été,   c'est-à-dire  un  dieu 


INTRODUCTION  XVII 


solaire.  U  se  pourrait  donc  qtie  Gargantua  fût  origi- 
nairement une  personnijieation  du  soleil. 

«  Disons  donc  pour  conclure  : 

((  1°  One  Gargantua  est  certainement  un  type 
antérieur  à  Rabelais,  et  que  ce  mythe  est  celtique, 
puisqu'on  le  retrouve  répandu  en  France,  en  Grande- 
Bretagne  et  non  ailleurs  ; 

«  2°  Que  Gargantua  est  probablement  le  déve- 
loppement populaire  d'un  Hercule  gaulois  ; 

((  ^°  Que  Gargantua  est  peut-être  un  mythe  solaire. 

((  Peut-être  pourrait-on  y  rattacher  le  Gayant 
de  Douai,  le  Graulli  de  Met:{,  la  Gargouille  de 
Rouen,  la  Chair  Salée  de  Troyes,  etc.  » 

En  iS6p,  M.  Léo  Desaivre,  adoptant  les  conclusions 
que  M.  Gaido\  avait  données  sous  une  forme  dubi- 
tative, publia  ses  Recherches  sur  Gargantua  en 
Poitou  avant  Rabelais,  et  M.  Duval,  archiviste  de 
l'Orne,  fit  paraître  son  Gargantua  en  Normandie  ; 
aux  monographies  du  Poitou  et  de  la  Normandie,  j'ai 

4 

reproduit  toute  la  partie  légendaire  de  ces  deux  bonnes 
contributions  à  l'étude  du  sujet  qui  nous  occupe; 


XVm  INTRODUCTION 


mats  au  point  de  vue  théorique  elles  ne  renferment 
rien  de  nouveau. 

Dans  un  article  de  la  Revue  critique,  1868, 
pp.  ^26  et  suivantes,  M.  Gaston  Paris  émit 
des  doutes  sur  les  conclusions  de  M.  Gaido?  : 

«  Que  le., nom  de  Gargantua  soit  antérieur  au 
livre  connu  sous  le  nom  de  Chroniques  gargan- 
tuines^  cela  n'est  pas  prouvé  ;  nous  n'avons  de  ce 
livre  aucune  édition  antérieure  à  1^32  ;  mais  on 
sait  combien  sont  rares  les  exemplaires  de  ces  livres 
populaires  qui  sont  arrivés  jusqu'à  nous. 

((  Pour  un  certain  nombre  de  lieux  dont  il  s'agit, 
on  possède  d'anciennes  dénominations  qui  parlent 
simplement  d'un  géant;  il  est  naturel  que  Gargantua 
étant  devenu  pour  le  peuple  le  type  du  géant,  son 
nom  se  soit  substitué. 

«  Tous  les  traits  supposés  par  M.  Gaido\  se 
rangent  en  deux  catégories  :  1°  conséquences  néces- 
saires de  l'idée  d-'un  géant  ou.  broderies  populaires  sur 
ce  motif  une  fois  admis  ;  2°  attribution  à  un  person- 
nage d'une  taille  et  d'une  forme  gigantesques 
(A,  d'accidents  de  terrains  qui  semblent  repyrésenter 
des  objets  à  l'usage  de  l'homme  dans  des  pivportions 
colossales  ;  B,  monuments  qu'on  trouve  trop  grands 
pour  avoir  été  élevés  par  des  hommes).  Je  ne  pense  pas 


INTRODUCTION  XIX 


qu'il  y  ait  tin  seul  des  traits  cités  par  M.  Gaido:( 
qui  ne  se  rencontre  hors  de  France  (i). 

(i)  On  a  comparé  Gargantua  à  divers  héros  ou  géanis  ancievs  ou 
étrangers  ;  mais,  sauf  Hercule,  aucun  n'est  pour  ainsi  dire  comme 
lui  un  héros  national  : 

«  La  fantaisie  populaire  représente  Hercule  comme  un  être  gigan- 
tesque et  monstrueux,  comme  une  sorte  de  Gargantua  d'une  force 
incroyable,  d'un  appétit  vorace  (pampbagos,  polyphjgos),  rude 
buveur  qui  ne  connaissait  pas  de  bornes  à  ses  désirs  (Maury, 
Croyances  du  Moyen  âge,  p.  SS})- 

a  On  peut  encore  rapprocher  de  la  légende  de  Gargantua  le  mythe 
du  Cyclopes,  personnification  de  la  foudre  et  des  feux  volcaniques 
qui  furent  de  même  transformés  par  la  légende  hellénique  en  une 
race  de  géants  auxquels  l'imagination  populaire  fit  remonter  l'origine 
des  antiques  constructions,  et,  comme  au  moyen  âge,  dit  M.  Alfred 
Maury,  elle  attribuait  aux  géants,  aux  génies,  au  diable,  les  restes 
de  constructions  celtiques  dont  l'aspect  rappelle  celui  des  constructions 
pélagiques.  (Ibid.,  p.  17). 

Voici  encore,  à  titre  de  curiosité,  trois  fragments  les  deux  pre- 
miers antérieurs  et  le  dernier  postérieur  à  Rabelais,  qui,  tous  les 
trois,   ont  des  points  de  contact  avec  la  Légende  garg.mtuine. 

c  D'après  Apollodore,  cité  par  Cerquand,  Taranis  lithobole  p.  sy, 
Poséidon  lançait  des  pierres  comme  les  géants  ennemis  de  Zeus.  Au 
milieu  de  la  lutte,  il  détache  de  Vile  de  Cos  une  pierre  immense  dont 
il  veut  écraser  Polybotés.  Mais  il  manque  son  coup;  la  roche  tombe 
dans  la  mer  et  devient  l'Ile  deNisyros  (cf. p.  40,  41  du  présent  livre). 

t  Lorsque  cet  enfant  (Porphyre)  eut  un  jour,  il  mangea  un  biscuit, 
lorsqu'il  eut  cinq  jours,  il  en  mangea  une  fournée.  Lorsqu'il  eut 
trente  jours,  il  sortit  et  dit  avec  fierté  :  Je  suis  amoureux  d'une 
jeune  fille,  et  c'est  la  fille  de  l'Empereur.  »  Les  exploits  de  Digénis 
Akritas,  épopée  byzantine  du  xi"  siècle.  Edit.  Sathas  et  Emile 
Legrand.  Paris,  Maisonneuve,  iSyf.  Introduction,  p.  CF. 

L'imagerie  populaire  russe  possède  aussi  un  similaire  de  Gar- 
gantua ;  mais  c'est  un  simple  glouton. 

a  C'était,  attablé  devant  son  pantagruélique  repas,  Pontiouha 
Mange-Toujours,  qui  vint  du  village  à  Moskva.  Stupéfiant   tout  le 


XX  INTRODUCTION 


«  Gurgiint  n'est  représenté  mille  part  comme  un 
géant,  et  on  ne  trouve  pas  en  Angleterre  de  dénomi- 
nation populaire  locale  qui  se  rattache  à  Gitrguntius. 

«  Ce  qui  serait  absolument  étonnant,  c'est  qu'un 
dieu  gaulois  se  fut  perpétué  avec  sa  signification 
mythique.  » 

* 

*  * 

//  y  avait  asse\  longtemps  que  je  m'occupais  des 
traditions  de  la  Haute-Bretagne,  et  j'avais  déjà 
recueilli  plusieurs  centaines  de  contes  sans  avoir 
jamais  entendu  le  nom  de  Gargantua  appliqué  aux 
héros  légendaires,  lorsqu'tm  jour  l'idée  me  vint  d'in- 
terroger mes  conteurs. 

J'obtins  de  toutes  parts  des  réponses  qui  me  prou- 
vèrent que  tout  le  monde  connaissait  le  célèbre  géant 


monde  par  sa  goinfrerie,  il  consomme  un  hœuf  entier  à  son  repas,  et 
c'est  par  ponds  qu'il  mange  des  jambons  ;  un  seau  de  vôlka,  tout  un 
mouton,  dix  pouds  de  pain,  lui  suffisent  d  peine  pour  un  jour  s'il 
peut  les  accompagner  de  trois  pots  de  stchi.  Du  malin  au  soir .  il 
mange,  il  pousse  son  ventre,  et,  buvant  la  bière  d  la  cuve,  il  ne 
devient  ni  gris,  ni  saoul,  ni  rassasié.  Il  ne  laisse  pas  reposer  ses 
dents.  Celles-ci  lui  demandent  grâce.  Elles  se  fâchent  contre  lui. 
Quelques-unes  même  tombent  de  sa  bouche.  Calme,  il  les  gronde,  car 
il  reste  du  bœuf,  du  mouton,  du  stchi,  du  jambon,  de  la  bière,  et 
aussi  de  la  vôlka.  On  s'étonne,  on  le  regarde  et  chacun  achète  son 
ftortrait  :  allei-donc,  paye^-le  deux  pialoks,  attache\-le  au  mur, 
admirexrle,  et  rie\  pour  cent  roubles. n  (Louis  Woutcrs,  Scènes  et 
paysages  russes.  Paris-Moderne.) 


INTRODUCTION  XXI 


et  que  ses  aventures  étaient  très  populaires.  Au  lieu 
de  me  borner,  comme  j'en  avais  d'abord  eu  l'inten- 
tion, à  une  simple  monographie  restreinte  à  la 
Haute-Bretagne,  je  voulus  essayer  si,  par  les  rela- 
tions que  j'avais,  je  ne  pourrais  pas  faire  une  enquête 
pour  rechercher,  dans  toutes  les  provinces  de  France, 
les  traces  de  la  légende  gargantuine.  Je  fis  tin  ques- 
tionnaire, que  j'adressai  aux  mythographes  avec  les- 
quels j'étais  personnellement  en  relations;  j'écrivis 
même  à  des  savants  locaux  que  je  ne  connaissais  que 
par  leurs  travaux  et  j'eus  la  bonne  fortune  de  rece- 
voir de  presque  partout  des  communications  précieuses. 
Sauf  pour  la  Haute-Bretagne,  oii  fai  personnelletnent 
interrogé  les  conteurs,  toute  la  partie  inédite  de  ce 
livre  est  due  à  ces  collaborateurs  bienveillants,  en  trop 
grand  nombre  pour  que  je  puisse  ici  remercier  chacun 
d'eux  en  particulier. 

Ainsi  qu'on  le  verra  par  les  nombreuses  dépositions 
qui  suivent,  il  n'y  a  en  France  aucun  personnage 
populaire  dont  le  nom  soit  si  universellement  connu.  Il 
se  retrouve  aussi  bien  dans  les  pays  de  langue  d'oc 
que  dans  ceux  de  langue  d'oil,  et  un  certain  nombre 
de  ses  aventures  sont  racontées  pour  ainsi  dire 
partout,  avec  légères  variantes. 

D'un  bout  de  la  France  à  Vautre  on   trouve  son 


XXII  INTRODUCTION 


uoin  attaché  aux  dolmens,  aux  menhirs  et  aux  hlocs 
naturels  gigantesques  ;  plusieurs  portent  ses  emp-eintes. 

Il  n'est  point  méchant  et  rend,  au  contraire, 
volontiers  service;  aussi  le  peuple,  qui  le  considère 
comme  un  être  bienveillant,  lui  a  composé  tout  un 
ménage  proportionné  à  sa  taille  et  chacun  de  ses 
ustensiles  de  pierre  éveille  l'idée  de  force  et  d'indes- 
tructibilitè. 

Il  a  son  berceau,  son  lit,  son  siège,  ses  lunettes, 
ses  sabots,  ses  souliers,  la  forme  de  son  soulier,  ses 
bottes,  sa  canne,  son  échelle,  sa  pierre  à  faulx.  On 
montre  sa  soupière,  son  écuelle,  son  verre,  sa  cuiller, 
ses  palets,  etc. 

H  est  si  grand  que  les  hauts  clochers  lui  passent 
entre  les  jambes  comme  des  brins  d'herbes;  il  franchit 
les  vallées  d'une  enjambée,  joue  au  palet  avec  les 
menhirs  ou  les  tables  de  dolmens,  tantôt  seul,  tantôt 
(mais  phts  rarement)  en  compagnie  d'autres  géants. 

Les  graviers  qu'il  a  dans  ses  souliers  sont  des  blocs 
énormes  qu'il  répand  ça  et  là  et  qui  sont  des  rochers 
de  la  mer  ou  des  pierres  immenses.  Quand  il  décrotte 
ses  sabots,  il  laisse  des  viontagnes  de  boue. 

Son  appétit  est  proportionné  à  sa  taille;  chaque 
province  varie  quant  à  la  mesure  de  ce  qu'il  lui  faut 
pour  se  nourrir;  mais  partout  on  est  unanime  pour 


INTRODUCTION  XXIII 


constater  quelle  quantité  de  nourriture  et  de  hoisson 
lui  est  nécessaire.  Il  n'est  pas,  au  reste,  difficile  sur 
la  qualité  des  mets  et  il  absorbe  dans  sa  vaste  gar- 
gate,  comme  dirait  un  paysan  gallot,  les  mets  les 
plus  variés. 

Quand  il  boit,  il  m£t  les  rivières  à  sec  et  produit 
dans  la  ma-  un  si  grand  déplacement  d'eau  qu'il 
avale  les  navires  et  les  flottes. 

Aussi  ses  déjections  forment  des  collines  ou  des 
rochers;  il  pisse  des  rivières. 

Lorsqu'il  meurt,  on  est  obligé  de  lui  creuser  un 
tombeau  de  dimensions  prodigieuses. 

Nulle  part  on  ne  trouve  un  Gargantua  entier; 
mais  on  montre  les  empreintes  de  ses  mains,  de  ses 
pieds,  voire  même  de  ses  fesses,  car,  lorsqu'il  touche 
les  rochers,  ils  cèdent  comme  une  cire  molle. 

Son  squelette  paraissait  si  démesuré  à  l'imagination 
populaire  qu'on  n'en  cite  que  des  fragments  :  son 
petit  doigt,  ses  dents,  etc. 

Tels  sont  les  traits  que  lui  attribue  le  plus  fré- 
quemment la  légende,  et  ils  se  remontrent  à  peu  piès 
partout. 

La  plupart  d'entre  eux  ne  sont  pas  dans  Rabelais; 
parfois  le  conte  et  le  roman  se  rencontrent  sur  un 
détail  ou  un  épisode;  mais  presque  toujours  les  aven- 


XXIV  INTRODUCTION 


tures  du  Gargantua  du  peuple  et  du  Gargantuaîitté- 
raire  n'ont  que  des  ressemblances  passagères.  La 
même  observation  s'applique  aux  Grandes  Chro- 
niques et  aux  Gargantuas  de  la  librairie  du  colpor- 
tage. De  tous  les  Gargantuas  imprimés,  c'est  celui  de 
l'imagerie  d'Épinal  dont  les  conteurs  reproduisent  le 
plus  intégralement  les  exploits,  et  encore  ils  en 
oublient  quelques-uns. 

Le  Gargantua  dont  les  gestes  se  racontent  un  peu 
partout,  mais  sans  jamais  former  une  biographie 
complète,  développée  de  la  naissance  à  la  mort,  est 
donc  différent  de  celui  des  livres. 

Ses  compagnons,  quand  ils  sont  nommés,  s'ap- 
pellent Brise-Chênes,  Petit-Palet,  Samson,  etc.; 
jamais  Panurge,  jamais  frère  Jean  des  Entomeures, 
ce  type  de  moine  à  allures  si  popidaires ;  nulle  trace 
de  Dindenault  et  de  ses  moutons,  ni  d'aucun  des 
épisodes  étonnants  ou  comiques  dont  Rabelais  à 
parsemé  son  œuvre.  Si  le  peuple  a  fait  à  la  légende 
écrite  quelques  emprunts,  à  coup  siir  ils  sont  petits  et 
pmient  surtout  sur  des  traits  secondaires. 

Pour  ceux,  et  ils  forment  le  plus  grand  nombre, 
qu'on  ne  retrouve  que.  dans  les  récits,  on  peut  sans 
témérité  les  regarder  comme  antérieurs  aux  écrits  où 
se  trouve  pour  la  première  fois  le  nom  de  Gargantua. 


INTRODUCTION  XXV 


Tl  est  certains  d'entre  eux  qui  remontent  peut-être  aux 
premiers  âges  âe  l'humanité  et,  dans  leur  ensemble, 
ils  présentent  des  débris,  fondus  par  V imagination 
populaire,  altérés  et  transformés  en  passant  de  bouche 
en  bouche,  de  légendes  de  provenances  très  diverses. 

De  l'enquête  actuellement  faite  sur  tous  les  points 
de  la  France,  il  semble  résulter  qu'il  a  existé  un 
vaste  cycle  légendaire  dont  les  héros  étaient  des 
géants  ayant  pour  attributs  la  résidence  ou  le  passage 
dans  un  endroit  déterminé  du  pays,  la  force,  l'énor- 
mitê,  l'appétit,  les  grandes  enjambées.  A  ces  qualités 
générales  sont  venus  se  joindre  des  fragments,  traits 
empruntés  soit  à  la  légende  d'Hercule,  soit  à  celles 
des  géants  de  l'Orient,  voire  même  à  des  saints. 
Chacun  de  ces  personnages  a  eu  une  existence  à  part 
et  un  7iom  particulier  ;  puis,  à  une  époque  difficile  à 
déterminer  exactement,  ils  ont  été,  pour  la  plupart, 
dépossédés  de  leur  individualité  et  ont  été  absorbés 
par  un  seul  :  Gargantua,  de  même  que  l'Hercule 
romain  avait  fini  par  prendre  les  attributs  de  tous 
les  héros  congénères. 

Cette  hypothèse  me  semble  confirmée  par  l'existence, 
en  un  asse^  grand  nombre  de  pays,  de  géants  qui  ont 
les  mêmes  fonctions  et  les  mêmes  qualités  que  Gar- 
gantua,   bien  que  leur  légende    soit  plus  effacée   et 


XXVI  INTRODUCTION 


^ue  certains  aient  perdu  jusqu'à  leur  nom  propre. 
Suivant  certains  auteurs,  Gargantua  ne  serait 
autre  qu'un  dieu  solaire  oublié  et  transformé  en 
géant.  J'ai  reproduit  les  parties  essentielles  de  l'argu- 
mentation de  M.  H.  Gaido\,  qui  avait  très  ingé- 
nieusement exposé  cette  théorie.  Mais  à  part  le  frag- 
ment, page  8j,  où  Gargantua  produit  de  la  neige  et 
la  fait  ensuite  fondre,  je  ne  crois  pas  que  les  nou- 
veaux documents  que  j'ai  pu  réunir  apportent  beau- 
coup d' arguments  pour  ou  contre  la  thèse,  soutenue 
avec  prudence,  d'ailleurs,  dans  Gargantua,  Essai  de 
Mythologie  celtique. 

Ainsi  qu'on  l'a  vu  dans  la  partie  linguistique  du 
travail  de  M.  H.  Gaidoz,  ci-dessus  reproduite,  du 
Nord  au  Midi,  de  l'Est  à  l'Ouest,  tous  les  dialectes 
romans  d'origine,  et  même  les  dialectes  celtiques,  pos- 
sèdent la  racine  onomatopique  Gsx,  et,  quel  que  soit 
le  suffixe  qui  la  suit,  elle  éveille  l'idée  d'avaler.  Un 
nom  bien  fait  et  aux  syllabes  pleines  étant  formé  sur 
ce  radical,  se  trouvait  être  compris  de  tous  et  éveillait 
à  lui  seul  un  des  attributs  essentiels  du  géant. 

Il  avait  donc  tout  ce  qu'il  faut  pour  devenir 
prromptement  populaire  dans  les  pays  oii  ces  langues 
sont  en  usage.  Si  Gargantua  est,  en  France,  une 
sorte  de  héros  national,  que  chaque  p-ovince  semble 


INTRODUCTION  XXVII 


revendiquer  comme  sien  en  lui  assignant  une  rési- 
dence locale,  il  le  doit  en  grande  partie  à  son  nom. 
Micromègas  et  Pantagruel  n'auraient  pu  être  créés 
par  le  peuple,  qui,  s'il  n'a  pas  inventé  le  terme  Gar- 
gantua pour  désigner  un  grand  mangeur.  Va  bien 
vite  adopté,  le  trouvant  conjoi'jne  à  son  génie.  Il  en 
a  fait  le  géant  par  excellence  qui,  peu  à  peu,  a 
dépouillé  ses  nombreux  congénères  de  leurs  attributs, 
de  leurs  exploits  et  de  leur  nom  même. 

Si,  comme  le  pensent  les  hommes  les  plus  versés 
dans  notre  ancienne  littérature,  Gargantua  ne  se 
trouve  écrit  qu'une  seule  fois  (i)  avant  les  Grandes 
Chroniques  et  la  Vie  de  Gargantua  et  de  Panta- 
gruel, il  serait  téméraire  d'affirmer  que  ce  nom  est 
certainement  antérieur  à  Rabelais,  et  que  celui-ci  a 
fait  de  nombreux  emprunts  à  une  légende  gargan- 
tuine,  populaire  avant  lui.  Toutefois  il  est  permis  de 
penser  qu'antérieurement  au  XVP  siècle  il  pouvait 
exister  quelque  part,  en  France,  un  géant  appelé 
Gargantua,  dont  les  aventures  étaient  répandues  dans 
h  peuple.  Rabelais,  fort  au  courant  des  croyances  et 
des  traditions  de  son  temps,  a  pu  en  avoir  connais- 


(i)  Gargiintua   qui   a  chepveux  de  piastre  (Charles  Bourdigné, 
Légende  de  Maistre  Pierre  Faifeu,  1526). 


XXVIII  INTRODUCTION 


sance  et,  transformant  au  gré  de  son  génie  le  récit 
confus  du  peuple,  il  en  a  fait  l'œuvre  immortelle  que 
Von  connaît.  Le  retentissement  des  Grandes  Chro- 
niques, et  surtout  de  l'œuvre  de  Rabelais,  auront  fait 
connaître  un  peu  partout  un  héros  qui,  peut-être, 
n'était  d'abord  que  local;  les  Vies  du  fameux  Gar- 
gantuas,  l'imagerie  populaire  sont  venues  ensuite  et, 
quoique  sous  une  forme  altérée,  ont  répandu  ce  nom 
de  Gargantua,  expressif,  compris  de  tous  et  facile  à 
retenir,  et  qui  sera  peu  à  peu  devenu  synonyme  de 
géant. 

22  Janvier  jSS}. 

Paul  Sébillot. 


PRINCIPAUX  OUVRAGES  CITES 

Babou  (ïlippolyte).  Les  Païens  innocents.  Charpentier,  1S78,  in-i  8 

BosauBT    (Amélie).    La   Normandie    romanesque    et    merveilleuse. 

Tecliener,  1845,  petit  in-8. 
BouRQUELOT  (F.).  Nolice  sur   Gargantua  (Dans  le  xvn=  vol.    des 

Mémoires  de  la  Société  des  Antiquaires  de  France). 

Cerny  (Elvire  de).  Saini-Suliac  et  ses  Traditions.  Dinan,  Huart, 
1861,  in-8. 

CERauAND.  Légendes  et  Récits  populaires  du  pays  basque  (en  quatre 
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Daleai;  (F.).  Observations  sur  les  Légendes  des  Monuments  préhisto- 
riques. D.ins  les  Ccomptes-rendus  du  Congrès  pour  l'avancement 
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Desaivre  (Léo).  Recherches  sur  Gargantua  en  Poitou  avant  Rabe- 
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DuLAURENS  DE  LA.  Barre.  Nouvcaux  Fantômes  bretons.  Dillet, 
1882,  in-i8. 

DuTAYA.  Brocéliande,  ses  Chevaliers  et  quelques  Légendes.  Rennes, 
1839,  petit  in-8. 

DuvAL  (Louis).  Gargantua    en    Normandie.  Alençon,  1880,  in-8. 

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in-8  (Extrait  des  Mémoires  de  la  Société  d'Emulation'). 

Gaidoz  (Henri).  Gargantua.  Essai  de  Mythologie  celtique,  dans  la 
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GciLLOTiN  DE  CoRSON.  Récits  historiques.  Traditions  et  Légendes  Je 
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Guirlande  {La)  des  Marguerites.  Nérac  et  Bordeaux,  1S76,  in-8. 

HABAsavE.  Notions  historiques  sur  les  Cotes-du-Nord.  Saint-Brieuc, 

Guyon,  5  vol.  in-8,  183 3-1837. 
JoLLivET   (B.).    Les   Cotes-du-Nord,   histoire   et  géographie.  Guiu- 

gamp,  B.  JoUivet,  1854  et  suiv. 
Laiskel  DE  LA  Salle.    Légendes   et   Croyances   du   Centre.    Chaix, 

1876,  2  vol.  in-8. 


Le  Mek  (R.  F.).  Traditions  et  Superstitions  de  la  Basse-Brelagne 
(dans  la  Reinie  celtique,  t.  I",  p.  226-242  et  414-455). 

Martinet  (L.)  Légendes  et  Superstitions  du  Berry.  Bourges,  1879, 
in-i2. 

Matériaux  pour  l'histoire  primitive  et  naturelle  de  l'homme.  Reiii- 
wald,  i86)-iS8i. 

Mélusine.  Recueil  de  mythologie,  littérature  populaire,  traditions  et 
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1878,  in-4,  à  2  colonnes. 

MoNNiER  (Désiré)  et  Vingtrinier.  Croyances  et  Traditions  popu- 
laires recueillies  dans  la  Franche-Comté,  h  Lyonnais,  la  Bresse  et 
le  Bugey.  Lyon,  Georg,  1874,  iu-8. 

Ogée  (J.  B.).  Dictionnaire  géographique  de  la  prcnnnce  de  Bretagne. 
Nouvelle  édition.  Rennes,  MoUien,  1845-1853,  2  vol.  in-S. 

Revon.  La  Haute-Savoie  avant  les  Romiins.  Vans,  Champion,  1880. 

Salmon.    Répertoire   archéologique   de   l'Yonne  (dans  les   Mém.    de 

la  Société  archéologique  de  l'Yonne'). 
Sand  (George).  Légendes  rustiques.  Michel  Lévy,  in-12. 

Sébillot  (Paul).  Contes  populaires  de  la  Haute-Bretagne,  f  série. 
Charpentier,  1880,  in-i8. 

—  Littérature  orale  de  la  Haute-Bretagne.  Maisonneuve  et  C'',  1881, 
petit  in-12  elzévir. 

—  Contes  des  Paysans  et  des  Pécheurs,  2=  série  des  Contes  populaires 
de  la  Haute-Bretagne.  Charpeutier,  1881,  in-i8. 

—  Contes  des  Marins,  3=  série  des  Contes  populaires  de  la  Haute- 
Bretagne.  Charpentier,  1882,  in-i8. 

—  Traditions  et  Superstitions  de  la  Haute-Bretagne.  Maisonnenve 
etC,  1882,  2  petits  in-12  elzévir. 

Theuvenot.  Notes  sur  quelques  monuments  anciens  de  la  Manche, 
de  rille-ct-Vilainc,  etc.  (Extrait  des  Comptes-rendus  de  la  Société 
française  d'archéologie').  Congrès  du  Mans  et  de  Laval,  1878. 


€&< 


GARGANTUA 

DANS   LES   TRADITIONS   POPULAIRES 


Carte  pour  servir  à  l' intelligence  des  voyages  de 
Gargantua  en  Haute-3retague. 


AmaidaCâp 


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CHAPITRE  I 


GARGANTUA  EN  HAUTE-BRETAGNE 


§  I.  —  P0PUL.4RITÉ  DE  GARGANTUA 

;ARGANTUA  cst  très  connu  en  Haute-Bre- 
tagne, et  j'ai  pu  maintes  fois  constater  sa 
popularité.  Son  nom  est  d'un  usage  fré- 
quent, et  il  entre  dans  la  composition  de  plu- 
sieurs proverbes. 

On  dit  d'un  homme  de  grand  appétit  qu'il 
«  mange  comme  un  Gargantua  »  ou  «  comme  Gar- 
gantua. »  «  Quel  Gargantua!  »  s'écrie-t-on  lors- 
qu'on voit  quelqu'un  manger  d'une  manière 
remarquable. 

Quand  un  enfant  est  gourmand  et  que  sa  mère 
ne  peut  le  rassasier,  elle  dit  : 

«  —  Ma  fa,   i'  li  fau'ra  va)itie\  (peut-être), 

I 


GARGANTUA 


comme  à  Grantua,  sept  hommes  à  H  fourrer  dans  la 
goule!  >)  (Andouillé  et  canton  de  Saint-Aubin- 
d'Aubigiié).  Grantua  est  une  forme  contractée  et 
corrompue  de  Gargantua.  Vers  Ercé,  près  Liffré, 
existe  un  dicton  analogue  :  «  Tues  comme  Grantua; 
i^  faudrait  sept  hommes  pour  t'affourer  (te  donner  de 
la  nourriture).  » 

A  Rennes  et  aux  environs,  on  dit  à  un  gour- 
mand :  «  Tu  es  comme  un  Gargantua;  il  te  fau- 
drait un  veau  tout  entier,  quand  il  ne  faut  qu'une 
côtelette  aux  autres.  » 

Pour  désigner  un  grand  buveur,  on  assure  qu'il 
«  boit  comme  Gargantua.  » 

Lorsqu'un  enfant  a  les  pieds  très  grands  pour 
son  âge,  les  cordonniers  disent  :  «  Il  a  un  pied 
de  Gargantua  »  (Matignon). 

Presque  tous  les  paysans  auxquels  j'ai  parlé  du 
célèbre  géant  le  connaissaient  au  moins  de  nom  ; 
plusieurs  savaient,  pour  les  avoir  ouïes  raconter 
à  leurs  anciens,  quelques-unes  de  ses  aventures. 
Ils  ne  l'appellent  pas  toujours  Gargantua;  vers 
Ercé,  je  l'ai  entendu  nommer  Grand-Tua,  ou  le 
Grand-Tuart,  deux  altérations  par  apocope  de 
son  nom  le  plus  habituel. 

Voici  une  petite  anecdote  qui  prouve  combien 


EX    HAUTE-BRETAGNE 


sa  réputation  de  \-oracité  est  établie  à  la  campagne. 
11  y  a  quelques  années,  le  recteur  de  Plélan-le- 
Petit  (Côtes-du-Nord)  monta  en  chaire  le  dimanche 
gras,  et  il  recommanda  à  ses  ouailles  de  se  modé- 
rer dans  leurs  plaisirs,  à  ce  moment  de  l'année 
où  l'on  fait  volontiers  ripaille. 

—  Amusez-vous,  mes  frères,  leur  disait-il  ; 
mangez  si  vous  voulez,  mais  ne  faites  pas  d'excès, 
n'en  prenez  pas  comme  le  défunt  Gargantua. 

D'après  quelques-uns  de  mes  narrateurs,  Gar- 
gantua ne  serait  pas  un  être  purement  imaginaire; 
il  aurait  existé  à  une  certaine  époque;  l'une  de 
mes  meilleures  conteuses,  à  qui  je  demandais 
pourquoi,  sachant  des  légendes  gargantuesques, 
elle  ne  me  les  avait  pas  racontées,  me  répondait  : 

—  Gargantua  n'est  pas  un  conte,  c'est  une 
histoire;  je  croyais  que  vous  ne  vouliez  que  des 
contes. 

§  II.  —  LIEUX  AUXQUELS  EST  ATTACHÉ    LE  XOM 
DE  GARGANTUA 

IL  serait  malaisé  de  dire  à   quelle  époque 
les  lieux  qui  portent   maintenant  le   nom 
de  Gargantua  ont  reçu  cette  désignation; 
comme  ce  sont  pour  la  plupart  des  mégalithes^ 


GARGANTUA 


placés  dans  des  endroits  incultes,  les  anciennes 
chartes  sont  muettes  à  ce  sujet;  quant  aux  rochers 
que  le  géant  a  parsemés,  on  ne  les  trouve  indi- 
qués que  dans  des  titres  ou  des  plans  postérieurs 
à  Rabelais. 

Quoi  qu'il  en  soit,  il  est  incontestable  qu'en 
paj'S  gallot  il  n'est  pas  un  autre  nom  de  person- 
nage qui  soit  plus  fréquemment  attaché  à  des 
pierres  énormes  posées  de  main  d'homme  dans 
la  campagne,  placées  sur  le  bord  de  la  mer,  ou 
même  à  des  rochers  naturels,  remarquables  par 
leur  masse. 

«  A  Saint-Just  (Ille-et-Vilaine),  les  grosses 
pierres  de  la  lande  de  Cojou  furent  jetées  par 
Gargantua,  qui  les  trouvait  gênantes  dans  ses 
souliers,  (i)  » 

(  Guillotin  de  Corson,  Récits  historiques,  etc.,  p.  !99). 

«  Les  deux  mille  cailloux  de  quatre  à  sept 
mètres  de  haut  qui  parsèment  la  lande  du  Haut- 
Brambien,  en  Pluhcrlin  (partie  française  du  Mor- 


(i)  Les  pangraphes  guillemetés  sont  empruntés  à  des  livres  : 
tout  le  reste  est  inédit  et  a  été  recueilli  par  moi  ou  mes  corres- 
pondants. 


EN    HAUTE-BRETAGNE 


bihan),  sont  des  graviers  que  Gargantua  secoua 
de  ses  souliers.  » 

(Violeau,  Pèlerinages  du  Morbihan,  p.  240). 

«  La  Roche-Piquée,  en  Cournon  (Morbihan 
français),  est  un  grain  de  sable  que  Gargantua 
laissa  tomber  de  son  soulier.  C'est  un  menhir 
haut  de  5  mètres  20  centimètres,  large  de  4  mètres 
à  la  base  et  de  70  centimètres  au  sommet.  Il  est 
à  côté  de  la  Tablette  de  Cournon,  double 
dolmen.  » 

(Ogée,  article  Cournon). 

«  Sur  le  bord  de  la  route  de  Vannes,  à  quel- 
ques mètres  de  l'extrémité  de  la  rue  Lorois,  à  La 
Gacilly,  se  trouve  la  Roche-Piquée.  On  regarde 
dans  le  pays  ce  menhir  comme  un  grain  de  sable 
sorti  des  souliers  de  Gargantua.  » 

(Ducrest  de  Villeneuve,  Statistique,  p.  48). 

«  La  pierre  Bise,  sur  la  lande  de  Langon  (Ille- 
et- Vilaine),  déposée,  dit-on,  par  Gargantua,  près 
du  village  de  la  Mouchaye,  près  d'une  lande,  est 
un  menhir  ayant  eu  2  mètres  50  centimètres 
d'élévation.  On  l'a  fait  tomber.  » 

(  Guillotin    de    Corson ,    Société    archéologique 
d'IUe-et-Vilaine,  t.  XII,  p.  5). 


GARGANTUA 


Une  grosse  pierre  placée  à  la  porte  de  l'église 
de  Gahard  (Ille-et- Vilaine)  est  un  gravier  que 
Gargantua  retira  de  ses  souliers. 

(Recueilli  par  Madame  veuve  Guyoi). 

«  Dans  la  partie  ouest  de  la  commune  de 
Mézières,  parmi  plusieurs  blocs  de  quartzite,  l'on 
en  voit  un,  assez  considérable,  appelé  Pierre-au- 
Mignon,  situé  dans  la  lande  de  ce  nom.  On 
raconte  que  Gargantua  portait  ce  morceau  de 
rocher  dans  sa  poche  pour  se  défendre  des  chiens 
incommodes  lorsqu'il  allait  voir  une  fée  de  ses 
amies,  qui  habitait  ces  parages.  » 

(Danjou  de  la  Garenne).    —  Cf.   un  épisode  semblable  dans 
le  chapitre  do  Gargantua  en   Vendée. 

«  En  la  commune  de  Treillières,  à  trois  lieues 
de  Nantes,  sur  la  lande  de  Pierre-Plate  ou  de  la 
Ménardais,  est  un  peulvan  qui  porte  le  nom  de 
Galoche-de-Garganhia.  Des  plateaux  granitiques  qui 
eii  sont  voisins  étaient  ses  palets.  » 

(Ogée,  2'  édition.  Article  Treillières). 

Une  pierre  couchée,  mais  reposant  sur  d'autres, 
sorte  de  dolmen,  près  Saint-Aubin-d'Aubigné,  est 
appelée  Palet  de  Gargantua. 

(Ruutilli  par  M.  Bélier). 


EN   HAUTE-BRETAGNE 


Deux  menhirs,  l'un  à  Saint-Mirel,  en  Plenée- 
Jugon  (Côtes-du-Nord),  l'autre  près  le  Pontgamp, 
en  Plouguenast,  sont  les  pierres  à  aiguiser  du  géant. 

Le  menhir  de  Saint-Samson,  près  Dinan,  était, 
m'a-t-on  assuré,  appelé  jadis  Pierre  de  Gargantua  ; 
mais  il  n'y  a  plus  guère  que  les  vieillards  à  le 
désigner  ainsi. 

«  A  i,SOO  mètres  du  bourg  de  Saint-Jacut-du- 
Mené  (Côtes-du-Nord)  est  une  pierre ^05^e,  longue 
de  6  mètres  50  centimètres,  épaisse  de  3  mètres, 
haute  de  3  mètres  au-dessus  du  sol.  Le  dessus  de 
cette  pierre  est  complètement  plat.  On  y  remarque 
comme  l'empreinte  d'un  pied  d'homme.  La  légende 
raconte  que  Gargantua,  monté  sur  cette  pierre, 
fit  un  effort  pour  s'élancer  sur  une  autre  pierre, 
à  trois  kilomètres  plus  loin.  Sous  cet  effort,  son 
pied  s'est  gravé  dans  la  pierre,  ainsi  que  sur  celle 
sur  laquelle  il  venait  de  sauter;  mais  cette  der- 
nière, jusqu'à  présent,  est  restée  inconnue.   » 

(Ernoul  de  la  Chenelière,  p.  38). 

«  C'est  en  fyantant  et  en  compissant,  pour  nous 
servir  des  mots  de  Rabelais,  que  le  géant  forma 
le  mont  Gargan,  à  peu  de  distance  de  Nantes.  » 

(Bourquelot,  p.  7). 


GARGANTUA 


Outre  ce  mont  Gargan,  il  )•  a  en  Europe  deux  autres  monts 
Gargan  :  l'un  dans  la  Capitanate  (Italie),  le  Mons  Garganus  des 
anciens,  appelé  plus  ordinairement  Monte  di  Sanl'Angelo  ;  l'autre 
en  France,  non  loin  de  Rouen,  qui  a  reçu  les  noms  de  Mont- 
Saint-Michel  et  de  Mout-Saint-Ange  (Jdem,  pp.  14-15). 

Il  existe  dans  la  commune  de  Bain,  non  loin 
du  village  du  Frêne,  deux  mamelons  assez  élevés, 
très  rapprochés  l'un  de  l'autre,  qui  sont  appelés 
dans  le  pays  les  Fesses  de  Gargantua.  Les  eaux 
qui  sortent  de  ces  collines  forment  l'étang  de  la 
Huais. 

{Recueilli  par  M.  A.  Orairi'). 

Il  y  a  trente  ans  et  plus  existait,  dans  l'anse  de 
Vigneux,  à  300  mètres  environ  à  l'est  du  menhir, 
la  «  Dent  de  Gargantua,  »  un  dolmen  que  la  mer 
recouvrait  à  chaque  marée.  Il  a  été  brisé  par  des 
carriers  du  voisinage,  et  il  n'en  reste  plus  aucune 
trace,  si  ce  n'est  quelques  dépressions  formant 
cuvettes  dans  la  marne  bleue  de  la  grève,  et  indi- 
quant l'emplacement  des  plus  grosses  pierres.  Ce 
dolmen  était  appelé,  par  les  gens  du  pays,  le 
«  Lit  de  Gargantua  «  ou  mieux  le  «  Bers  (berceau) 
de  Gargantua.  » 

{Communique  par  M.  Lucien  Deconibc). 


EN    HAUTE-BRETAGNE 


A  Saint-Brieuc,  j'ai  visité  une  fontaine  tort 
curieuse,  située  dans  un  faubourg  de  la  ville  qu'on 
appelle  le  Fardel.  Cette  fontaine,  appelée  Fontaine 
de  Saint-Brieuc,  est  sous  un  édicule  qui  ressemble 
au  porche  d'une  église  gothique.  L'eau,  assez 
abondante,  s'en  écoule  par  un  canal  creusé  dans 
le  granit  et  se  déverse  dans  une  auge  monolithe, 
profonde  et  ronde,  puis  dans  un  doiiet.  Des 
femmes  qui  lavaient  du  linge  au  douet,  et  que 
j'interrogeai  sur  la  destination  de  l'auge  de  pierre, 
me  dirent  que  c'était  la  Cuiller  de  Gargantua,  et 
qu'elles  ne  l'avaient  jamais  entendue  nommer 
autrement.  Et,  en  effet,  le  canal  qui  conduisait 
l'eau  de  la  fontaine  représentant  le  manche,  cela 
donnait  bien  la  figure  d'une  gigantesque  ou  gar- 
gantuesque cuiller  à  pot. 

(^Communiqué  par  M,  Lui^el  ). 

L'écuelle  de  Gargantua  est  un  doué  près  du 
bourg  de  Gahard,  qui  est  creusé  dans  une  seule 
pierre;  la  fontaine  qui  l'alimente  a,  dit-on,  quinze 
à  dix-huit  pieds  de  profondeur,  et  la  source  est 
grosse  comme  le  bras  ;  on  les  appelle  aussi  la  fon- 
taine et  le  doué  de  Pisse-Chausson. 

Il  y  avait  aussi  autrefois  près  de  l'église  une 


10  GARGANTUA 


grosse  pierre  avec  laquelle  on  disait  que  Gargantua 
s'amusait  à  jouer  au  palet. 

On  raconte  aussi  â  Gahard  que  le  géant  fut 
enterré  dans  les  prés  maigres  qui  sont  au-dessous 
du  bourg,  vers  la  lisière  de  la  forêt  de  Haute- 
Sève. 

{Recueilli  par  Madame  veuve  Giiyoi). 

L'écuelle  de  Gargantua  est  une  pierre  creusée 
de  I™  75  et  i™  90  de  diamètre  sur  0^  75  de  pro- 
fondeur, de  G""  75  d'épaisseur  de  rebords.  Elle  est 
placée  auprès  de  la  Fontaine  du  bas  du  Bourg  de 
Gahard,  dont  le  trop-plein  se  déverse  par  un 
tuyau  dans  cette  pierre  qui  sert  de  lavoir.  A  côté 
se  trouve  une  auge  de  même  nature,  mais  à  bords 
plus  usés,  c'est  le  «  Verre  de  Gargantua.» 

Ces  pierres,  de  même  que  la  fontaine,  sont  fort 
anciennes  ;  il  est  possible  qu'elles  aient  été  établies 
par  les  moines  du  Prieuré  voisin  qui  étaient  alors 
les  seigneurs  du  pays. 

Une  autre  pierre  devant  l'église,  sur  laquelle  on 
dépose  aujourd'hui  les  cercueils  en  attendant 
l'arrivée  du  prêtre,  est  un  guéroi  (gravier)  que 
Gargantua,  gêné  dans  sa  marche,  tire  de  son  soie 
(soulier). 

(^Communiqué  par  M.   BcT^ier). 


EN    HAUTE-BRETAGNE  II 

«  Un  menhir  placé  dans  la  grève  de  Saint- 
Suliac  est  appclti  la  Dent  de  Gargantua;  il  est  haut 
d'un  mètre  au-dessus  du  sol.   » 

(M"'  de  Cemy,  p.  ii).  —  Cf.  aussi  le  conte  de  la  Denl  de 
Gargantua,  p.  98. 

M™e  de  Cemy,  dans  sa  légende,  dit  avec  tout 
le  monde  que  la  Dent  de  Gargantua  est  le  menhir 
existant  encore  dans  l'anse  de  Vigneux,  et  que  le 
gravier  sorti  du  soulier  du  géant  est  le  Rocher  de 
Bizeux.  Voici  une  variante  que  je  viens  de  recueil- 
lir à  Saint-Suliac.  Le  menhir  de  l'anse  de  Vigneux 
est  le  gravier  de  Gargantua  et  non  pas  sa  dent, 
comme  on  le  dit  généralement  ;  la  Dent  de  Gar- 
gantua est  un  autre  menhir  situé  dans  la  com- 
mune de  Saint-Suliac,  près  de  la  ferme  de 
Chablé. 

(^Communiqué  par  M.  Lucien  Decomhe), 

Dans  la  grève  de  Saint-Malo,  un  rocher  naturel 
se  nomme  aussi  Dent  de  Gargantua.  Les  deux 
légendes  qui  se  rattachent  à  ces  pierres  sont  racon- 
tées ci-après. 

Cf.  la  Dent  de  Gargantua  et  Gargantua  à  Diiiard,  p.  90. 

«  La  Quenouille  de  la  femme  de  Gargantua  se 
trouve  à   côté  de  Josselin;   c'est  un  menhir  de 


12  GARGANTUA 


6  mètres  de  haut;  son  Fuseau,  autre  menhir  de 
5  mètres  30  centimètres  de  haut,  se  voit  à  Lo- 
queltas,  sur  la  Hmite  de  la  langue  française  et  du 
breton,  mais  en  pays  bretonnant  ;  on  les  retrouve 
sur  la  lande  de  Lanvaux,  près  d'Auray.  » 

(Violeau,  Pèlerinages  du  Morbihan,  p.  240). 

Voilà  déjà  un  grand  nombre  de  mégalithes  qui 
portent  le  nom  de  Gargantua  ;  mais  il  y  en  a  sans 
doute  qui  ont  été  oubliés,  soit  qu'ils  aient  deux 
dénominations,  soit  que  ceux  qui  se  sont  occupés 
des  mégalithes  aient  négligé  d'interroger  les  habi- 
tants du  pays. 

Dans  le  canton  de  Matignon  et  sur  toute  la 
côte  qui  l'avoisine,  les  souvenirs  de  Gargantua 
abondent;  comme  c'est  le  pays  que  je  connais  le 
mieux,  et  que  c'est  là  que  j'ai  recueiUi  la  plupart 
des  légendes  qu'on  trouvera  ci-après,  je  vais  parler 
de  tous  les  objets  auxquels  son  nom  est  attaché. 

Un  menhir,  haut  de  2  mètres  92  centimètres, 
large  de  40  centimètres,  épais  de  20  centimètres, 
qui  se  trouve  auprès  du  fort  la  Latte,  en  la  com- 
mune de  Plévenon,  est  appelé  par  les  habitants 
Bâton  de  Gargantua  ;  il  est  enfoncé  dans  un  gros 
rocher  qui  lui  sert  de  piédestal  et  dont  l'un  des 


EN    HAUTE-BRETAGNE 


côtés  est  orné  d'un  bas-relief  grossier  représentant 
une  croix  au-dessus  d'une  sorte  d'autel.  Sur  la 
partie  plate  de  la  pierre  qui  émerge  du  sol  sont 
sculptés  deux  souliers,  longs  de  60  centimètres 
environ,  pointus  par  le  bout  comme  ceux  des 
chevaliers,  et  à  côté  est  l'empreinte  d'un  bout  de 
canne  carrée.  C'est  de  là  qu'il  s'élança,  dit-on, 
pour  aller  à  Jersey. 

(Cf.  sur  ce  menhir  les  contes  II,  III  et  IV). 

Sur  un  rocher  à  la  lisière  du  bois  du  Meurtel, 
aussi  en  Plévenon,  est  l'empreinte  d'un  autre 
pied,  que  la  tradition  attribue  aussi  à  Gargantua. 

A  la  chapelle  de  Hirel,  en  Ruca,  près  Matignon, 
une  statue  grotesque,  placée  à  la  naissance  de  la 
couverture,  est  appelée  Gargantua. 

Une  foule  de  rochers  ont  été  jetés  ou  apportés, 
parfois  vomis  par  le  géant. 

A  Saint-Cast,  c'est  lui  qui  est  l'auteur  des 
pointes  de  la  Garde  et  du  Bé,  des  rochers  de  la 
Feillâtre,  de  Becrond,  des  Bourdineaux,  de  la 
Basse  à  Chiambrée. 

(Cf.  les  contes  n^^II  et  III). 

A  Plévenon,  c'est  lui  qui  jeta  en  pleine  mer  la 
Mât  du  Cap  ;  à  Saint-Jacut,  l'île  Agot. 

(Cf.  les  contes  a"'  VIII  et  XI). 


14  GARGANTUA 


A  Plurien,  une  pierre  placée  à  l'embouchure  de 
la  petite  rivière  de  la  Bouche  se  nomme  la  Gra- 
velle  de  Gargantua. 

(Cf.  le  conte  n"  X). 

Il  déposa  aussi  Roche-Noire,  près  la  pointe  de 
Saint-Germain,  en  Matignon;  Roche-Grise,  près 
Clissoué,  commune  de  Pléboulle;  les  pierres  son- 
nantes que  l'on  voit  au-dessous  du  bois  du  Val, 
commune  du  Guildo. 

(Cf.  le  conte  n»  I)  . 

A  Mouilleret,  dans  la  rivière  de  l'Arguenon, 
tout  près  de  la  houle  du  Longval,  est  marquée  la 
canne  de  Gargantua,  et  l'on  dit  dans  le  pays  que 
c'est  la  canne  du  Juif  errant  Gargantua  ;  une  autre 
de  ses  cannes  est  le  rocher  de  Calenfri,  dans  la 
grève  de  Saint-Germain,  près  Matignon. 

(Cf.  le  conte  n°  I). 

Sur  presque  toute  la  côte  de  Saint-Malo  à 
Erquy,  c'est  lui  qui,  d'après  la  tradition,  a  semé 
tous  les  rochers,  remarquables  par  leurs  formes 
ou  par  leur  grandeur.  En  Basse-Normandie,  on 
lui  attribue  la  formation  de  la  montagne  de  Bes- 


EN    HAUTE-BRETAGNE  IS 

neville,  et  c'est  lui  qui  aurait  posé  le  Mont-Saint- 
Michel  et  Tombelaine. 

(Cf.  ci-après  Gargantua  en  Normandie,  p.  149). 

Dans  les  Grandes  Chroniques  de  Gargantua,  que 
plusieurs  auteurs  attribuent  à  Rabelais,  Grant- 
Gosier  et  GalemcUe,  se  disposant  à  passer  la 
Manche  sur  les  confins  de  la  Normandie  et  de 
la  Bretagne,  prirent  chacun  sur  leur  tête  le  rocher 
qu'ils  avaient  apporté  d'Orient  et  se  mirent  en  la 
mer.  «  Et  quant  Grant-Gosier  fut  assez  avant,  il 
mist  le  sien  sur  la  rive  de  la  mer,  lequel  rochier 
est  à  présent  appelé  le  Mont  Sainct  Michiel.  Et 
mist  ledict  Grant-Gosier  la  pointe  contre  mont, 
et  le  puis  prouver  par  plusieurs  michelets.  Gale- 
melle  vouloit  mettre  le  sien  contre,  mais  Grant- 
Gosier  dist  qu'elle  n'en  feroit  riens  et  que  il  falloit 
porter  plus  avant.  Et  est  ledict  rochier  de  présent 
appelé  Tombelaine.  » 

La  même  légende  se  retrouve  dans  l'histoire  d'Arthur,  dans 
le  Roman  de  Brut. 

Les  rochers  auxquels  la  tradition  populaire  rat- 
tache le  nom  de  Gargantua  ne  sont  pas  les  seules 
traces  qu'il  ait  laissées  en  pays  gailot.  C'est  aussi 


I 6  GARGANTUA 


lui  qui  fit  couler  plusieurs  des  rivières  qui  se  jet- 
tent dans  la  Manche,  et  voici  comment. 

Un  jour  qu'il  sortait  d'un  repas  où  il  avait  bu 
considérablement,  il  se  mit  à  pisser  si  copieuse- 
ment qu'il  fit  l'étang  de  Jugon,  d'où  sort  la 
rivière  de  l'Arguenon,  qui  a  son  embouchure  entre 
Saint-Cast  et  Saint-Jacut. 

Une  autre  fois,  il  donna  de  la  même  manière 
naissance  au  Frémur,  rivière  qui  se  jette  dans  la 
baie  de  la  Fresnaye. 

{Recueilli  en  jSSo  d  Matignon'). 

Aux  environs  de  Paimbœuf,  on  raconte  que 
Gargantua,  ayant  un  pied  sur  le  clocher  de  Cor- 
demais,  l'autre  sur  celui  de  Frossay  (ils  sont  sépa- 
rés par  la  Loire),  pissa  la  rade  de  Paimbœuf, 
qu'on  appelle  aussi  la  Goule-de-Mer.  D'autres 
disent  simplement  qu'il  s'asseyait  sur  le  clocher 
de  Paimbœuf. 

{Communiqué  par  M.  Auguste  Bélier). 

On  peut  rapprocher  de  la  singulière  origine  de 
ces  rivières  le  passage  suivant  des  Grandes  Chro- 
niques : 

«  Quant  Gargantua  eut  faict  ceste  purge,  s'en 
alla   droict  à  Rouen,   onquel  Heu    il    beut    bien 


EN    HAUTE   BRETAGNE  17 


cinquante  cacques  de  bière,  et  por  cause  que  la 
bière  cstoit  en  grant  quantité  dedans  son  ventre, 
elle  commença  à  faire  une  opération  ny  plus  ny 
moins  que  avoit  faict  le  cistre,  parquoy  son  povre 
petit  ventre  estoit  bien  malade.  Et  fut  contraint 
Gargantua  de  destacher  la  martingalle  de  ses 
chausses  et  décliqua  son  povre  broudier  en  telle 
manière  et  si  merveilleuse  impétuosité  qu'il  fist 
une  petite  rivière,  laquelle  on  appelle  de  présent 
Robcc,  et  y  voit-on  encores  de  merdya  culis. 
Toutesfois  Gargantua  leur  fist  un  grant  service, 
car  à  cause  qu'il  avoit  tant  beu  de  cistre  et  de 
bière,  la  rivière  estoit  bonne  pour  faire  de  bière.  » 

Dans  Rabelais,  il  est  également  plusieurs  fois 
question  des  «  compisseries  »  copieuses  de  Gar- 
gantua, de  sa  jument  et  de  Pantagruel  : 

«  Lors,  en  soubriant,  destacha  sa  belle  bra- 
guette et,  tirant  sa  mentule  en  l'air,  les  compissa 
si  aigrement,  qu'il  en  noya  deux  cens  soixante 
mille  quatre  cens  dix  et  huyt,  sans  les  femmes  et 
petitz  enfants.  » 

(Livre  I,  chap.  XVII). 

«  En  laquelle  heure  feut  appelé  par  Eudemon 
pour  souper,  car  tout  estoit  prest.  Je  m'en  voys 
doncques  (dit-il)  pisser  mon  malheur.   Lors  pissa 


2 


]  8  GARGANTUA 


si    copieusement    que    l'urine  trancha  le  chemin 
aux  pèlerins.  » 

(Livre  I,  chap.  XXXVIII). 

«  Ce  pendant  sa  jument  pissa  pour  se  lascher 
le  ventre  ;  mais  ce  fut  en  telle  abondance  qu'elle 
en  feist  sept  lieues  de  déluge  et  dériva  tout  le 
pissat  au  gué  de  Vede  et  tant  l'enfla  devers  le  fil 
de  l'eau  que  toute  ceste  bande  des  ennemys  furent 
en  grande  horreur  noyez.  » 

(Livre  I,  chap.  XXXVl). 

«  Soubdain  print  envie  à  Pantagruel  de  pisser» 
à  cause  des  drogues  que  lui  avoit  baillé  Panurge, 
et  pissa  parmy  leur  camp  si  bien  et  copieusement 
qu'il  les  noya  tous  ;  et  y  eut  déluge  particulier  dix 
lieues  à  la  ronde;  et  dist  l'histoire  que  si  lu  grant 
jument  de  son  père  y  eut  esté  pareillement,  qu'il 
y  eust  déluge  plus  énorme  que  celluy  de  Deuca- 
lion,  car  elle  ne  pissoit  foys  qu'elle  ne  fist  une 
rivière  plus  grande  que  n'est  le  Rosne  et  le 
Danouble.  » 

(Livre  II,  chap.  XXVIII). 


m 


EN    HAUTE   BRETAGNE  19 

§  111.  —  LÉGENDES  GARGANTUESQUES 

;'ai  recueilli  en  Haute-Bretagne,  dans  les 
départements  des  Côtes-du-Nord  et  de 
rille-et-Vilaine,  les  légendes  de  longueur 
variable  qui  suivent,  et,  sous  le  titre  de  Petites 
Légendes  gargantuesques,  j'ai  réuni  d'autres  dépo- 
sitions, assez  courtes  pour  la  plupart,  et  qui  ne 
sont  pour  ainsi  dire  que  des  fragments.  Beaucoup 
m'ont  été  contés  sur  le  littoral  de  la  Manche; 
mais  Gargantua  est  aussi  connu,  à  un  moindre 
degré  il  est  vrai,  dans  les  pays  non  maritimes  que 
j'ai  pu  explorer,  soit  personnellement,  soit  par 
l'intermédiaire  de  correspondants. 

I 

LA  NAISSANCE  DE  GARGANTUA    ET   SES  VOYAGES 

jL  était  une  fois,   à  Plévenon,   une  femme 
toute  petite;  elle  n'avait  que  trois  pieds 
de  haut  et  elle  était  fille  de  bras  (i)  dans 
une  ferme,  où  le  pâtour  était  un  hossoué  (2),  venu 

(i)  Chargée  de  la  basse-cour. 

(2)  Homme  étranger  au  canton  ;  se  dit  principalement  vers 
Matignon  des  gens  de  Quintin  et  des  environs,  pays  de  la  hosse, 
qui  portent  sur  le  dos  des  sacs  à  chiffons  ou  des  hottes  (houes  en 
patois). 


20  GARGANTUA 


d'on  ne  sait  où,  et  qui  était  si  petit  qu'on  n'avait 
voulu  le  gager  que  pour  garder  les  vaches  et  les 
moutons. 

Il  s'amouracha  de  la  fille  et  il  voulait  l'épouser; 
mais  quand  ils  furent  pour  fiancer,  le  maire  et  le 
recteur  ne  voulaient  pas  les  marier,  parce  qu'ils 
étaient  trop  petits  et  qu'ils  auraient,  disaient-ils, 
donné  naissance  à  des  nains.  Alors  le  hossoué 
leur  dit  : 

—  Je  suis  d'une  race  dégénérée;  mais  mon  fils 
sera  l'homme  le  plus  puissant  qui  ait  paru  sur  la 
terre,  et,  tant  que  le  monde  sera  monde,  on  par- 
lera de  lui  et  de  moi. 

Quand  le  recteur  et  le  maire  l'entendirent  parler 
de  la  sorte,  ils  se  mirent  à  rire,  et  ils  marièrent  le 
hossoué  et  sa  bonne  amie,  qui  étaient  bien  laids 
tous  les  deux. 

La  petite  femme  devint  enceinte;  mais  sa  gros- 
esse  fut  longue,  et  dans  les  derniers  temps  on 
voyait  la  petite  tête  de  l'enfant  sortir  par  la 
bouche  de  sa  mère  et  manger  en  même  temps 
qu'elle.  Le  bruit  de  ce  prodige  se  répandit  dans 
le  pays;  il  venait  de  loin  du  monde  pour  les 
voir,  et  chacun  leur  apportait  de  bons  morceaux 
à  manger. 


EN   HAUTE-BRETAGNE  21 

Au  bout  de  deux  ans  l'enfant  vint  au  monde, 
et  on  le  nomma  Gargantua;  il  avait  dix  pieds  de 
long,  mais  n'était  pas  plus  gros  qu'un  lançon  (i); 
on  venait  de  tous  côtés  pour  voir  cet  enfant  mer- 
veilleux. Il  mangeait  beaucoup,  mais  il  grossissait 
à  vue  d'œil,  et,  à  six  mois,  il  pesait  plus  de 
quatre  cents. 

Il  devint  plus  grand  et  plus  fort  qu'un  géant, 
et,  quand  il  eut  dix  ans,  il  dit  à  son  père  et  à  sa 
mère  qu'il  voulait  aller  faire  un  tour  et  qu'il  avait 
envie  de  voir  Dinan  et  Rennes,  dont  il  entendait 
souvent  parler.  Il  alla  au  château  de  la  Ville- 
Roger  (2)  et  demanda  au  seigneur  de  lui  donner 
une  canne. 

—  Ah!  mon  pauvre  Gargantua,  où  veux-tu 
que  j'en  prenne  une  assez  grande  pour  toi? 

—  Mon  père  m'a  pourtant  dit  qu'il  me  fallait 
une  canne  pour  me  donner  une  contenance  et 
pour  me  défendre  dans  mon  voyage. 

—  Où  veux-tu  aller,  Gargantua? 

—  Je  veux  faire  mon  tour  de  Bretagne  et  me 
faire  connaître  dans  le  monde,  et  j'ai  idée  d'aller 
jusqu'à  Rennes. 

(i)  Ammodylts  tohianus,  ou  équille. 

(2)  La  Ville-Roger  est  un  château  situé  en  Pléhérel  et  envi- 
ronné de  grands  bois. 


22  GARGANTUA 


—  Tu  as  raison  ;  on  parle  déjà  de  toi  ;  je  te 
donne  la  permission  de  choisir  dans  tnarabiue(i) 
le  plus  bel  arbre  pour  te  faire  une  canne.  Tiens, 
voici  une  hache  pour  l'abattre. 

—  Je  vous  remercie,  monsieur;  mais  je  n'ai 
pas  besoin  de  hache  pour  couper  l'arbre  :  je  vais 
l'arracher. 

Il  alla  dans  l'avenue  et,  ayant  choisi  un  beau 
chêne  bien  droit,  il  l'arracha,  et  avec  les  mains  il 
lui  cassa  les  branches,  puis  il  revint  au  château 
tenant  un  bâton  à  marotte,  gros  comme  un  mât 
de  navire. 

—  C'est  mon  plus  beau  chêne  que  tu  as  pris 
là,  dit  le  seigneur. 

—  Oui,  monsieur,  répondit  Gargantua;  pour 
moi  qui  suis  d'une  taille  remarquable,  il  me  fallait 
une  canne  remarquable  aussi. 

Voilà  Gargantua  parti.  Il  passa  par  Matignon 
et  par  Plancoët,  et  tout  le  monde,  grands  et 
petits,  couraient  après  lui  pour  le  voir.  Ils  lui 
criaient  : 

—  Comment  vous  nommez-vous,  grand  enfant? 

—  Ne  m'appelez  pas  enfant,  répondait  Gar- 
gantua, ou  je  vous  assomme  avec  ma  canne. 

(i)  Avenue. 


EN   HAUTE-BRETAGNE  23 


Quand  il  arriva  à  Dinan,  chacun  courait  pour 
le  voir;  on  criait  : 

—  Corn  me  il  est  grand  et  gros  ! 

On  lui  donna  tant  de  pièces  d'or  et  d'argent 
qu'il  en  remplit  une  valise,  et  il  la  laissa  à  Dinan, 
pour  la  reprendre  en  revenant  à  Plévenon. 

Il  se  mit  en  route  pour  Rennes,  en  suivant  les 
grands  chemins,  car  il  ne  pouvait  passer  que  par 
là.  A  Rennes,  tous  les  habitants  sortaient  de  leurs 
maisons  pour  le  voir;  ils  ne  savaient  quel  accueil 
lui  faire,  et  ils  lui  donnèrent  la  moitié  plus  d'or 
et  d'argent  qu'il  n'en  n'avait  eu  à  Dinan. 

Gargantua  se  dit  : 

—  Puisque  je  suis  riche,  il  faut  que  j'aille  faire 
un  tour  à  Paris;  il  paraît  que  je  suis  curieux  à 
voir,  et  sans  doute  les  Parisiens  en  seront  bien 
contents. 

Le  voilà  parti  pour  Paris,  où  il  ne  tarda  pas  à 
arriver;  c'était  une  année  où  il  y  avait  une  expo- 
sition. On  voulut  le  montrer  en  curiosité,  mais 
lui,  qui  ne  voulait  pas  servir  de  risée  au  monde, 
se  révolta,  et  même  envoya  promener  les  gen- 
darmes; ils  ne  purent  le  mettre  en  prison, 
parce  qu'il  n'y  en  avait  pas  d'assez  grande  pour 
lui.  Il  resta  deux  ou  trois  jours  encore  à  Paris, 


24  GARGANTUA 


puis  il  s'y  ennuya  et   eut  envie  de  retourner  à 
Plévenon. 

Le  voilà  parti  à  s'en  revenir.  En  passant  par 
Rennes,  il  prit  la  valise  pleine  d'or  qu'il  y  avait 
laissée  et  arriva  à  Dinan  pour  prendre  son  autre 
valise.  Près  Dinan,  à  Languédias,  on  avait  trouvé 
dans  une  carrière  des  pierres  sonnantes ,  qui 
étaient  toutes  en  un  monceau  les  unes  à  côté  des 
autres;  on  ne  savait  ce  que  c'était  et  tout  le 
monde  en  parlait. 

Gargantua  alla  les  voir  et  dit  aux  Dinannais  : 

—  Si  vous  voulez  me  les  donner,  je  les  empor- 
terai à  Plévenon  et  je  les  ferai  sonner  pour 
m'amuser. 

—  Nous  voulons  bien,  répondirent  les  Dinan- 
nais, mais  à  la  condition  que  tu  les  emportes 
toutes. 

Gargantua   alla  dans  la  carrière,   avala  toutes 
les  pierres,  prit  sa  valise  et  se  mit  en  route. 
Quand  il  fut  à  Plancoët,  il  dit  : 

—  Il  faut  que  je  m'en  aille  à  Plévenon  par 
mer;  je  ne  veux  pas  mettre  les  pierres  sonnantes 
dans  les  champs,  mais  sur  le  rivage,  où  elles  ne 
gêneront  personne. 

Il  se  mit  à  marcher  dans  le  lit  de  l'Arguenon, 


EN    HAUTE-BRETAGNE  2  S 


mais  auprès  du  Guildo  il  rencontra  un  bateau 
jaguen  qui  portait  de  la  raie  à  Plancoët;  il  sentit 
une  si  mauvaise  odeur  que  le  mal  de  cœur  le 
prit;  il  vomit  la  Héronnière  (i);  puis,  comme 
son  mal  ne  lui  passait  pas,  en  arrivant  à  la  Goule- 
d'Enfer  il  fut  obligé  de  vomir  toutes  les  pierres 
sonnantes  qui  s'y  voient  encore  (2).  Cependant  il 
sentait  toujours  l'odeur  des  raies,  que  le  vent  lui 
apportait  de  Saint-Jacut;  il  quitta  la  rivière  et 
s'en  revint  à  la  traverse  à  Matignon,  en  passant 
par  le  bois  du  Val,  où  il  fut  obligé  de  se  frayer 
un  chemin  en  arrachant  des  arbres,  et  là  où  il  a 
passé  il  n'en  n'a  point  repoussé  depuis. 

Il  repassa  par  Matignon,  et  quand  il  revint  à 
Plévenon  il  mit  sa  canne  dans  la  baie  de  la  Fres- 
naye,  en  disant  : 

—  Tant  que  le  monde  sera  monde,  elle  y  restera. 

(i)  Rocher  à  l'embouchure  de  l'Arguenon. 

(2)  On  voit,  à  quelques  centaines  de  mètres  du  Guildo,  un 
groupe  de  plus  de  cent  blocs  arrondis  qui  s'appellent  les  Pierres 
sonnantes  et  qui  ont,  en  effet,  une  sonorité  assez  analogue 
an  son  lointain  d'une  cloche.  Les  plus  sonores  sont  deux 
pierres  énormes  posées  l'une  à  côté  de  l'autre,  et  dont  l'une 
est  en  quelque  sorte  suspendue  ;  la  partie  qui  sonne  le  mieux 
est  creusée,  à  force  d'avoir  été  frappée  par  les  gens  du  pays 
et  par  les  touristes,  qui  s'amusent  à  les  faire  résonner.  —  (Cf. 
dans  mes  Contes  des  paysans  le  n°  XI,  Les  Fées  du  Guildo, 
où  l'on  trouve  sur  ces  pierres  une  légende  différente). 


26  GARGANTUA 


C'est  le  rocher  de  Calenfri,  qu'on  y  voit 
encore. 

Quand  il  fut  revenu  dans  son  pays,  il  était 
riche  et  il  fit  du  bien  à  ses  parents.  Lorsque  son 
père  et  sa  mère  voulaient  aller  à  la  messe,  il  les 
prenait  dans  ses  poches  et  les  posait  tout  douce- 
ment au  portail  de  l'église;  mais  il  ne  pouvait  y 
entrer  parce  qu'il  était  trop  grand. 

A  quinze  ans,  il  lui  poussa  de  la  barbe;  elle 
avait  dix  pieds  de  long  et  chaque  brin  était  gros 
comme  le  doigt.  Tout  le  monde  venait  le  voir  et 
lui  apporter  de  l'argent.  Mais  son  père  et  sa  mère 
moururent  et  il  quitta  Plévenon,  et  jamais  on  ne 
l'a  revu. 

(Conlé  en  iSSo,  par  Rose  Renaud,  de  Saint-CasI, 
qui  tient  ce  récit  de  Rachel  Qiiemat,  femme 
Durand,  aussi  de  Saint-CasI^. 

Oa  m'a  conté  une  variante  de  l'épisode  des  pierres  sonnantes  : 
Les  Dinannais  croyaient  qu'elles  contenaient  de  l'argent.  Quand 
on  en  parla  à  Gargantua,  il  dit  :  «  Je  les  mangerai  bien  .\ déjeu- 
ner»; il  y  en  avait  quarante.  Il  les  mange,  puis  il  les  vomit; 
mais  une  autre  fois  il  veut  aller  les  reprendre  et  ne  peut  passer 
à  cause  de  l'odeur  des  raies  de  Saint-Jacut. 

Je  ne  connais  pas  dans  le  cycle  gargantuesque  d'autre  conte 
où  le  géant  soit  fils  de  nains. 

La  grossesse  prolongée  de  sa  mère  a  son    similaire  dans  celle 


EN    HAUTE-BRETAGNE  27 


de  Gargamellc,  mère  de  Gargantua,  laquelle  «  eugroisiii  d'un 
beau  filz  et  le  porta  jusques  à  l'unziesrae  moys.  »  (  Rabelaii., 
livre  I,  chap.  III). 

De  même  que  beaucoup  d'autres  héros  de  contes  populaires, 
Gargantua  veut  faire  son  tour  de  France  dès  qu'il  se  trouve 
suftisammcnt  fort  (cf.  Jean-de-l'Ours  dans  nu  Littérature  orale, 
p.  8i,  et  le  commentaire  à  la  suite;  Jean-Sans-Pcur,  dans  mes 
Cailles  populaires,  i'=  série,  n°  XI;  Petite-Baguette,  2'  série,  n° 
XXVI,   etc.,  et  ci-après  le  conte  n°  IV). 

La  canne  remarquable  dont  il   se  munit,  a  son  similaire  dans 

les  bâtons  énormes  de   plusieurs  héros    populaires,  entre  autres 

les  Jean  de  l'Ours  (cf.  a.ussi  Peiile-Baguetle,  2'  série,  n"  XXVI). 

Le  père   du    Gargantua  picard,    qu'on    trouvera  ci-après,  lui 

donne  une  grosse  masse  d'armes. 

Dans  Rabelais,  Gargantua  arrache  aussi  un  arbre  pour  s'en 
faire  une  arme  :  «  Et,  trouvant  en  son  chemin  un  hault  et 
grand  arbre  (lequel  communément  on  nomraoit  l'Arbre  de  saint 
Martin,  pource  qu'ainsi  estoit  creu  un  bourdon  que  jadis  samt 
Martin  y  planti),  dist  :  Voicy  ce  qu'il  me  falloit.  Cest  arbre 
me  servira  de  bourdon  et  de  lance.  Et  l'arrachit  facilement  de 
terre,  et  en  ousta  les  rameaux  et  le  para  pour  son  plaisir.  » 
(Livre  I,  chap.  XXXVI). 

Pantagruel  «  partant  du  lieu  du  trophée  print  le  mast  de 
leur  navire  en  sa  main  comme  un  bourdon.  »  (Livre  II, 
chap.  XXVIII). 

Dans  les  Grandes  Chroniques,  Grant-Gosier  et  Gargamelle 
«  tournèrent  la  grant  jument  la  teste  vers  les  parties  d'Occi- 
dent et  doniicrent  à  Gargantua  une  verge  pour  la  toucher, 
laquelle  estoit  comme  un  grand  mas  de  navire.  » 

Dans  le  n°  III,  comme  dans   le   présent   conte,   les    Jersiais 


28  GARGANTUA 


sont  en  admiration  devant  la  taille  du  héros.  De  même  dans 
Rabelais,  livre  I,  chap.  XVII  «  Gargantua  fut  vu  de  tout  le 
monde  (à  Paris)  en  grande  admiration.  » 

«  Alors  que  sceurent  les  gens  du  pays  que  ils  estoient  au 
rivaige,  vous  eussiez  tant  veu  venir  de  gens  de  toutes  pars 
pour  les  veoir  que  c'estoit  une  chose  inestimable.  »  {Grandes 
Chroniques.')  «  Adonc  le  roy  et  les  seigneurs  et  barons  avec 
Merlin  montèrent  à  cheval.  Et  tantost  ont  trouve  Gargantua  qui 
se  promenoit,  dont  le  roy  et  les  barons  furent  esmerveilles  de 
sa  grosseur  et  haulteur.  »  (Jbid.) 

Gargantua  n'aimait  guère  les  Parisiens  (cf.  le  conte  n°  IV), 
qui,  de  même  que  dans  le  roman  de  Rabelais,  s'empressent 
autour  de  lui.  «  Car  le  peuple  de  Paris  est  tant  sot,  tant 
badault  et  tant  inepte  de  nature,  qu'un  basteleur,  un  porteur  de 
rogatons,  un  mulet  avecques  ses  cymbales,  un  vielleux  au  milieu 
d'un  carrefour,  assemblera  plus  de  gents  que  ne  feroit  un  bon 
prescheur  évangélique.  Et  tant  molestement  le  poursuivirent, 
qu'il  fut  contrainct  soi  reposer  sus  les  tours  de  l'ecclise  Nostre 
Dame.  »  (Livre  I,  chap.  XVII). 

Gargantua  avale  des  pierres  simplement  pour  les  transporter 
plus  commodément.  Dans  la  Dent  de  Gargantua,  légende  qu'on 
trouvera  ci-après,  le  géant  avale  une  pierre  qu'il  prend  pour 
son  enfant.  Dans  le  conte  n»  IV,  il  avale  successivement  le  roi  de 
France  et  ses  gardes,  et  la  reine  d'Angleterre,  qu'il  a  épousée; 
ailleurs  il  avale  des  navires  (cf.  n°=II,  III,  V;  Petites  Légendes. 
n°  I,  etc.);  M.  Bourquelot  constatait  la  même  légende  (cf.  aussi 
Rabelais,  livre  I,  chap.  XXXVI,  Comment  Gargantua  mangea 
en  salade  six  pèlerins).  De  même  dans  le  Gargantua  du 
colportage  :    «  Gargantua  n'étant  encore  âgé   que  de  six    mois, 


EN   HAUTE-BRETAGNE  29 


avala  une  de  ses  nourrices  qui  venoit  pour  lui  donner  à  tetter.» 
(Gar^aM/iifl5,  Troyes,  p.  10;  Épinal,  p.   11). 

Les  pierres  vomies  se  retrouvent  dans  le  conte  n"  II;  les  arbres 
arrachés  dans  le  conte  n"  III,  dans  un  conte  picard,  etc. 

Dans  Rabelais,  livre  I,  chap.  XVI,  c'est  la  grand'  jument  qui 
«  desgaina  sa  queue  et  si  bien  s'escarmouchant  les  esmoucha, 
qu'elle  en  abattit  tout  le  bois  :  à  tords,  à  travers,  de  ça,  de  là, 
par  ci,  par  là,  de  long,  de  large,  dessus,  dessoubs,  rabattoit 
bois,  comme  un  fauscheur  faict  d'herbes.  »  11  eu  est  de  même 
dans  les  Grandes  Chroniques.  La  Fie  du  fameux  Gargantua! 
(éd.  Pellerin)  le  montre  arrachant  des  arbres  tout  grands  pour 
les  planter  dans  son  j..rdin  :  «  Lorsqu'il  voyait  un  chêne  ou  un 
sapin  qui  était  propre  à  son  dessein,  il  l'empoignait  par  le  milieu 
de  son  tronc  et  l'arrachait  avec  toutes  ses  racines  aussi  faci- 
lement qu'un  jardinier  pourrait  arracher  un  chou  ou  uu  poireau 
de  son  jardin  ;  ensuite,  après  avoir  arraché  trente-cinq  à  qua- 
rante des  plus  grands  chênes  qu'il  eût  pu  découvrir  dans  la 
forêt,  il  les  mettait  fort  proprement  les  uns  sur  les  autres,  avec 
toutes  leurs  branches,  et  les  ayant  attachés  ensemble  avec  la 
fronde  qui  lui  servait  de  lien,  il  se  les  chargeait  sur  les  épaules 
et  les  transportait  ainsi.  »  (p.  59,  ce  passage  n'est  pas  dans 
l'ancien  texte.  Cf.  aussi  les  contes  n°^  IV  et  VII). 

Pour  laisser  un  souvenir  de  lui,  il  pique  sa  canne  en  terre 
(cf.  les  contes  n°^  III  et  IV). 

Gargantua  se  montre  plein  de  piété  filiale  dans  ce  conte,  de 
même  que  dans  les  n°»  III  et  IV.  D'ailleurs,  à  part  son  appétit 
ruineu.'c  pour  les  gens  qu'il  visite,  Gargantua  n'est  point 
méchant,  et  il  rend  volontiers  service. 

Parmi  les  légendes  gargantuesques  que  j'ai  recueillies,  celle-ci 


30  GARGANTUA 


est  la  seule  où  il  soit  parlé  de  la  grandeur  et  de  la  grosseur  de 
sa  harbe. 

On  remarquera  que  plusieurs  autres  contes  gallots  font  naître 
Gargantua  à  Plévenon  (cf.  les  n°^  II,  III,  IV,  Vil).  Los  falaises 
géantes  du  cap  Frchel  étaient,  en  effet,  bien  dignes  de  servir  de 
berceau  à  un  géant. 


II 


GARGANTUA  VISITANT  SAINT-MALO,    SAINT-CAST  ;    SON 
DÉPART    POUR   L'ANGLETERRE 

jARGANTUA  était  né  à  Plévenon  ;  il  était  fort 
et  grand,  et  il  avait  les  pieds  si  longs 
qu'on  ne  pouvait  trouver  d'arbres  assez 
gros  pour  lui  faire  des  chaussures  :  chacun  de  ses 
sabots  pesait  dix-huit  cents  livres. 

Un  jour  il  lui  prit  envie  de  visiter  Saint-Malo; 
il  laissa  ses  sabots  à  Plévenon  où  ils  sont  restés 
depuis,  et  il  se  chaussa  de  souliers.  Il  n'était  pas 
encore  descendu  dans  les  grèves  du  Cap  Fréhel  : 
en  descendant  il  mit  un  pied  en  haut  qui  est  resté 
marqué  sur  un  rocher,  et  son  autre  pied  était  sur 
la  grève. 

Au  moment  où  il  allait  partir  pour  Saint-Malo , 


EN   HAUTE-BRETAGNE  31 

il  sentit  quelque  chose  qui  lui  faisait  mal  au  pied  ; 
il  ôta  son  soulier  et  y  trouva  un  rocher. 

—  Tiens,  dit-il,  c'est  cette  petite  gravelle  qui 
me  gêne  tant. 

Il  la  jeta  par-dessus  son  dos,  et  elle  alla  tomber 
auprès  du  Cap;  c'est  l'Amas  du  Cap. 

Le  voilà  parti.  Quand  il  fut  à  Saint-Malo ,  il 
voulut  manger  :  il  épuisa  toutes  les  provisions  de 
la  ville,  toutes  celles  des  aubergistes  et  mit  à  sec 
tous  les  tonneaux  de  cidre  et  toutes  les  barriques 
de  vin. 

Lorsqu'il  eut  bien  dîné,  il  se  dit  : 

—  Il  faut  que  j'aille  visiter  Saint-Jacut  et  Saint- 
Cast. 

Quand  il  eut  mis  le  pied  à  Saint-Jacut,  il  vit 
quatre  ou  cinq  grands  bateaux  carrés  ;  il  en  eut 
peur,  et  comme  ils  sentaient  la  raie  pourrie,  il 
dit  : 

—  Je  ne  resterai  pas  ici,  cela  sent  trop  mau- 
vais. 

Il  mit  le  pied  sur  la  pointe  du  Bé;  mais  comme 
il  avait  eu  danger  (répugnance)  en  passant  par 
Saint-Jacut,  le  mal  de  cœur  lui  prit  et  il  vomit  le 
rocher  du  Bé.  Il  se  remit  en  route;  mais  son  mal 
ne  lui  passait  point,  il  vomit  encore  la  pointe  de 


32  GARGANTUA 


la  Garde  tout  entière,  et  un  peu  plus  loin  le  rocher 
de  Becrond. 

Comme  il  s'approchait  de  la  côte  de  l'Isle,  il 
sentit  quelque  chose  dans  ses  poches  : 

—  Qu'est-ce  que  j'ai  là  ?  dit-il  ;  ah  !  ce  sont 
deux  petits  cailloux  que  j'ai  ramassés,  je  n'en  ai 
que  faire. 

Il  les  jeta  à  la  mer  l'un  d'un  côté,  l'autre  de 
l'autre,  et  c'est  pour  cela  qu'il  y  a  une  passe  entre 
les  deux  cailloux,  qui  sont  la  Grande  et  la  Petite 
Feillâtre. 

Un  peu  plus  loin,  il  vit  encore  un  bateau  jaguen 
qui  péchait  la  raie  :  le  mal  de  cœur  lui  reprit,  et 
il  vomit  Canevet,  en  disant  : 

—  Je  ne  veux  plus  voir  les  Jaguens  ;  ils  me  fe- 
raient mourir  de  danger. 

Quand  il  arriva  à  la  pointe  de  l'Isle,  il  vit  deux 
gros  navires  qui  se  battaient  à  coups  de  canon  : 

—  Je  vais  bientôt  les  séparer,  dit-il  ;  mais  avant 
de  les  manger,  il  faut  que  je  leur  fasse  de  la 
place. 

Il  s'accroupit  auprès  de  la  pointe,  et  quand  il  se 
releva,  il  laissa  la  Basse  à  Chiambrce,  qui  s'ap- 
pelle ainsi  parcequ'ellc  est  sortie  du  ventre  de  Gar- 
gantua. 


EN   HAUTE-BRETAGNE  33 

Il  trouva  les  deux  navires,  se  pencha  sur  la  mer 
et  les  avala,  puis  il  retourna  à  Plcvenon,  et  re- 
vint à  la  ferme  où  il  était  né.  Il  fit  ses  adieux  à  ses 
amis,  et  leur  dit  ; 

—  Je  vais  faire  mon  tour  de  France  ;  mais  je 
vous  laisse  mes  sabots  pour  vous  chauffer. 

Les  gens  de  Plévenon  trouvèrent  dans  les  sabots 
de  quoi  se  chauffer  avec  pendant  trente  ans. 

Voilà  Gargantua  parti  pour  l'Angleterre  avec 
son  aide-de-camp;  en  traversant  la  mer,  il  vit 
quelque  chose  qui  remuait  à  ses  pieds  : 

—  Qu'est-ce  qu'on  aperçoit  sur  la  mer?  demanda 
Gargantua. 

—  Ce  sont  deux  navires,  répondit  son  aide-de- 
camp  ;  ils  sont  forts  ;  il  y  en  a  un  de  neuf  cents 
tonneaux  et  l'autre  de  mille. 

—  Des  navu-es!  dit  Gargantua;  ce  sont  des 
guibettes  (petites  mouches). 

Il  s'approcha  des  navires,  en  prit  un  sous 
chaque  bras,  et,  arrivé  à  Jersey,  il  les  déposa  sur  la 
place  d'armes,  et  vomit  les  deux  qu'il  avait  avalés. 

Et  je  ne  sais  ce  qu'il  est  devenu  depuis. 

(Conté  en  iSSo  par  Rose  Renaud,  de  Salnt-Casl,  femme 
d'Etienne  Pirtni,  pêcheur,  âgée  de  soixante  ans  environ). 


54  GARGANTUA 


Il  y  a  un  proverbe  sur  les  pieds  de  Gargantua  que  j'ai  cité 
plus  haut. 

De  même  que  Saint-Cado  et  quelques  autres  saints  celtiques, 
Gargantua  laisse  la  marque  de  ses  pieds  empreinte  sur  les 
rochers  :  A  Plevenon,  outre  ceux  qui  sont  marqués  auprès  du 
menhir  de  la  Latte,  on  connaît  encore  un  pied  sur  un  rocher 
dans  le  Bois  du  Meurtel. 

L'empreinte  de  ses  membres  se  retrouve  en  d'autres  pays  :  en   » 
Vendée  à  Gétigné  sur  le  Rocher-aux-Ecuelles  (cf.  Gargantua  en 
Vendée),  en  Normandie,   à   Saint  Germain- du- Corbeis  (Orne), 
en  Bourgogne,  près  Semur,  en  Franche-Comté,  etc.) 

A  Pontaven  se  voit  un  énorme  rocher,  au  bord  de  la  rivière; 
il  a  la  forme  d'un  soulier,  et  on  le  nomme  le  soulier  de  Gargan- 
tua. Je  l'ai  entendu  souvent  appeler  ainsi  en  1873  et  1874  (cf. 
les  Bottes  de    Gargantua,   près   de    Chatillon-sur- Seine.) 

La  gravelle  que  le  géant  trouve  dans  ses  souliers  et  qu'il  re- 
jette loin  de  lui,  est  un  des  traits  qu'on  rencontre  le  plus  fré- 
quemment. J'ai  déjà  cité,  p.  5  et  suiv.,  beaucoup  de  mégalithes  du 
pays  gallot  ou  de  rochers  auxquels  on  attribue  une  semblable  ori- 
gine. Il  en  est  aussi  parlé  dans  le  conte  n°  III,  et  dans  le  n°  I  des 
Petites  légendes.  Ce  trait  est  également  connu  en  Basse-Bretagne. 

L'épisode  des  navires  avalés  (cf.  les  no^  III,  IV,  V;  Petites 
légendes  n°  I;  la  Dent  de  Gargantua,  où  il  absorbe  une  flotte  en- 
tière) se  retrouve  souvent. 

Bourquelot  le  connaissait,  et  il  le  cite  en  ces  termes  sans  en 
indiquer  la  provenance  : 

«  On  dit  aussi  que  Gargantua  se  désaltérant  au 
bord  de  la  mer,  avala  par  mégarde  un  gros  navire 


HN    HAUTE-BRETAGNE  35 

qui  voguait  à  pleines  voiles.  Cette  masse  tenait  à 
l'aise  dans  la  vaste  capacité  de  son  estomac,  mais 
le  géant  ne  pouvait  digérer  le  bois  du  navire.  Il 
manda  donc  le  médecin  et  lui  déclare  qu'en  buvant 
il  avait  avalé  une  egriesnasse  (grenasse,  petite 
graine),  qui  le  gênait  beaucoup.  Tous  les  vomitifs 
ayant  été  employés  sans  succès,  le  médecin  prit  le 
parti  d'aller  reconnaître  sur  les  lieux  la  cause 
du  mal  ;  il  trouva  le  navire  dans  l'estomac  de 
Gargantua ,  le  coupa  en  morceaux ,  retira  les 
fragments  et    le  malade  fut  guéri.  « 

Dans  une  petite  légende  bretonne  qu'on  trouvera  plus  loin, 
Gargantua  avale  aussi  des  navires.  Le  même  exploit  lui  es: 
attribué  en  Poitou,  en  Berrj-,  en  Languedoc,  en  Provence,  etc. 

Quand  il  les  a  avalés,  il  croit  que  ce  sont  des  mouches  (cf. 
les  contes  déjà  cités),  ou  des  graines  (cf.  Bourquelot). 

Dans  ce  conte-ci  seulement  il  est  question  de  navires  pris 
sous  le  bras;  m.-iis,  d'après  un  fragment  recueilli  à  Matignon, 
Gargantua  un  pied  sur  Saint-Cast,  et  l'autre  sur  Saint- Malo, 
pissait  dans  la  mer,  et  coulait  les  navires  qui  lui  déplaisaient,  et 
principalement  les  bateaux  jaguens  qu'il  ne  pouvait  souffrir, 
parce  qu'ils  sentaient  la  raie  pourrie  (cf.  le  conte  n°  L) 

Aux  enjambées  gigantesques  du  présent  conte,  il  convient 
d'ajouter  celles  non  moins  grandes  des  n°5lll,  IV,  V,  VIII;  des 
Peiiles  légendes  no=  I,  II,  IV,  V,  VI. 

C'est  un  des  traits  que  la  tradition  lui  attribue  le  plus  fré- 
quemment (  cf.  M"=  de  Cerny,  Bourquelot,  Gargantua  en  Vendée, 


36  GARGANTUA 


Languedoc,  Picardie,  Bourgogne,  Orléans,  Normandie,  Provence, 
Corse). 

J'ai  aussi  ouï  dire  à  Saint-Cast  que  Gargantua  alla  de  la 
pointe  de  l'Isle  à  Ouessant  en  deux  ou  trois  enjambées,  et 
qu'arrivé  dans  cette  île,  il  y  jeta  aussi  une  pierre. 

Les  enjambées  énormes  se  trouvent  dans  Rabelais  :  «  Après  il 
s'en  partit  (de  Valence  en  Dauphiné)  et  en  trois  pas  et  un 
sault  vint  à  Angiers.  »  Liv.  II,  chap.  V;  mais  ici  il  s'agit  non 
de  Gargantua,  mais  de  Pantagruel.  Dans  les  Grandes  Chroni- 
ques on  dit  :  «  Au  regard  de  monsteure  quoi  qu'on  en  die,  11  re- 
fusa de  en  prendre,  à  cause  que  il  alloit  bien  à  pied  ;  car  en 
trente  pas  il  faisoit  autant  de  chemin  que  ung  poste  eust  sceu 
faire  à  quatre  chevauchées  avecques  ung  bon  cheval.  » 

Les  repas  pantagruéliques  se  retrouvent  dans  les  n"*  III, 
V,  VIII;  dans  les  Pelites  légendes  n»'  II,  IV,  V,  VI;  dans 
Thomas  de  Saint-Mars  ;  Gargantua  en  Franche-Comté,  Gas- 
cogne, Nivernais,  Bourgogne,  Picardie. 

D'autres  rochers,  parfois  des  montagnes  sont  le  résultat  de 
ses  déjections  (cf.  le  conte  n°  III  ;  Thomas  de  Saint-Mars,  le  Géant 
du  Mont  Corneille  ;  le  conte  picard  n°  I  ;  Gargantua  on  Bourgogne, 
etc.),  mais  dans  le  conte  picard  seul  il  est  question  de  la  mau- 
vaise odeur  qu'elles  répandaient  dans  le  pays. 

Dans  le  conte  n"  III,  il  est  parlé  de  ses  sabots  (cf.  ceux  dont  la 
boue  forma  une  butte  à  Chalautrc-Ia-Grande  (Seine-et-Marne), 
et  Garganiua  en  Bourgogne,  voy.  aussi  la  légende  nivemaise, 
où  une  bonne  femme  se  chauffe  pendant  sept  ans  avec  les  débris 
d'un  de  ses  fagots.) 


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EN    HAUTE-BRETAGNE  37 


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GARGANTUA   FILLEUL  DES    FEES 

jL  était  une  fois  un  homme  et  une  femme 
qui  n'avaient  point  d'enfant  et  ils  en 
étaient  bien  marris.  Un  jour  une  vieille 
fée  vint  les  voir  et  leur  dit  de  ne  pas  se  désoler, 
qu'ils  auraient  un  garçon  si  grand  que  jamais  on 
n'aurait  vu  son  pareil,  et  elle  leur  recommanda  de  la 
prévenir  quand  il  naîtrait.  Ils  n'y  manquèrent  pas, 
et  ils  invitèrent  au  baptême  d'autres  fées  qui 
chacune  lui  firent  un  don.  La  vieille  fée  le  nomma 
Gargantua,  et  elle  dit  qu'il  passerait  sur  mer 
comme  sur  terre  sans  se  noyer. 

Gargantua  grandit,  et  quand  il  eut  seize  ans,  il 
lui  prit  envie  de  voyager  ;  il  était  plus  haut  qu'un 
chêne,  et  comme  il  cherchait  un  bâton,  il  vit  un 
grand  pilier  de  pierre  qui  était  planté  dans  la 
terre  : 

—  Voilà,  dit-il,  une  canne  qui  est  bonne  pour 
moi. 

Il  la  prit  à  la  main,  et  quand  il  trouvait  les 
sentiers  trop  étroits,  il  cassait   les  arbres  avec  sa 


38  GARGANTUA 


canne  comme  les  enfants  qui  étêtent  les  ronces 
avec  leur  gaule. 

Il  alla  à  Jersey  et  il  ne  mit  pas  grand  temps  ;  il 
faisait  dix  lieues  à  chaque  enjambée,  et  pour  ne 
pas  mouiller  ses  culottes ,  il  lui  suffisait  de  se  re- 
trousser jusqu'au  genou.  Quand  il  y  fut,  tous  les 
habitants  s'attiraient  pour  le  voir  ;  jamais  ils 
n'avaient  vu  personne  de  sa  taille  ;  mais  il  y  en 
avait  qui  riaient.  Cela  déplut  à  Gargantua  qui 
leur  dit  : 

—  Est-ce  que  vous  croyez  que  je  suis  venu  ici 
pour  servir  de  risée  au  monde? 

Il  se  mit  à  frapper  la  terre  du  pied,  et  les  Jersiais 
lui  crièrent  : 

—  Ne  nous  faites  pas  de  mal,  Gargantua  ;  nous 
vous  donnerons  tout  ce  que  vous  voudrez. 

Il  dit  qu'il  fallait  lui  apporter  pour  son  dîner 
cent  cinquante  bœufs ,  deux  cents  moutons ,  et 
cent  barriques  de  vin.  Il  prenait  les  barriques 
entre  le  pouce  et  les  doigts  et  il  les  vidait  par  la 
bonde;  à  chaque  coup  de  fourchette,  il  piquait  un 
bœuf  et  le  mangeait  en  une  ou  deux  bouchées. 
Les  Jersiais  s'ébahissaient,  car  jamais  ils  n'avaient 
vu  manger  de  si  grand  appétit,  et  quand  il  quitta 
leur  île,  ils  furent  bien  contents. 


EN   HAUTE-BRETAGNE  39 

Il  revint  en  Bretagne,  et  comme  il  s'en  allait 
tranquillement,  il  vit  une  bonne  femme  qui  ra- 
massait des  branches  mortes  : 

—  Vous  êtes  bien  sotte,  lui  dit-il,  de  vous 
amuser  à  serrer  des  petites  branchettes;  si  j'étais  à 
votre  place,  ce  seraient  les  arbres  que  je  prendrais 
pour  ma  fouée. 

—  C'est  que  je  ne  peux  ramasser  que  les  petites 
branches,  répondit  la  bonne  femme. 

—  Laissez-moi  faire,  dit  Gargantua. 

Il  se  mit  à  frapper  sur  les  arbres  avec  sa  canne 
et  ils  volaient  en  morceaux;  mais  les  branches 
tombaient  auprès  de  la  bonne  femme  qui  avait 
peur  d'être  écrasée,  et  s'écriait  : 

—  Arrêtez,  vous  allez  me  tuer,  en  voilà  assez. 
Gargantua  fit  un  paquet  des  arbres  qu'il  avait 

abattus,  et  les  porta  jusqu'à  la  maison  de  la  bonne 
femme,  et  comme  il  avait  chaud,  elle  lui  dit  : 

—  Vous  allez  bien  boire  un  coup  de  cidre 
maintenant  ;  tenez,  voilà  une  moque,  allez  vous  ra- 
fraîchir dans  notre  cellier. 

Mais  au  lieu  de  tirer  la  moque  par  le  petit  fosset, 
Gargantua  prit  la  futaille  de  cidre  et  la  vida  par  la 
bonde,  puis  il  s'en  alla.  Quand  il  fut  parti,  la 
bonne  femme  eut  soif  à  son  tour,  mais  quand  elle 


40  GARGANTUA 

alla  pour  tirer  du  cidre,   il  n'en  restait  plus  une 
goutte  dans  le  tonneau. 

—  Qu'est-ce  qu'est  devenu  mon  cidre,  dit-elle? 
Ah!  l'infâme  (i),  il  l'a  tout  bu! 

En  se  promenant,  Gargantua  vint  à  Saint-Cast  ; 
arrivé  au  Bé,  il  sentit  dans  son  soulier  quelque 
chose  qui  le  gênait  ;  il  en  retira  un  gravier  qui  est 
le  rocher  du  Bé  ;  il  se  remit  en  route,  et  en  pas- 
sant par  la  baie  de  l'Isle,  il  eut  mal  au  ventre;  il 
s'accroupit,  et  à  l'endroit  où  il  s'était  arrêté  il 
laissa  le  rocher  de  Becrond. 

Il  était  mal  en  train  ce  jour-là,  car  il  eut  aussi 
mal  au  cœur  et  vomit  le  rocher  de  Canevet. 
Comme  il  avait  chaud,  il  ôta  son  chapeau  pour 
s'essuyer  le  front,  et  il  laissa  tomber  dans  la  mer 
deux  pierres  qu'il  y  avait  ramassées  parce  qu'il  les 
trouvait  jolies.  Elles  sont  encore  là  aujourd'hui,  et 
c'est  la  Grande  et  la  Petite  Feillâtre. 

Quand  il  arriva  à  la  pointe  de  l'Isle,  il  vit  une 
bernache  qui  volait  sur  la  mer  ;  il  prit  un  caillou 
pour  la  tuer  ;  mais  il  ne  le  lança  pas  assez  loin, 
puisqu'il  tomba  sur  la  Basse  à  Chiambrée,  où  il 
est  encore  ;  il  en  jeta  un  second  qui  n'atteignit  pas 
non  plus  la  bernache,  c'est  le  Petit-Bourdineau,puis 

(i)  Le  gourmand. 


EN   HAUTE-BRETAGNE  41 

un  tioisicme  qui  est  le  rocher  du  Grand-Bourdi- 
neau  (i). 

Un  jour,  il  eut  envie  de  retourner  à  Jersey  pour 
se  régaler  ;  il  mit  un  pied  sur  le  château  de  la  Latte 
et  l'autre  sur  Saint-Malo.  Il  se  pencha  pour  boire 
et  avala  un  navire  de  guerre.  Les  gens  du  navire 
ne  sachant  où  ils  étaient,  se  mirent  à  tirer  le 
canon.  En  entendant  ce  bruit,  Gargantua  se 
disait  : 

—  Qu'est-ce  que  c'est  donc  que  ces  petites 
guibeites  (::)  qui  bourdonnent  dans  mon  ventre? 

Mais  un  peu  avant  d'arriver  à  Jersey,  le  navire 
le  gêna,  et  il  le  rejeta  à  la  mer,  en  fort  mauvais 
état. 

Après  s'être  régalé  à  Jersey,  il  s'en  revint  à 
Plévenon,  et,  comme  il  avait  de  l'argent,  il  acheta 
un  carosse  à  deux  chevaux;  mais  c'était  pour  ses 
parents,  car  il  n'aurait  pu  entrer  dedans. 

Quand  le  bonhomme  et  la  bonne  femme  vou- 
laient aller  à  la  messe,  il  en  mettait  un  dans  cha- 
cune de  ses  poches,  et  il  venait  les  déposer  douce- 
ment auprès  du  porche  de  l'église. 

(i)  Tous  ces  rochers  sont  aux  environs  de  Saint-Cast  ;  dans  un 
autre  de  ses  voyages,  il  lança  encore  un  caillou  pour  tuer  une 
bernache,  c'est  l'Ile  Agot. 

(2)  Moucherons. 


42  GARGANTUA 


Il  laissa  à  Plévenon  un  de  ses  sabots  qui  était 
un  peu  fendu,  et  les  habitants  eurent  de  quoi  se 
chauffer  pendant  trente  ans  avec  les  morceaux. 

Il  piqua  sa  canne  auprès  du  château  de  la  Latte, 
en  disant  : 

—  Tant  que  le  monde  sera  monde,  elle  y 
restera. 

Et  de  fait,  on  l'y  voit  encore. 

(JZottté  en  iSSo,  par   François  Marquer  de 
Saini-Casi,  mousse,  âgé  de  ij  ans"). 

Cette  canne  que  Gargantua  pique  en  terre  est  un  menhir  dont 
il  a  été  déjà  question. 

D'après  un  autre  récit,  Gargantua  arrivé  sur  le  rocher  plat  où 
le  menhir  est  enfoncé,  fit  un  effort  considérable  pour  s'élancer 
jusqu'aux  îles  Chausey,  à  30  ou  40  kilomètres  de  là;  sous  cet 
effort,  ses  pieds  se  sont  gravés  sur  le  rocher,  et  la  pierre 
longue  qu'il  tenait  à  la  main  pour  lui  servir  de  canne  s'enfonça 
dans  le  rocher  oi"i  elle  s'est  brisée.  C'est  ce  fragment  de  bâton 
que  l'on  voit  encore. 

(Communiqué  par  M.   E.  de  la  Chenelière). 

Les  similaires  de  la  fée  qui  annonce  à  des  parents  longtemps 
privés  d'enfants  qu'ils  vont  en  avoir,  se  retrouvent  dans  nombre 
de  légendes  ;  mais  à  ma  connaissance  le  présent  conte  est  le 
seul  de  la  série  gargantuesque  où  elle  figure. 

Pour  la  canne,  qui  ici  est  un  pilier  de  pierre,  probablement 
un  menhir,  comme  dans  la  note  communiquée  par  M.  de  la 
Chenelière,  voir  le  commentaire  du  conte  no  I. 


EN    HAUTE-BRETAGNE  43 


Bourquelot  (cf.  Gargantua  en  Orléanais'),  raconte  en  abrégé 
une  légende  beauceronne  où  Gargantua,  comme  ici,  ramasse  du 
bois  pour  une  bonne  femme  (  cf.  aussi  la  légende  niver- 
nalse,  p.  205). 

L'épisode  des  pierres  jetées  par  le  géant  pour  atteindre  la 
bernache  est  aussi  populaire  à  Saint-Jacut  ;  d'après  les  Jaguens, 
c'est  ainsi  que  Gargantua  aurait  jeté  l'île  Agot  à  la  place  où 
elle  se  trouve  maintenant. 

Pour  l'origine  des  rochers,  voyez  le  commentaire  du  n°  II, 
ainsi  que  pour  les  enjambées,  les  navires  avalés,  les  sabots,  etc. 

La  canne  plantée,  pour  servir  de  monument,  se  retrouve  dans 
le  n»  I. 

Le  dénombrement  des  bœufs  et  des  moutons  figure  dans  les 
Grandes  Chroniques,  dans  la  vie  du  fameux  Gargantuas,  et  aussi 
dans  l'explication  de  l'image  d'Épinal  qu'on  voit  encore  sou- 
vent dans  les  fermes  et  qui  se  vend  toujours. 


IV 


GARGANTUA    A   PARIS    ET    EN    ANGLETERRE 

iL  était  une  fois  un  homme  et  une  femme 
qui  eurent  un  petit  garçon,  et  il  lui  don- 
nèrent le  nom  de  Gargantua. 
Quand  l'enfant  eut  dix-huit  ans,  il  était  grand 
comme  jamais  on  n'avait  vu  personne;  il  résolut 
d'aller  faire  son  tour  de  France.  Il  partit  de  Plé- 


44  GARGANTUA 


venon,  qui  était  le  lieu  de  sa  naissance,  et  se  mit 
en  route  pour  Paris.  Quand  il  y  fut  arrivé,  tout  le 
monde  sortait  des  maisons  pour  le  voir.  Il  était  si 
grand,  qu'il  était  quarante  fois  plus  haut  que  les 
plus  hautes  maisons  de  Paris.  Le  roi  de  France  qui 
voulait  voir  ce  grand  homme,  dont  il  avait  en- 
tendu parler,  lui  fit  dire  de  venir  chez  lui;  mais 
Gargantua  ne  put  entrer  chez  le  roi. 

Le  roi  sortit  du  palais  et  dit  à  Gargantua  de  lui 
raconter  toute  sa  vie  et  de  lui  parler  de  toutes  les 
choses  qu'il  avait  vues.  Gargantua  se  tourna  vers 
le  roi,  et  lui  dit  : 

—  Non  loin  de  Rennes,  j'ai  vu  plus  de  qua- 
rante ouvriers  occupés  à  ôter  la  selle  d'un  cheval  ; 
j'ai  vu  encore  une  mât  (amas)  de  beurre  qui  était 
plus  haute  que  vingt  maisons  les  unes  sur  les 
autres  ;  un  champ  rempli  de  peux  (bouillie  de  blé 
noir),  et  plus  de  vingt  chevaux  qui  venaient  les 
manger  avec  des  cuillers. 

Le  roi  s'aperçut  que  Gargantua  s'amusait  à  lui 
faire  des  menteries,  et  il  commanda  d'empri- 
sonner ce  grand  menteur.  Mais  comme  les  gardes 
voulaient  l'enchaîner,  car  il  n'y  avait  à  Paris 
aucune  prison  assez  grande  pour  l'enfermer,  Gar- 
gantua se  retourna  vers  le  roi  et  l'avala  ainsi  que 


EN    HAUTE-BRETAGNE  4S 

vingt  de  ses  gardes  ;  puis  il  tourna  le  dos  pour 
s'en  aller.  Il  fut  poursuivi;  mais  en  deux  enjam- 
bées, il  retourna  à  Plévenon. 

Il  y  resta  un  jour,  et  remit  à  ses  parents  l'argent 
qu'il  avait  gagné.  Le  lendemain  il  alla  sur  le  fort 
La  Latte  où  ses  ennemis  l'attendaient  :  il  en  avala 
quarante,  puis,  d'une  enjambée  il  passa  à  Jersey. 

Il  visita  par  mer  les  îles  de  l'Angleterre,  et 
supa  (avala)  un  jour  trois  vaisseaux  de  guerre.  Il 
alla  à  Londres  où  il  épousa  la  reine;  mais  au  bout 
d'un  certain  temps,  il  se  fatigua  de  vivre  en  An- 
gleterre et  il  déplanta  une  colonne  pour  lui  servir 
de  bâton.  Comme  sa  femme  ne  voulait  pas  le 
suivre,  il  l'avala,  et  quand  on  lui  demandait  ce 
qu'il  avait  fait  de  sa  femme,  il  disait  :  Elle  est 
dans  mon  ventre. 

Il  revint  à  Plévenon,  et,  à  grands  coups  de 
canne,  il  déplanta  une  forêt  qui  était  auprès  du 
fort  La  Latte.  Il  planta  ensuite  son  bâton  auprès, 
et  donna  un  coup  de  pied  sur  un  rocher  où  il 
resta  marqué. 

Trois  jours  après  il  mourut. 

(Conlé  en  iSSo,  par  Marie  Marquer,  de   Saint-Casi, 
âgée  de  48  ans). 


46  GARGANTUA 


Dans  ce  conte  se  trouve  un  épisode,  celui  des  mensonges  que 
Gargantua  débite  au  roi  de  France,  qui  montre  que  dans  les 
aventures  du  géant  on  a  intercalé  un  fragment  d'un  autre  cycle 
(cf.  sur  les  mensonges:  Le  Berger  qui  épousa  la  fille  du  roi,  dans 
mes  Contes  pop.,  2=  série  n"  XXXV,  et  dans  la  Littérature  orale 
de  la  Haute-Bretagne,  p.  389,  Les  Menterics.  Ce  jeu  d'esprit  A 
beaucoup  de  succès  à  la  campagne). 

La  forêt  déplantée  à  coups  de  canne,  et  qui  pourrait  bien  être 
une  allusion  vague  à  la  destruction  par  la  mer  de  la  forêt  de 
Scissy,  se  retrouve  dans  les  n^^  I  et  VII.  Sur  le  mariage  de 
Gargantua,  cf.  M""  de  Cerny;  sur  les  enjambées,  cf.  le  com- 
mentaire du  conte  n"  II;  sur  les  pieds  marqués,  celui  du  n°  III; 
sur  les  objets  avalés  le  commentaire  du  n°  I,   et  M"«  de  Cerny. 


GARGANTUA    A    PARIS.  —  LE    DLABLE    LE    TRO.MPE 

NE  fois  Gargantua  était  écalé  sur  la  mer  et 
était  à  boire  dedans,  il  vint  un  vaisseau 
et  il  l'avala.  Quand  il  eut  bu,  il  alla  vers 
Paris  et  il  était  à  cheval  sur  une  jument.  Ils  se 
mirent  à  pisser  tous  deux  et  ils  pissèrent  tellement 
que  tous  les  habitants  de  Paris  disaient  «  Pari, 
que  nous  allons  être  noyés.  »  C'est  depuis  ce 
temps  que  Paris  porte  ce  nom-là,  car  les  habitants 


}:\    HAUTE-BRETAGNE  47 


disaient  toujours  :  «  Pari,  Pari  que  nous  allons 
être  noyés.  » 

Un  autre  fois  il  était  encore  à  boire  dans  les  en- 
virons de  Saint-Jean-Baptiste,  vers  le  Mené.  — 
Près  de  là  il  y  avait  une  assez  grande  vallée  en- 
caissée entre  deux  collines,  et  au  milieu  coulait  une 
rixière.  Gargantua  eut  soif,  il  mit  ses  deux  mains 
sur  deux  rochers  qui  étaient  l'un  sur  une  colline 
l'autre  sur  l'autre.  On  dit  que  les  formes  des  deux 
mains  y  sont  restées. 

Un  autre  jour  il  avait  défié  le  diable  de  porter 
un  faix  de  bois  aussi  gros  que  lui.  Tous  les  deux 
allèrent  dans  une  forêt,  Gargantua  arracha  sept 
chênes  et  les  mit  tous  bout  à  bout  et  puis  les 
tordit. 

Le  diable  lui  demanda  ce  qu'il  voulait  faire  de 
cela  : 

—  C'est,  répondit  Gargantua,  une  hart  que  je 
tors. 

—  Est-ce  que  tu  vas  mettre  du  bois  plein  là 
dedans?  demanda  le  diable. 

—  Oui  sûrement,  dit  Gargantua. 

Le  diable,  voyant  qu'il  avait  affaire  à  plus  fort 
que  lui,  laissa  Gargantua  tout  seul. 

Mais  un  autre  jour,  il  fit  un  autre  pari  :  Gar- 


48  GARGANTUA 


gantua  gagea  avec  lui  qu'il  aurait  bien  fourni  une 
barrique  de  son  sang.  Gargantua  se  mit  à  cracher  le 
sang;  mais  il  ne  put  remplir  la  barrique  :  il  s'en 
fallait  un  litre.  Gargantua  mourut  au  bout  de  son 
sang;  s'il  s'était  fait  saigner  au  bras,  il  aurait  pu 
sans  se  donner  tant  de  mal  en  fournir  plusieurs 
barriques. 

{Conté  en  tSSi,  par  J.  M.  Comaalt,  de  Goiiray). 

Sur  l'épisode  des  vaisseaux  avalés,  cf.  le  conte  n"  II  et  le 
commentaire. 

La  grande  pisserie  de  Gargantua  et  de  sa  jument  se  retrouve 
en  Bourgogne  et  en  Poitou  ;  elle  figure  aussi  dans  Rabelais  ; 
mais  la  jument  pisse  en  une  circonstance,  ch.  XXXVI,  et  Gar- 
gantua dans  l'autre,  ch.  XVII. 

Quand  à  l'étyraologie  de  Paris,  fondée  sur  un  jeu  de  mots, 
elle  rappelle  le  souvenir  du  ch.  XVII  du  Gargantua  de  Rabe- 
lais. 

L'empreinte  des  mains  a  pour  similaire  les  autres  empreintes, 
et  surtoat  celle  du  pouce  (cf.  ci-après  Gargantua  en  Tou- 
raine'). 

Le  pjri  avec  le  diable  a  plusieurs  similaires  dans  la  légende 
gargantuesque.  L'artifice  employé  par  Gargantua  se  retrouve  d.ans 
plusieurs  contes;  mais  généralement,  c'est  un  enfant  qui  en 
impose  ainsi  à  un  géant. 

Dans  une  petite  légende  qu'on  trouvera  plus  loin,  Gargantua 
meurt  aussi  au  bout  de  son  sang;  seulement  c'est  parce  que  le 
diable  avait  fait  de  l'auge  qu'il  s'agissait  de  remplir  une  sorte 
de  tonneau  des  Danaïdes. 


EX    HAUTE-BUETAGNE  49 


VI 


GARGANTUA    MARIM 

^ARGANTUA  avaix  toujours  eu  envie  de  navi- 
guer; mais  il  arriva  jusqu'à  l'âge  de  cent 
ans  sans  avoir  pu  trouver  un  navire  assez 
grand  pour  le  porter. 

En  ce  temps-là  la  baie  de  la  Fresnaye  était  une 
forêt,  et  elle  était  remplie  d'arbres  depuis  le  Fort 
La  Latte,  jusqu'au  Port-à-la-Duc.  Gargantua  ar- 
racha tous  les  arbres,  et  il  se  fit  construire  un 
vaisseau  si  vaste  que  jamais  on  n'avait  vu  son 
pareil.  Il  jaugeait  plus  de  dix  mille  tonneaux  et  il 
avait  une  mâture  à  l'avenant  :  dans  chaque  mât  il 
y  avait  deux  ou  trois  villes  qui  étaient  placées  sur 
les  hunes,  et  dans  les  pouhes  il  y  avait  des  au- 
berges. Quand  un  matelot  montait  dans  les  per- 
roquets pour  prendre  un  ris,  il  faisait  un  voyage 
si  long  qu'en  descendant  il  avait  la  barbe  grise. 
Dans  le  haut  de  la  flèche  de  cacatois,  il  y  avait  un 
débit  de  tabac,  et  celui  qui  le  tenait  y  fit  sa  for- 
tune. 
Un  jour  qu'il  faisait  mauvais  temps,  le  vaisseau 

4 


SO  GARGANTUA 


démâta  de  son  grand  mât,  et  comme  il  n'y  avait 
pas  de  mât  de  rechange  à  bord,  Gargantua  se  mit 
debout  pour  servir  de  grand  mât.  Le  vaisseau 
mettait  sept  ans  à  virer  de  bord. 

Mais  Gargantua  se  fatigua  de  servir  de  mât,  et 
de  porter  la  voilure  ;  il  se  décida  à  revenir  à  Plé- 
venon,  où  il  débarqua,  et  jamais  depuis  il  n'a 
voulu  naviguer. 

{Coiilé  en  iSSi,  par  Rose  Renaud,  de  Saint-Casl). 

L'allusion  à  la  forêt  de  Scissy  est  ici  assez  transparente  ;  le 
souvenir  n'en  est  point  d'ailleurs  perda  dans  le  pays,  ainsi  que 
le  prouvent  deux  légendes  que  j'ai  rapportées,  p.  362  et  sui- 
vantes, t.  I,  des  Traditions  et  Superstitions  de  la  Haute  Bretagne. 

Le  vaisseau  géant  est  populaire  parmi  les  matelots  ;  il  porte 
habituellement  le  nom  de  Grand-Chasse-Fotftre,  et  les  traits 
principaux  du  présent  conte  s'y  retrouvent  avec  un  grand  luxe 
de  détails. 

VII 

LES   AVENTURES    DE    GARGANTUA 

A  mère  de  Gargantua  était  une  femme  très 
^,-^.,,  puissante  ;  un  jour  que  la  neige  était 
haute,  elle  dit  :  On  ne  voit  plus  rien, 
mais  je  sais  à  peu  près  où  est  mon  clocher,  je 
vais  le  trouver. 


EN   HAUTE-BRETAGNE  51 

Voili  la  bonne  femme  de  chercher  avec  son 
bâton  ;  tout  d'un  coup  elle  l'attrapa  par  le  haut, 
mais  elle  le  prit  si  rudement  qu'elle  le  fit  pencher  ; 
c'était  celui  de  Mézières,  et  c'est  depuis  ce  temps 
qu'il  est  tout  de  travers. 

Gargantua  grandit,  et  sa  mère  qui  n'était  pas 
riche,  ne  pouvait  le  nourrir  parce  qu'il  mangeait 
trop.  Un  matin  il  partit  en  service  pour  gagner 
sa  vie. 

Il  passa  par  un  village  où  il  y  avait  une  bonne 
femme  qui  faisait  de  la  galette. 

—  Donnez-moi  un  peu  de  galette,  la  bonne 
femme,  dit  Gargantua. 

—  Ali  !  répondit-elle,  moi  qui  ai  du  monde  à 
travailler  dans  les  champs,  et  qui  n'ai  quasiment 
rien  à  leur  donner.  Si  encore  j'avais  du  bois,  je 
pourrais  leur  faire  quelque  chose. 

—  II  ne  vous  manque  que  cela,  dit  Gargantua, 
je  vais  aller  en  quérir. 

Il  partit  pour  la  forêt,  et  prit  par  la  coupelle  les 
plus  beaux  chênes  qu'il  put  trouver  ;  il  les  arracha 
de  terre  et  les  apporta  sur  son  dos.  Quand  la 
bonne  femme  vit  ce  grand  tas  de  bois,  elle 
dit  : 

—  Bon,    mon    gars  ;   tiens,  voilà  une    bonne 


5  2  GARGANTUA 


écuellée  de  lait  ribot  (i)  et  de  la  galette  dedans. 

Mais  Gargantua  ne  la  trouva  pas  assez  grande  ; 
il  prit  toute  la  hèchée  (2)  de  galette  et  la  mit  dans  la 
baratte  qui  était  pleine  de  lait,  et  il  se  pressa  tel- 
lement qu'il  avala  baratte  et  tout,  tant  il  était 
gourmand. 

Il  continua  sa  route  et  se  gagea  chez  un  gros 
fermier  ;  mais  quand  son  bourgeois  vit  comment 
il  mangeait,  il  dit  qu'il  ne  pourrait  sujSire  à  le 
nourrir. 

—  Ne  t' afflige  pas,  répondit  Gargantua,  je  vais 
aller  te  chercher  de  l'argent. 

Il  prit  une  charrette  attelée  d'un  harnois  de  trois 
chevaux  et  vint  en  enfer  pour  chercher  de  l'argent. 

Quand  les  diablotins  virent  arriver  Gargantua, 
ils  prirent  leurs  fourches  de  fer  et  essayèrent  de 
le  tuer  ;  mais  Gargantua  leur  arracha  leurs 
fourches,  et  les  frappa  si  fort  avec  qu'ils  ne 
savaient  où  se  fourrer.  Ils  couraient  de  tous  côtés 
dans  l'enfer  en  criant  : 

—  Que  veux-tu  ?  Que  veux-tu  ? 

—  Une  charretée  d'argent,  répondit  Gargantua. 

(i)  Lait  barratté. 

(2)  Tout  ce  qui  se  trouvait  sur  la  table,  sur  la  hèche  ou  sorte 
de  gril  en  bois  sur  lequel  on  la  pose. 


EN   HAUTE-BRETAGNE 


—  Prends,  dirent  les  diables. 

Quand  la  charrette  fut  chargée,  les  diables 
riaient  de  lui. 

—  Vous  riez  de  moi,  dit  Gargantua,  mais 
prenez  garde ,  vous  n'allez  pas  rire  tout  le 
temps. 

Comme  les  chevaux  ne  pouvaient  démarrer  sa 
charrette,  il  prit  les  diables  et  les  y  attela.  Quand 
ils  ne  marchaient  pas  droit,  il  les  aiguillormait 
avec  leurs  fourches. 

Lorsqu'il  fut  arrivé  dans  la  cour  du  fermier, 
il  dit  : 

—  Hé  !  venez  m'aider  à  dételer. 

—  Qu'est-ce  que  ce  garçon-là,  disait  le  fermier  : 
c'est  le  diable.  Dételle  ton  harnois  toi-même. 
D'où  viens-tu? 

—  De  te  chercher  de  l'argent  en  enfer,  répon- 
dit Gargantua. 

Il  laissa  là  sa  charretée  et  se  remit  en  route. 

Il  arriva  chez  une  autre  bonne  femme  qui 
faisait  de  la  galette  ;  il  prit  aussi  la  héchée  et  la  mit 
tout  entière  dans  la  barattée  de  lait. 

—  Que  vais-je  donner  à  mon  monde,  s'écria  la 
bonne  femme,  moi  qui  ai  mon  homme  et  bien 
d'autres  à  travailler  dans  les  champs? 


54  GARGANTUA 


—  Où  est  votre  mari,  bonne  femme?  dit  Gar- 
gantua, je  vais  lui  parler. 

—  Dans  ce  champ  là-bas. 

Gargantua  alla  trouver  le  fermier  et  lui  dit  : 

—  Ne  vas  pas  manger  à  ta  maison,  j'ai  bu  tout 
le  lait  et  mangé  toute  la  galette  ;  ainsi  ne  gronde 
pas  ta  bonne  femme. 

Le  fermier  en  colère  prit  la  chaîne  de  la  charrue 
pour  frapper  Gargantua. 

—  Tu  ne  tappes  pas  fort,  toi  garçon,  dit  Gar- 
gantua. 

Il  prit  par  la  queue  le  plus  gros  cheval  de  l'at- 
telage, et  il  voulut  frapper  le  fermier  avec  :  mais 
celui-ci  eut  peur  et  se  mit  à  fuir. 


* 
*  * 


Gargantua  repartit  encore,  emportant  sa  barre 
de  fer  qui  pesait  quatre  ou  cinq  cents  livres,  et 
était  emmanchée  dans  la  bonde  d'une  barrique 
pleine  d'or. 

Tout  en  marchant,  il  rencontra  un  confrère  — 
c'était  un  autre  géant  ;  —  ils  luttèrent  pour  voir  quel 
était  le  plus  fort,  mais  c'était  Gargantua  qui  avait 
toujours,  le  dessus. 


EN   HAUTE-BRETAGNE  33 


—  Viens  avec  moi,  dit  Gargantua,  nous 
sommes  à  peu  près  de  la  même  force. 

Un  peu  plus  loin,  il  trouva  un  autre  grand 
homme  qui  était  sur  une  montagne  de  plus  de 
trois  cents  pieds  de  haut.  Il  jouait  au  palet  avec 
des  meules  de  moulin  et  il  s'appelait  Grille-Mous- 
tache. 

Il  vit  Gargantua  qui  portait  sur  son  épaule  une 
barrique  d'or,  dans  la  bonde  de  laquelle  était 
passée  une  canne  de  cinq  cents  livres. 

—  Tiens,  dit  Grille-Moustache,  voilà  qui  est 
fort. 

Il  lança  sa  meule  dans  la  barrique  d'or  de  Gar- 
gantua pour  la  faire  tomber  par  terre  ;  mais  il  la 
manqua,  et  Gargantua  lui  dit  : 

—  Tu  perds  ton  palet,  toi,  garçon. 

Et  avec  une  seule  main,  sans  même  décharger 
sa  barrique,  il  renvoya  le  palet  à  Grille-Mous- 
tache. 

—  Tu  es  bien  fort,  dit  Grille-Moustache  ;  si  tu 
veux,  nous  allons  lutter  ensemble. 

—  Voyons,  répondit  Gargantua. 

Ils  se  colletèrent  pendant  quelque  temps  ;  mais 
Gargantua  fut  encore  le  maître.  Il  dit  à  Grille- 
Moustache  : 


$6  GARGANTUA 


—  Nous  sommes  à  peu  près  de  la  même  force, 
viens  avec  moi. 

En  se  promenant  ils  arrivèrent  à  un  château 
où  demeuraient  des  nobles  qui  avaient  préparé  un 
grand  festin.  Ils  étaient  sur  le  point  de  se  mettre 
à  table  quand  ils  aperçurent  ces  trois  grands 
hommes.  Ils  eurent  peur  et  partirent,  laissant 
la  table  toute  servie. 

Les  trois  géants  mangèrent  le  repas,  puis  quand 
ils  eurent  fini,  ils  se  dirent  : 

—  Les  nobles  ont  eu  peur  de  nous,  il  faut  voir 
où  ils  se  sont  cachés. 

Ils  cherchèrent  longtemps  et  finirent  par  les 
découvrir  dans  un  souterrain. 

Gargantua  se  fit  descendre  jusqu'au  fond  dans 
un  panier,  et  pour  faire  voir  qu'il  y  était,  il 
secouait  la  corde.  Quand  il  fut  rendu  au  fond,  il 
rencontra  deux  jeunes  filles  et  leur  mère  ;  il  en 
mit  une  dans  le  panier  et  secoua  la  corde  pour 
dire  de  le  remonter  ;  il  fit  monter  de  même 
la  seconde,  mais  les  géants  partirent  avec  elles, 
laissant  Gargantua  dans  le  souterrain  seul  avec  la 
bonne  femme  qui  était  couchée  dans  le  lit. 


EN    HAUTE-BRETAGNE  57 

Gargantua  rencontra  dans  le  souterrain  un  vieil 
aigle  qui  lui  dit  : 

—  Si  tu  veux  me  donner  à  manger  toutes  les 
fois  que  je  ferai  «  hame  !  »  en  ouvrant  le  bec,  je 
vais  te  remonter. 

Gargantua  ramassa  tout  ce  qu'il  put  trouver  de 
vivres,  et  il  en  avait  une  bonne  charge  ;  mais 
malgré  cela,  il  les  épuisa,  et  comme  l'oiseau 
ouvrait  le  bec  en  faisant  «  hame  1  »  il  fut  obligé 
de  lui  donner  un  morceau  de  son  bras. 

Gargantua  continua  son  chemin  ;  il  arriva  à  la 
maison  d'un  bonhomme  qui  était  grabataire  ;  il 
vit  au  pied  du  lit  un  sabre  qu'il  se  mit  à  regarder. 

—  Tâche  de  ne  pas  toucher  à  ce  sabre,  dit  le 
bonhomme,  car  il  coupe  à  sept  lieues. 

—  Si  cela  me  plaît,  je  le  prendrai,  répondit 
Gargantua. 

Il  saisit  le  sabre,  tua  le  bonhomme  et  s'empara 
de  sa  fortune. 

Et  moi  qui  fus  à  son  enterrement,  on  me  donna 
pour  remerciement  un  coup  de  pied  dans  le  coude 
et  je  clochai  d'un  genou.  Je  m'en  vins  avec  cela 
bien  contente,  et  il  ne  m'en  fallut  pas  davantage. 

(Conté  en  iSSi,  par  Marie  Huchel,  d'Ercé,  couturière,  âgée 
de  1/  ans  ;  elle  a  tntendu  ce  conte  à  Gosné,  commune 
voisine  oit  elle  avait  été  coudre). 


58  GARGANTUA 


Dans  ce  conte,  où  se  rencontrent  des  éléments  assez  confus 
et  empruntés  à  d'autres  cycles  légendaires,  se  retrouvent  l'ap- 
pétit du  géant  (cf.  le  commentaire  du  n°  II)  ;  la  pesante  barre  de 
fer  ;  les  chênes  arrachés,  qui  ont  déjà  figuré  dans  d'autres 
contes   (cf.  le  commentaire  du  noIII). 

Ici  sa  mère  est,  comme  dans  Rabelais,  une  géante,  et  tord  un 
clocher  avec  son  bâton  ;  en  d'autres  contes  (cf.  Normandie 
et  Corse)  c'est  son  fils  qui  arrache  les  clochers. 

Gargantua,  comme  Hercule  descend  aux  enfers,  mais  c'est 
pour  y  chercher  de  l'argent.  Cet  épisode  se  retrouve  dans  un 
autre  conte  que  j'ai  recueilli  en  Haute-Bretagne,  L'Enfant  vendu 
au  diable,  i'=  série,  n°  XXIX,  ainsi  que  les  diables  attelés. 

La  barre  de  fer  emmanchée  d.ms  une  barrique  d'or  a  pour 
similaire  le  mât  de  Pantagruel  qui,  lui,  est  emmanché  dans  vine 
barrique  de  sel  (cf.  Rabelais,  liv.  II,  ch.  XXVIII). 

A  partir  de  cet  épisode,  c'est  en  quelque  sorte  un  autre  conte 
qui  commence,  Gargantua  rencontre  les  hommes  forts,  court 
avec  eux  des  aventures  et  descend  dans  un  souterrain  où  il  dé- 
livre des  princesses,  et  d'où  il  remonte  sur  la  terre  porté  par  un 
aigle  vorace.  Ce  cycle  de  contes  est  l'un  des  plus  répandus  non 
seulement  en  Haute-Bretagne  (cf.  Le  Capitaine  Pierre,  1'=  série, 
n°  VI  ;  Petite  Baguette,  2=  série,  n°  XXVI  ;  Jean  de  l'Ours  dans 
la  Littérature  orale')  mais  dans  toute  la  France.  (Cf.  le  commen- 
taire de  la  Littérature  orale,  p.  86,  Jean  de  l'Ours  et  Hamalau 
conte  basque  publié  par  Cerquand  où  se  retrouvent  plusieurs 
épisodes  de  celui-ci.)  Le  sabre  qui  coupe  à  sept  lieues,  se  re- 
trouve aussi  dans  d'autres  contes  (cf.  La  Princesse  aux  pêches,  i" 
série,  n°  XIII). 


■%: 


EN   HAUTE-BRETAGNE  59 

VIII 
GARGANTUA   FILLEUL   DE   LA   REINE    DES    FÉES 

|L  y  avait  une  fois  à  Plévenon,  un  homme 
et  une  femme  qui  vivaient  au  temps  des 
fées  et  qui  étaient  bien  vus  d'elles.  Tous 
les  premiers  dimanches  du  mois,  ils  étaient  invités 
à  aller  dîner  avec  elles  dans  la  houle  (grotte)  de 
Poulifée. 

Un  dimanche,  la  reine  des  fées  demanda  à  la 
femme  d'être  marraine  de  l'enfant  qu'elle  portait  ; 
celle-ci  accepta  de  grand  cœur,  et  quelques  mois 
après  elle  accoucha  d'un  garçon  ;  aussitôt  elle 
envoya  son  mari  prévenir  la  reine  des  fées  de 
Poulifée.  La  reine  se  hâta  de  venir  et  elle  amena 
avec  elle  pour  faire  le  baptême,  un  prêtre  de 
la  houle,  car  elle  voulait  que  son  filleul  fut 
baptisé  à  la  mode  des  fées.  On  trouva  un  parrain 
à  Plévenon,  et  l'enfant  reçut  le  nom  de  Gargantua. 
La  fée  accorda  à  son  filleul  le  don  de  la  force,  et 
elle  lui  mit  au  doigt  un   anneau  d'or  en  disant  : 

—  Par  cet  anneau,  jamais  tu  ne  périras. 

Puis  elle  s'en  retourna  d  la  houle  avec  son 
prêtre. 

Gargantua  grandit  vite   :   à  cinq  ans,  il  était 


6o  GARGANTUA 


aussi  fameux  et  aussi  fort  qu'un  homme  de  grande 
taille.  Il  s'embarqua  à  bord  d'un  vaisseau  et  il 
gagna  beaucoup  d'argent.  Quand  au  bout  de 
dix  ans  de  navigation  il  revint  chez  lui,  il  était  si 
gros  et  si  grand  qu'on  ne  trouvait  pas  dans  le  pays 
assez  de  tailleurs  pour  lui  faire  un  habit  en  trois 
jours,  ni  assez  de  cordonniers  pour  lui  fiiire  des 
souliers.  Il  ne  pouvait  non  plus  trouver  de  cha- 
peau à  sa  mesure,  et  il  fut  obligé  d'aller  à  Paris 
pour  pouvoir  se  vêtir. 

Il  entra  à  quatre  pattes,  en  se  faisant  le  plus 
petit  qu'il  pouvait,  dans  la  boutique  d'un  maître 
tailleur,  et  il  lui  demanda  s'il  voulait  lui  faire  un 
habit.  Le  tailleur  répondit  que  oui,  et  il  sortit  dans 
la  rue  pour  lui  prendre  mesure.  Mais  quand  il  vit 
Gargantua  debout,  il  fut  bien  étonné,  quoiqu'il 
eut  entendu  parler  de  sa  grande  taille.  Lorsqu'il 
eut  pris  sa  mesure,  il  lui  promit  de  faire  son  habit 
en  trois  jours,  et,  comme  il  n'avait  que  cent  quatre- 
vingts  ouvriers,  il  alla  dans  un  autre  atelier  de- 
mander deux  cents  autres  ouvriers.  Ils  s'em- 
ployèrent tous  de  leur  mieux,  et  malgré  cela,  ils 
eurent  bien  de  la  peine  à  finir  l'habit  en  trois  jours. 

Gargantua,  ainsi  vêtu,   alla  chercher  une  paire 
de  souliers  qu'il  avait  recommandée,   et  qui  fut 


EN   HAUTE-BRETAGNE  6l 

faite  en  quatre  jours  par  soixante-dix  cordonniers. 
Pour  son  chapeau,  soixante  chapeliers  s'y  em- 
ployèrent pendant  quatre  jours  entiers. 

Quand  Gargantua  eut  son  habit,  le  tailleur  lui 
demanda  de  l'argent  ;  mais  il  venait  de  payer  son 
chapeau  et  il  ne  lui  restait  plus  rien  en  bourse. 
Il  prit  dans  sa  poche  une  petite  brosse  et  la  passa 
sur  la  bague,  en  disant  : 

Par  la  vertu  de  mon  anneau, 

Que  j'aie  de  l'or  plein  mon  chapeau. 

Aussitôt  son  chapeau  fut  plein  d'or  et  il  paya 
le  tailleur.  Il  alla  aussi  chercher  ses  souliers  qu'il 
paya  généreusement  ;  puis  il  s'habilla,  mit  ses 
souliers  dans  ses  pieds  (sic)  et  son  chapeau  sur  sa 
tête  et  alla  voir  l'exposition  qui  avait  lieu  à  Paris. 
Quand  les  gens  qui  étaient  à  la  visiter  le  virent, 
ils  crurent  que  c'était  le  diable  et  ils  s'enfuirent 
à  toutes  jambes  ;  il  n'y  eut  que  le  roi  qui  y  resta 
et  le  fit  prendre  par  ses  troupes. 

Gargantua  eut  peur  ;  mais  se  souvenant  de  ce 
que  lui  avaient  dit  ses  parents  quand  il  les  quitta 
pour  venir  à  Paris,  il  frotta  sa  bague  avec  sa 
Brosse,  en  disant  : 

Qu'il  sorte  de  ma  bague  des  soldats, 
Pour  mt  défendre  des  troupes  du  roi. 


.62  GARGANTUA 


Aussitôt,  une  armée  de  tous  petits  hommes 
sortit  de  l'anneau  et  massacra  les  troupes  ainsi  que 
le  roi,  puis  elle  l'écorcha  vivant  et  elle  rentra  dans 
l'anneau.  Gargantua  s'enfuit  à  Brest.  Là,  il  fut 
pris  pour  le  service  et  mené  à  bord  d'un  grand 
vaisseau,  par  quatre  gendarmes  qui  l'attendaient 
depuis  deux  jours.  On  le  mit  en  prison  pour  le 
punir  de  son  retard. 

Mais  le  vaisseau  était  trop  chargé  et  on  fut 
obligé  de  débarquer  Gargantua.  On  voulut  encore 
le  mettre  en  prison,  mais  il  dit  en  montrant  ses 
dents  :  «  Si  vous  ne  me  laissez  pas  tranquille, 
je  vous  mange.  »  Alors  les  gendarmes  eurent 
peur  ;  mais  ils  allèrent  chercher  leurs  camarades 
qiii  vinrent  et  le  prirent,  le  menèrent  en  audience, 
et  il  fut  condamné  à  être  fusillé  pour  avoir  fait 
écorcher  le  roi  de  France. 

Quand  vint  le  jour  où  Gargantua  devait  être 
fusillé  ,  il  frotta  encore  sa  bague,  et  il  en  sortit 
des  soldats  qui  massacrèrent  les  gendarmes,  puis 
il  sortit  de  Brest.  Sur  la  rade  de  ce  port,  venait 
de  mouiller  un  vaisseau  de  guerre;  Gargantua 
ayant  soif  voulut  boire  dans  la  mer,  et  il  avala 
le  vaisseau  sans  plus  de  difficultés  que  si  c'eût  été 
une  pierre  de  sucre.   Il  partit  pour  Plévenon.  En 


EN   HAUTE-BRETAGNE  63 


passant  la  mer,  une  pierre  entra  dans  une  de  ses 
bottes  et  quand  il  fut  au  Cap,  elle  le  gênait  ;  alors 
il  se  déchaussa  et  trouva  une  petite  pierre  qu'il 
prit  entre  deux  doigts  et  jeta  à  la  mer.  C'est  elle 
qu'on  appelle  aujourd'hui  VAmas. 

Il  continua  sa  route;  mais  depuis  qu'il  avait 
avalé  le  vaisseau,  il  était  mal  à  l'aise;  les  matelots 
criaient  dans  son  ventre,  se  disputaient  et  lui 
donnaient  des  coups  de  sabre.  Ils  mirent  même  le 
feu  à  la  poudrière  et  le  navire  sauta  avec  grand 
bruit.  Gargantua  s'écria  : 

—  Voilà  un  petit  routon  (rot)  qui  m'a  fait  du 
bien.  Il  vomit  les  débris  du  vaisseau,  ainsi  que 
les  hommes  qui  se  noyèrent  presque  tous. 

Quand  il  arriva  au  fort  La  Latte,  il  donna  un 
coup  de  pied  sur  un  rocher  qui  touchait  la  terre 
ferme,  et  il  en  sépara  un  gros  rocher  qu'on  appelle 
la  Latte. 

A  Plévenon,  il  trouva  que  sos  parents  étaient 
morts,  et  voyant  qu'il  était  seul,  il  alla  à  Poulifée 
demeurer  avec  sa  marraine  la  fée,  et  depuis  il  y  est 
toujours  resté. 

Et  ni,  ni, 
Mon  petit  conte  est  fini. 

(Conté  m  jSSî,  par  François  Marquer,  de  Saint-Cast, 
mousse,  agi  de  quinze  ans"). 


64  GARGANTUA 


Ce  conte  montre  Gargantua  entrant  dans  le  cycle  des  fées  des 
houles.  Ses  parents  sont  invités  à  dîner  avec  les  fées  dans  leur 
grotte  (cf.  La  Houle  de  Poulifée  dans  ma  Littéralure  orale,  p.  i6); 
sa  maTaine  est  la  reine  des  fées  (cf.  2=  série  la  Mort  des  fées)  qui 
lui  fait  des  dons. 

Quand  au  prêtre  de  la  houle,  c'est  la  première  et  unique  fois 
que  j'en  retrouve  la  trace  en  Haute-Bretagne;  mais  les  Morgans 
de  l'ile  d'Ouessant  avaient  des  églises  sous  la  mer  et  des  prêtres 
(cf.  Luzel,  Les  fées  des  houles  et  les  Morganed  dans  les  Mémoires 
de  la  Soc.   arch.  du  Finistère,  t.  IX,  p.  77). 

L'Anneau  magique  figure  dans  un  grand  nombre  de  contes  de 
pays  très  variés. 

Pour  la  dimension  des  habits  du  géant  et  le  nombre  des  ouvriers 
employés,  cf.  le  commentaire  du  n°  I.  Une  énumération  semblable 
se  trouve  aussi  dans  Rabelais. 

En  d'autres  contes,  cf.  n°^  I  et  V.  Gargantua  va  aussi  à  Paris, 
et  le  roi  veut  le  faire  prendre,  mais  en  vain,  par  ses  troupes. 
Dans  les  autres  contes,  il  se  délivre  par  sa  propre  force  et  non 
par  le  secours  des  nains. 

Comme  ce  récit  est  un  conte  de  bord,  il  s'y  trouve  quelques 
traits  maritimes,  simples  soudures. 

Les  vaisseaux  av.ilés  ;  le  navire  qui  saute;  l'Amas  du  Cap  jeté, 
se  retrouvent  en  d'autres  contes. 

Le  rocher  séparé  rappelle  aussi  Hercule  ouvrant  un  passage 
entre  l'Europe  et  l'Afrique. 


EN    HAUTE-BRETAGNE  6s 


IX 


LES    DEUX    GARGANTUA 


iL    y  avait  deux    frères   Gargantua   :  l'un 
était  grand,  mais  bête;  l'autre,  plus  petit 
et  pourtant  de  belle  taille,  était  fin  comme 
tout. 

Le  grand  Gargantua,  dès  qu'il  était  contrarié 
ou  contredit,  menaçait  de  tuer  tout  le  monde  ; 
mais  il  ne  tua  jamais  personne. 

Un  jour  que  les  deux  frères  étaient  assis  devant 
une  poëUe  de  bouillie  qu'ils  mangeaient  avec  des 
pelles  à  inier  le  grain,  le  grand  dit  à  son  frère  : 

—  Petit,  je  vais  te  donner  ta  part  et  faire  aussi 
la  mienne;  celui  qui  aura  le  premier  fini  aidera 
l'autre  à  manger  le  reste. 

Le  petit  Gargantua,  qui  connaissait  la  goinfrerie 
de  son  frère  aîné,  s'empressa  de  prendre  la  part 
qui  lui  revenait  et  de  la  vider  dans  un  sac  de  cuir 
qu'il  suspendit  à  son  cou  et  qui  lui  retombait  sur 
le  ventre.  Mais  son  frère  s'en  aperçut,  et,  suivant 
sa  coutume,  menaça  de  le  tuer. 

—  Je  veux   bien   que   tu    me    tues,    répondit 

5 


66  GARGANTUA 


l'autre  ;  mais  c'est  à  la  condition  que  tu  m'attrapes 
à  la  course  avant  que  je  sois  rendu  au  Val-Joie  (i). 
Et  pendant  que  le  grand  Gargantua  serrait  le 
reste  de  la  poêlée,  le  petit  se  mit  à  courir  de 
toutes  ses  forces  vers  le  Val-Joie.  Mais  le  sac  de 
bouillie  ballottait  sur  son  ventre  et  l'embarrassait 
dans  sa  course  ;  il  était  sur  le  point  de  ne  pouvoir 
plus  continuer,  quand  il  aperçut  un  pâtour  qui 
avait  son  couteau  attaché  à  sa  boutonnière  par 
une  grosse  ficelle. 

—  Prête-moi  ton  couteau,  dit-il  au  pâtour, 
pour  me  dégêner. 

Le  pâtour  tendit  son  couteau  et  le  petit  Gar- 
gantua fendit  son  sac  :  la  bouillie  s'en  échappa  et 
couvrit  toute  la  teire  aux  environs;  le  petit  Gar- 
gantua ainsi  tiré  de  peine,  continua  sa  course  de 
plus  belle  et  le  pâtour  se  mit  à  se  régaler  avec  la 
bouillie. 

Gargantua  aîné  survint  et  demanda  au  pâtour 
ce  qu'il  faisait  là. 

—  Ma  fa,  grand  Gargantua,  le  petit  vient  de 
passer  par  ici;  il  était  gêné  par  la  bouillie  qu'il 
avait  mangée,  et  il  m'a  demandé  mon  couteau 


(i)  Hameau  de  Gahard. 


EN   HAUTE-BRETAGNE  67 

pour  s'ouvrir  le  ventre.  Je  me  régale  avec  la  bonne 
bouillie  qui  en  est  tombée,  et  depuis  ce  moment 
il  court  comme  le  vent. 

—  Je  vais  en  faire  autant,  dit  Gargantua; 
moi  aussi  je  suis  gêné  par  la  bouillie  de  mon 
déjeûner;  passe-moi  ton  couteau. 

Gargantua  se  fendit  le  ventre  ;  mais  il  tomba 
mort.  Su  cuiller  est  restée  longtemps  près  du  Val- 
Joie. 

(Recueilli  à  Gahard  par  M.  Bélier). 

Ce  récit  est  le  seul  où  il  y  ait  deux  Gargantua.  Sauf  la 
grandeur  des  pirsonnages  et  le  nom,  ce  conte,  dans  sa  plus 
grande  partie,  appartient  au  type  des  deux  frères  ou  des  deux 
amis,  l'un  stupide  et  l'autre  rusé,  dont  les  aventures  sont  popu- 
laires en  Haute-Bretagne  ( cf.  i"'  série,  n°  55,  Jean  le  Fin  et 
Jean  le  Fou)  et  en  plusieurs  au''es  pays. 

Le  sac  rempli  de  bouillie  se  retrouve  avec  quelques  variantes 
en  d'autres  contes  populaires  étrangers  (cf.  L.  Brueyre,  Jack  et 
les  Géants  ;  Cavalius  et  Stephens,  Le  Pasteur  et  le  Géant,  La  Lan- 
terne d'or.) 

Dans  un  autre  conte  gargantuin,  n"  V  et  dans  la  Pet.  lég. 
n"  IX,  le  diable  trompe  aussi  Gargantua  et  le  fait  mourir  au 
bout  de  son  sang;  ce  sont  les  seuls  récits  où  Gargantua  joue 
uu  rôle  stupide. 

M! 


68  GARGANTUA 


X 


GARGANTUA    A   KASADO 


fel 


I L  y  avait  une  fois,  il  y  a  bien  longtemps, 
bien  longtemps,   un  géant  qui  s'appelait 
Gargantua.  C'était  l'homme  le  plus  fort 
du  monde. 

Un  jour  qu'il  se  trouvait  en  Angleterre,  il  ne 
savait  comment  faire  pour  passer  en  France,  car 
il  n'y  avait  pas  de  vaisseau  assez  grand  pour  le 
porter.  Mais  voyant  la  longueur  de  ses  jambes,  il 
se  décida  à  passer  la  mer  à  pied  et  il  ne  fut  pas 
longtemps  à  la  traverser.  Il  prit  terre  entre 
Plurien  et  la  ville  de  Nasado ,  qui  se  nomme 
maintenant  Erquy  (i).  Il  était  fatigué  d'avoir  fait 
tant  de  route  en  si  peu  de  temps;  mais  ce  qui  le 
gênait  le  plus,  c'était  une  gravelle  qui,  pendant 
qu'il  passait  la  mer,  était  entrée  dans  son  soulier. 
Il  se  déchaussa  et  jeta  sa  petite  gravelle  dans  la 
grève  ;  elle  lui  paraissait  un  grain  de  poussière,  et 

(l)  D'après  une  tradition  encore  populaire  A  Erquy,  la  ville 
de  Nasado  fut  engloutie  par  les  eaux  à  cause  de  la  dépravation 
des  mœurs  de  ses  habitants. 


EN   HAUTE-BRETAGNE  69 


pourtant  elle  était  aussi  grosse  qu'une  montagne 
et  elle  contenait  au  moins  trois  ou  quatre  mille 
charretées  de  pierre.  C'est  avec  elle  qu'on  a  bâti 
toutes  les  digues  des  environs,  et  cependant  on 
dirait  qu'on  n'y  a  rien  pris.  C'est  elle  qu'on  voit 
maintenant  à  Plurien. 

Nasado  était  la  ville  aux  belles  femmes  :  elles 
avaient  la  peau  si  fine,  que  lorsqu'elles  buvaient 
du  vin  on  le  voyait  passer  à  travers  leur  gorge. 
C'est  pour  cela  qu'on  les  appelait  les  belles 
peaux. 

Lorsque  Gargantua  était  à  Nasado,  il  se  rendait  à 
l'hôtel  quand  il  avait  besoin  démanger,  et  les  jours 
où  il  n'avait  pas  grand'  faim,  on  lui  servait  à  chaque 
repas  un  veau  entier  et  une  barrique  de  cidre. 

Un  jour  qu'il  se  promenait  par  Saint-Alban  (i), 
il  rencontra  des  fées  qui  ramassaient  des  pierres 
dans  leurs  tabliers  pour  construire  une  chapelle  à 
Saint-Jacques.  En  le  voyant  si  grand,  elles  crurent 
qu'il  était  plus  puissant  qu'elles,  elles  eurent  peur 
et  laissèrent  leur  ouvrage  sans  l'achever  (2)  ;  c'est 

(i)  Saint-Alb^n  fait  partie  du  canton  de  Pléneuf,  où  est 
aussi  situé  Erquv. 

(2)  On  raconte  sur  la  chapelle  Saint-Jacques  une  autre 
légende  que  j'ai  rapportée,  d'après  Habasque,  au  tome  I,  p.  87, 
des  Traditions  et  Superstitions  de  la  Haute-Bretagne. 


70  GARGANTUA 


de  là  qu'elles  allèrent  bâtir  l'église  Notre-Dame 
de  Lamballe.  Mais  pour  se  venger  de  Gargantua 
elles  détournèrent  vers  Lamballe  la  rivière  qui 
passe  à  Saint-Jacques  pour  se  jeter  dans  la  mer. 
C'est  pour  cela  que  c'est  la  seule  rivière  de  Bre- 
tagne qui  coule  vers  le  Midi. 

Plus  tard  Gargantua,  qui  commandait  une 
armée  d'hommes,  —  ils  n'étaient  peut-être  pas 
aussi  grands  que  lui,  —  passa  par  la  ville  de 
Nasado;  mais  ses  soldats  s'y  trouvèrent  fort  à 
leur  gré,  -et  il  marcha  devant  eux  pour  les  l;ùre 
sortir  de  la  ville.  Quand  il  fut  sur  la  montagne, 
il  se  détourna,  mais  voyant  que  ses  soldats,  au 
lieu  de  le  suivre,  restaient  avec  les  filles  de 
Nasado,  il  maudit  la  ville  et  elle  fut  engloutie. 

(Conté  en  1882,  pur  Aimé  Cordon,  de  Plurien, 
tlomestique,  âgé  de  24  ans). 

Plusieurs  traits  de  ce  récit  se  retrouvent  en  d'autres  contes 
gargantuesques,  tels  que  la  mer  passée  à  pied  (cf.  le  conte  n"  II)  ; 
la  gravelle  dans  les  souliers  (cf.  le  commentaire  du  n°  III)  ; 
l'appétit  formidable. 

Gargantua,  général,  trouve  à  Nasado  une  autre  Capoue  ;  y 
a-t-il  là  une  allusion  à  un  fait  historique  perdu  aujourd'hui 
ou  n'est-ce  qu'un  épisode  ajouté,  comme  celui  des  fées  bâtis- 
scuses,  à  la  légende  gargantuesque  ? 


EN   HAUTE-BRETAGNE  7I 

XI 
GARGANTUA   ET   LES  JAGUENS 

iL  y  avait  une  fois  un  bateau  jaguen  qui 
venait  de  lever  les  rets  aux  Bourdineaux. 
Les  Jaguens  avaient  pris  un  grand  nombre 
de  belles  raies  et  ils  étaient  si  contents  de  leur 
pèche  qu'en  ramant  pour  retourner  à  Saint-Jacut 
ils  chantaient  : 

Ramons,  légère,  légère, 
Ramons  légèrement. 

Tour  d'un  coup  ils  virent  un  grand  homme  qui 
marchait  dans  la  mer  et  se  dirigeait  droit  sur  eux. 
C'était  Gargantua  qui  revenait  de  Jersey;  il  se 
pencha  sur  le  bateau,  prit  toutes  les  belles  raies 
et  les  avala  en  moins  de  temps  que  vous  et  moi 
ne  mettons  à  manger  un  bernis  (patelle).  Les 
Jaguens  en  étaient  bien  marris  et  ils  s'écriaient  : 

—  Par  vm  fa,  mon  fû,  le  vilain  infante,  il  a 
mangé  tout  ce  que  f  avions  pins  dans  not'  mort-ian  ; 
je  voudras,  mofifû,  qu'il  en  kervej-ait. 

Gargantua  les  entendit,  et  pour  les  punir  de 
leur  souhait,  il  avala  le  bateau  et  les  hommes  qui 
le  montaient,  puis  il  s'en  alla.   Les  femmes  des 


72  GARGANTUA 


Jaguens,  qui  avaient  vu  Gargantua  avaler  leurs 
hommes,  lui  criaient,  en  courant  après  lui  : 

—  Par  ma  fa,  mon  p'tit  fû,  Gargantua,  rende:^- 
nous  nos  hommes  ! 

Mais  comme  il  ne  les  écoutait  pas,  elles  se 
mirent  à  courir  après  lui  et  à  le  pincer  et  à  le 
mordre.  Gargantua  en  était  bien  marri,  et  pour 
se  débarrasser  d'elles  il  alla  au  bord  de  l'eau  et 
vomit  le  bateau  et  les  Jaguens.  Ils  faisaient  mal 
au  cœur;  mais  les  femmes  se  mirent  à  les  laver 
de  leur  mieux,  puis  elles  emmenèrent  Gargantua 
à  Saint-Jacut.  Il  y  avait  devant  toutes  les  maisons 
tant  de  raies  à  sécher  qu'il  se  bouchait  le  nez,  et 
depuis  il  n'a  jamais  pu  supporter  la  raie,  tant  il 
avait  eu  danger  de  celle  des  Jaguens. 

Gargantua  avait  vomi  les  Jaguens  et  le  bateau, 
mais  les  cailloux  qui  lui  servaient  de  lest  étaient 
restés  dans  son  estomac,  où  ils  avaient  grossi. 
Comme  il  se  rendait  à  Saint-Malo,  il  pensa  aux 
raies  des  Jaguens,  il  eut  mal  au  cœur  et  il 
vomit  trois  fois  :  la  première  fois  il  rejeta  un  des 
cailloux;  c'est  l'île  Agot;  la  seconde  il  vomit 
Nerput,  et  la  troisième  la  pointe  du  Décollé. 

En  arrivant  à  Saint-Malo  il  était  presque  mort 
de  faim,  et  à  son  dîner  il  mangea  sept  cent  quatre- 


EN    HAUTF.-BRETAGNE  73 

vingt-dix  breufs  et  but  pareil  nombre  de  barriques 
de  vin. 

Mais  il  avait  toujours  mal  au  cœur  et,  en 
retournant  à  Plévenon,  il  vomit  le  Grand-Bé  et 
le  Petit-Bé,  qui  sont  dans  la  rade  de  Saint-Malo; 
avant  d'arriver  à  Plévenon,  il  vomit  le  rocher  de 
la  Latte,  puis  il  rentra  chez  lui.  Mais,  quinze 
jours  après,  il  mourut  parce  qu'il  avait  mangé  de 
la  raie. 

{Conté  en  18S2,  par  François  Marquer,  qui   tient 
ce  conte  de  Rose  Renault,  de   Saint -Cast). 

La  marche  à  travers  la  mer;  le  bateau  avalé,  puis  vomi,  se 
retrouvent  dans  d'autres  contes.  Les  rochers  jetés  aux  environs 
Je  Saint-Jacut  et  de  Saint-Malo  ont  pour  similaires  ceux  ré- 
pandus aux  environs  de  Saint-Cast.  La  poursuite  des  Jaguines  a 
son   similaire  dans  un  récit  poitevin. 

§  IV.  —  PETITES  LÉGENDES  ET  FRAGMENTS 
GARGANTUESQUES 

^ous  ce  titre,  j'ai  réuni  des  légendes  courtes 
ou  pour  mieux  dire  écourtées,  qui  parfois, 
ne  sont  que  des  fragments;  toutefois, comme 
le  plus  petit  d'entre  eux  contient  au  moins  un  dé- 
tail qui  ne  figure  pas  dans  les  autres ,  j'ai  pensé 
que  dans  cette  enquête  gargantuesque,  je  ne  devais 
pas  les  négliger. 


74  GARGANTUA 


GARGANTUA 


^  ,  ARGANTUA  s'est  rendu  célèbre  par  les  choses 
—    incroyables  qu'il  a  faites,  il  y  a  un  siècle 
(sic). 

Un  jour,  qu'il  était  à  faucher  dans  une  prairie 
auprès  du  Pont-Gand,  il  laissa  tomber  sa  pierre 
à  faux,  que  l'on  y  voit  encore,  et  qui  est  grosse 
et  haute  comme  un  fût  de  six  barriques. 

Il  lui  fallait  sept  aunes  de  toile  pour  ûiire  un 
gousset  de  chemise. 

Un  jour,  il  entreprit  de  faire  un  grand  voyage  ; 
arrivé  au  fort  La  Latte,  il  passa  à  Guernesey  d'une 
seule  enjambée. 

Sentant  un  jour  quelque  chose  dans  son  soulier, 
il  en  retira  la  Mât  du  Cap,  et  encore  il  disait  que 
ce  n'était  qu'un  grain  de  sable. 

Il  voulut  se  désaltérer  au  bord  de  la  mer,  auprès 
du  cap  Fréhel,  et  il  avala  une  flotte  qui  était  en 
train  de  se  battre  avec  une  flotte  ennemie. 

Les  soldats  se  mirent  à  tirer  des  coups  de  canon, 
et  Gargantua  finit  par  vomir  la  flotte. 

(Conlé  par  Elle  Mènard,  de  PUvenoti,   iSSo). 


EN    HAUTE-BRETAGNE  75 

Dans  ce  petit  conte,  Gargantua  a  vécu  il  y  a  un  siècle  ;  c'est 
i  Guernesev  qu'il  se  rend,  et  non  à  Jersey,  comme  dans  les  autres 
contes. 

Sur  les  autres  épisodes,  cf.  le  n"  'VI  ;  la  légende  suivante  ; 
Gargantua  en  Normandie  et  en  Ile  de  France,  pour  la  pierre  à 
aiguiser;  le  commentaire  du  conte  n°  II,  pour   la  flotte  avalée. 

II 
GARGANTUA.    —    SA    MORT 

ARGANTUA  était   un   homme   doué   d'une 
force    extraordinaire  ;    pour  aiguiser    ses 
faux,  il  avait  des  pierres  comme  il  s'en 
trouve  encore  à  Saint-Mircl  (i). 

Près  de  Rohan,  se  trouve  un  espace  de  trois 
lieues  qu'on  nomme  la  lieue  de  Gargantua  ;  je 
l'ai  vue  en  allant  à  Sainte-Anne-d'Auray. 

Il  avait  grand  appétit  ;  on  lui  servait  du  pain 
avec  une  pelle  à  enfourner.  Un  jour,  il  avala  par 
mégarde  la  pelle,  et  il  disait  qu'il  avait  senti  un 
boiirrier  (2)  dans  sa  gorge. 

Il  était  né  en  Bretagne  ;  son  père  et  sa  mère 
étaient  aussi  de  grands  géants  ;  son  père  se  nommait 

(i)  Les   pierres  de  Saint-Mirel   sont  trois  menhirs  en  Pléiice- 
Jugon. 
(2)  Petite  crasse. 


76  GARGANTUA 


Gargant  et  sa  mère  Tua,  c'est  pour  cela  qu'on 
l'appela  Gargantua.  Pour  l'allaiter,  on  fit  venir 
cinquante-deux  mères-nourrices,  et  il  n'y  en  avait 
pas  de  trop. 

Il  n'était  point  méchant  ;  il  arrachait  les  plus 
hauts  chênes  et  les  tordait  pour  faire  des  harts  ; 
il  portait  sur  son  dos  des  arbres  de  futaie  comme 
nous  portons  nous  autres  des  glanes  de  genêt.  Il 
avalait  des  tonneaux  de  cidre,  et  parfois  on  lui 
donnait  à  boire  dans  une  cuve  à  less'ive  qu'il 
prenait  dans  ses  doigts  comme  un  verre  à  boire. 

Quand  il  mourut,  on  fut  obligé  d'atteler  cin- 
quante paires  de  bœufs  pour  le  porter  en  terre  ; 
je  crois  qu'il  mourut  du  côté  du  Morbihan. 

(Conté  en  iSSo,  par  François  Mallet,  du  Gouray, 
cultivateur,  agi  de  60  ans^. 

Ce  conte  est  le  seul  où  l'on  dise  pourquoi  Gargantua  se 
nommait  ainsi. 

Ses  parents  géants  sont  conformes  aux  Grandes  Chroniques, 
4  Rabelais,  et  aux  Gargantuas  de  la  Bibliothèque  bleue  et  de 
l'imagerie  populaire. 

L'épisode  de  la  pelle  avalée  se  retrouve  dans  le  n°  IV  qui  suit, 
et  dans  une  légende  poitevine  qu'on  trouvera  ci-aprés. 

Dans  la  Fie  du  fameux  Gargantuas,  il  est  ainsi  parlé  des 
nourrices  du  jeune  géant  :  h  On  lui  donna  d'abord  une  demi- 
douzaine  de  nourrices,  dont  cinq  étoient  des  plus  fameuses 
géantes  qu'on  eut  vues  depuis  fort  longtemps,  et  la  sixième  qu'on 


EN    HAUTli-BRETAGNE  77 


nommoit  Madame  la  Valce,  passait  pour  U  f<jmiuâ  du  monde 
la  plus  propre  pour  bien  élever  ses  nourrissons.  Ces  six  nourrices 
étoient  uniquement  occupées  à  donner  à  téter  à  l'enfant  que 
Gargantine  leur  avoit  confié....  ;  mais  n'ayant  pu  suffire  plus  de 
quinze  jours  à  un  si  pénible  emploi,  on  jugea  qu'il  scroit  à 
propos  d'?jouter  une  douzaine  de  nourrices  à  ces  six  premières  ; 
trois  semaines  après  on  en  prit  encore  dix-buit  autres,  si  bien 
que,  dans  moins  de  deux  mois,  Gargantua  eut  trois  douzaines  de 
nourrices  qui,  bien  qu'elles  fussent  en  si  grand  nombre,  et  que 
la  plupart  fussent  géantes  de  la  première  espèce,  ne  laissèrent 
pas  d'être  bientôt  épuisées,  de  sorte  qu'il  fallut  songer  à  donner 
au  poupon  de  nouvelles  nourrices  ;  ainsi,  outre  les  trois  douzaines 
de  nourrices  qui  lui  donnoicnt   dans   ce  moment  à  téter,  on  lui 

en  choisit  encore  une  douzaine On  voit  cependant  qu'il  n'eût 

jamais  au-delà  de  cinq  douzaines  de  nourrices,  quoique  certains 
médisants  aient  prétendu  qu'il  en  avoit  eu  jusqu'à  quatre  mille 
cinq  cents.  »  Pag.  9-10. 

La  cuve  à  lessive  qui  lui  ser%'ait  de  verre,  est  dans  le  n°  IV 
qui  suit,  un  grand  baril.  L'imagerie  populaire  représente  Gar- 
gantua à  table,  tenant  à  la  main  un  tonneau  coupé  aux  deux 
tiers  de  sa  hauteur  et  d'une  taille  énorme.  «  Le  tonneau  qui  lui 
servait  de  verre  tenait  douze  muids,  «  dit  la  légende  placée  au 
dessous. 

Dans  le  n°  V,  dans  le  conte  de  Madame  de  Cemy,  il  est  parlé 
de  sa  mort.  L'explication  placée  au  bas  de  l'image,  sortie  de  la 
fabrique  de  Pellerin,  dit  «  qu'il  fiiUut  deux  mille  cinq  cents 
hommes  occupés  pendant  six  semaines  pour  creuser  sa  tombe, 
et  six  cents  chevaux  et  cent  bœufs  pour  tirer  le  char  funèbre 
sur  lequel  il  était  placé.  » 


78  GARGANTUA 


m 


m 


GARGANTUA    FAIT   TOURNER    LES    MOULINS 

ARGANTUA  était  né  à  Plévenon.  Qiiand  sa 

,    mère  était  enceinte  de  lui,  au  bout    de 

'M 

■^  trois  mois,  elle  l'entendait  parler  ;  il  disait 

papa  et  maman,  et,  parfois  quand  il  pleurait,   il 

s'écriait   :   «   Mon  Dieu  I   »   comme  une    grande 

personne. 

Il  naquit  à  sept  mois  ;  il  était  long  de  trois 
mètres  et  il  avait  six  dents,  dont  la  plus  petite 
avait  deux  centimètres;  sa  bouche  était  grande 
comme  une  soupière,  ses  yeux  comme  des  assiettes 
à  soupe. 

A  l'âge  de  dix  ans,  il  était  homme  fait,  et  il 
avait  cinq  mètres  de  haut. 

En  ce  temps-là,  il  y  avait  à  Plévenon  trois 
moulins  à  vent  ;  quand  il  ne  ventait  pas,  on  allait 
chercher  Gargantua  qui,  par  le  souffle  de  ses 
narines,  faisait  marcher  les  moulins  trois  semaines 
de  suite  sans  se  fatiguer.  Mais  depuis  que  Gar- 
gantua est  mort,  les  meuniers  ne  peuvent  moudre 
quand  il  fait  calme,  car  personne  n'a  des  narines 


EN    HAUTE-BRETAGNE  79 

comme  les  siennes,   qui  étaient  grandes  comme 
des  guérites. 

(Conli  en  18S1,  par  Rose  Renaud,  de  Saitil-Casi). 

En  Haute-Bretagne  mime  on  trouve,  dans  des  contes  qui 
n'appartiennent  point  au  cycle  gargantuin,  des  personnages  qui 
font  tourner  des  moulins  rien  qu'en  soufflant  dessus.  Cf.  dans 
la  Princase  aux  pèches,  n°  XIII,  i"  série,  le  compagnon  qui  fait 
tourner  à  une  distance  de  sept  lieues  le  moulin  de  son  meunier. 

Sur  sa  grande  taille  en  naissant,  cf.  le  commentaire  du  n°  I. 


IV 


GRAND-TUA 

|RAXD-TUA  mettait  un  pied  sur  le  clocher 
d'Andouillé,  et  l'autre  sur  le  clocher  de 
Saint-Aubin  ;  un  jour  qu'il  avait  beau- 
coup bu  et  qu'il  avait  un  pied  sur  chacun  de  ces 
clochers,  il  lui  prit  envie  de  gâter  de  l'eau,  et  il 
pissa  l'étang  d'Andouillé  qui  fait  moudre  un 
moulin. 

Il  fallait  sept  hommes  pour  donner  à  boire  à 
Grand-Tua  et  sept  hommes  pour  lui  donner  à 
manger  ;    on  lui  fourrait   sa  nourriture  dans  la 


8o  GARGANTUA 


bouche  avec  dus  palis  (pelles  à  remuer  le  gniin). 
Un  jour,  un  des  hommes  qui  le  servaient  laissa 
tomber  son  instrument  et  s'écria  : 

—  Ah  !  Grand-Tua  !  tu  as  avalé  mon  palis. 

—  Tiens,  répondit  Grand-Tua,  il  me  semble 
que  j'ai  senti  un  giiibct  (moucheron),  qui  me  passait 
dans  la  gorge. 

(Conté  en  iSSi,  par  Angèle  Quirinan,  d'AndouilW). 

Grand-Tua  est  une  altération  populaire  de  Gargantua,  dont  la 
première  partie  du  nom  a  disparu  par  apocope.  Tous  les  épisodes 
de  ce  conte  se  retrouvent  dans  ceux  qui  précèdent  ;  le  premier 
est  rapporté  exactement  de  la  même  manière,  sauf  les  noms  des 
bourgs  qui  sont  changés,  dans  une  légende  poitevine,  qu'on 
trouvera  plus  loin. 


LE    GRAND-TUARD 


iE  Grand-Tuard  allait  dans  les  bois  et  il 

coupait  les  plus  gros  pieds  de  chêne  pour 

en  faire  des  fagots. 

On  le  nourrissait  facilement  ;   à  chaque   repas, 

il  ne  mangeait  que  vingt-cinq  livres  de  pain. 

Un  jour,  il  mit  un  pied  sur  le  clocher  de  Gosné 


EN    HAUTE-BRETAGNE  8l 

et  l'autre  sur  celui  de  Mézières  ;  il  se  pencha  pour 
boire,  et  il  supa  le  Grand  Ouée  d'une  seule 
haleinée. 

(fionti  en  iSSt,  par  Françoise  Dumont,  d'Ercé). 

Grand-Tuard  est  une  altération  de  Gargantua  ;  les  épisodes 
•ont  communs  à  d'autres  contes  qui  précèdent.  L'éung  avalé  se 
retrouve  dans  d'autres  pays;  d'après  Bourquelot,  il  se  mettait 
dans  la  même  position  prés  de  Bcaugency  (Loiret),  pour  avaler 
une  rivière;  â  Ilanz,  dans  le  pays  des  Grisons  ;  en  Franche-Comté, 
il  avalait  le  Doubs  et  la  Drouanne. 


VI 

ENJAMBÉES    DE  GARGANTUA 

|LS  se  reconnurent  pour  parents,  étant  les 
descendants  de  Gargantua. 

—  Monsieur,  dit  le  marquis  de  Croque- 
mitaine,  je  suis  le  petit-fils  de  Gargantua,  qui  fut 
en  son  temps  un  grand  mangeur  ;  car  pour  sa 
nourriture  ordinaire,  il  mangeait  par  semaine  un 
bœuf,  six  moutons,  autant  de  veaux,  cent  livres 
de  lard,  des  perdrix,  des  lièvres,  des  canards,  des 
poulets,  sans  compter.  Ses  grandes  richesses 
allèrent  à  son  fils  l'Espadron,  grand   mangeur  de 

6 


82  GARGANTUA 


poisson  et  fort  grand  buveur,  car  il  absorbait  au 
moins  une  barrique  par  jour  ;  son  verre  était  de 
bois,  c'était  un  baril  de  dix  litres  au  moins,  coupé 
par  le  haut. 

—  Mon  aïeule  était  sœur  de  Gargantua,  elle 
s'appelait  Sirène. 

—  Gargantua,  dit  le  marquis  de  Croquemitaine, 
foisait  des  enjambées  extraordinaires  ;  il  mettait 
un  pied  sur  la  pointe  de  Hillion  et  l'autre  sur  la 
tour  de  Cesson,  et  il  y  a  au  moins  une  lieue  entre. 

(^Extrait  d'un  conte  inédit,  qui  m'a  été  raconté  eti  1880, 
par  Joseph  André,  couturier,  à  Trébry,  près  Mon- 
cotitour"). 


VU 


LA   VAILLANTISE    DE    GARGANTUA 

|N  jour,  il  y  avait  des  gens  qui  ne  savaient 
comment  venir  à  bout  de  scier  en  temps 
utile,  pour  le  battre,  un  champ  de  douze 
jours  de  terre  ;  Gargantua  vint  à  leur  aide,  et, 
avec  son  couteau,  il  coupa  tout  le  blé,  sans 
mouiller  un  fil  de  sa  chemise.   Une  autre  fois,  il 


EN   HAUTE-BRETAGNE  83 

planta  dans  sa  journée  un  champ  de  choux  qui 
contenait  dix-huit  jours  de  terre,  et  il  faisait  les 
trous  avec  son  petit  doigt. 


Des  gens  se  plaignaient  un  jour  devant  lui,  et 
ils  disaient  qu'il  n'avait  pas  fait  d'hiver  et  que 
même  on  n'avait  pas  vu  de  neige  sur  la  terre  : 

—  Ne  vous  affligez  pas,  dit  Gargantua,  puisque 
vous  désirez  un  peu  d'hiver,   vous  allez  en  avoir. 

Il  cracha  sur  la  terre  une  seule  fois,  et  aussitôt 
elle  se  couvrit  de  neige,  et  il  y  en  avait  quatre 
pieds  de  hauteur  partout.  On  était  alors  au  mois 
de  mai,  et  pour  que  la  neige  ne  fît  pas  de  tort  aux 
gens,  Gargantua  souffla  dessus  et  elle  fondit 
aussitôt. 


* 


Gargantua  possédait  un  lapin  qui  avait  de  la 
graine  de  doucine  (?).  Son  lapin  lui  fit  trois  œufs  : 
du  premier,  il  sortit  une  voiture;  du  second, 
deux  chevaux  blancs  et  du  troisième  un  cocher. 
Il  fit  atteler  les  chevaux  à  la  voiture  et  alla  se 
promener  dedans. 

(  Conté  par  Marie  Huchet,  d'Ercè  ). 


84  GARGANTUA 


Dans  ce  conte,  qui  n'est  pas  toujours  bien  clair,  Gargantua 
ne  fait  plus  ses  exploits  ordinaires. 

On  remarquera  le  second  épisode  qui  semble  plaider  en  faveur 
de  ceux  qui  veulent  que  Gargantua  soit  un  dieu  solaire  oublié. 


VIII 


GARGANTUA  FAUCHEUR 


|N  jour,  Gargantua  était  à  faucher  dans  la 
prairie  des  Martyrs,  près  d'Auray,  qu'on 
a  depuis  appelée  la  prée  de  Gargantua.  Il 
trouva  sous  sa  faux  une  petite  gravelle  qui  l'arrêta  ; 
il  se  mit  en  colère,  et  prit  la  petite  gravelle,  qu'il 
jeta  entre  deux  rochers,  où  on  la  voit  encore.  Elle 
est  en  équilibre,  très  peu  appuyée,  et  elle  pèse 
autant  que  cinquante  tonneaux  de  cidre. 

Toujours  en  colère,  il  jeta  en  l'air  la  pierre  qui 
lui  servait  à  aiguiser  sa  faux  ;  elle  se  piqua  dans  le 
milieu  de  la  prairie  où  elle  est  encore  ;  elle  pèse 
plus  de  quinze  tonneaux  de  cidre.  Depuis  ce 
temps,  l'herbe  n'a  jamais  repoussé  ni  reverdi  dans 
la  prée  ;  elle  n'y  est  pas  plus  haute  que  l'ongle, 


EN   HAUTE-BRETAGNE  85 

et  il  y  a  auprès  une  épine  qui  n'a  jamais  repoussé 
ni  fleuri. 

Il  fallait  à  Gargantua  trente  aunes  de  toile  pour 
faire  un  gousson  de  chemise. 

{Conté  en  iSSo,  par  Pierre  Hamon,   de  Matignon, 
laboureur,  âgé  de  S  S  ans). 

On  peut  rapprocher  la  prairie  nuudite  dont  il  est  ici  question, 
des  endroits  assez  peu  rares  en  Haute-Bretagne,  où  l'herbe  ne 
pousse  plus,  parce  qu'elle  a  été  maudite  (cf.  mes  Traditions 
tt  Superstitions,  1. 1,  p.  384  et  t.  II,  p.  325). 

Les  autres  épisodes  se  retrouvent  dans  les  contes  précédents, 
les  pierres  à  aiguiser,  dans  les  petites  légendes  n°^  I  et  II. 

Il  est  plusieurs  fois  parlé  des  sept  aunes  de  toile  nécessaires 
pour  faire  les  goussons  de  chemise  du  géant.  Ce  trait  a  son 
similaire  dans  Rabelais  :  «  Pour  sa  chemise  furent  levés  neuf 
cents  aulnes  de  toile  de  ChastcUerauh  et  deux  cents  pour  les 
coussons  en  sorte  de  carraulx,  lesquels  on  mit  soubs  les  ais- 
seUes.  »  Liv.  I,  ch.  VIII. 


IX 


GARGANTUA    ET   LE    DIABLE 

UAND  Gargantua    fut  né,  il  fallut  mettre 
sept  hommes,  armés  de  pelles,   pour  lui 
fourrer  de  la  bouillie  dans  la  bouche. 
Lorsqu'il  fut  devenu  grand,   il  passa  d'une  en- 


86  GARGANTUA 


ambée  par-dessus  l'étang  de  Jugon,  et  il  deman- 
dait encore  :  «  Qu'est-ce  que  c'est  que  ce  petit 
ruisseau-là  »  ?  Pour  aiguiser  sa  fauciUe,  il  avait  une 
grosse  pierre;  il  la  laissa  un  jour  dans  les  champs, 
auprès  de  Saint-Mirel,  où  elle  est  encore. 

Il  eut  un  jour  une  dispute  avec  le  diable,  et  ils 
firent  un  pari  pour  savoir  lequel  des  deux  était 
le  plus  fort.  Le  diable  alla  dans  la  forêt,  et  il 
arrachait  les  plus  gros  arbres  ;  mais  Gargantua  en 
déracina  d'aussi  gros,  et,  pour  lier  son  fagot,  il 
en  tordit  quelques-uns  des  plus  grands  comme  on 
tord  une  hart  de  chêne. 

Le  diable  s'avoua  vaincu  ;  alors  il  fit  une  autre 
gageure  avec  Gargantua  :  il  paria  que  le  géant  ne 
pourrait  remplir  une  auge  avec  son  sang.  Gargantua 
accepta  le  pari  ;  mais  le  diable  avait  fait  un  trou  à 
l'auge,  et  le  pauvre  Gargantua  mourut  au  bout 
de  son  sang. 

(Cmtté  en  iSSo,  par  Jeanne-Marie  Chcsnais,  de  Jugon, 
domestique,  âgée  de  25  ans  environ'). 

L'épisode  de  la  bouillie  figure  dans  le  Gargantuas  de  Troyes , 
p.  9,  et  dans  celui  d'Épinal,  p.  13. 

a  Lorsqu'on  lui  donnoit  de  La  bouillie,  on  avoit  pris  la  pré- 
caution de  la  lui  présenter  au  bout  d'une  pelle  longue  de  quatre 
toises....  11  fallut  lui  faire  une  ample  provision;  ainsi,  outre  les 
six  chaudières  qu'on  lui  faisoit  tous  les  jours,   on   fut    encore 


EN    HAUTE-BRETAGNE  87 


obligé,  pour  l'empêcher  de  pleurer,  de  lui  en  faire  encore  six 
autres.  » 

La  dispute  et  les  paris  de  Gargantua  avec  le  diable  sont  vrai- 
semblablement soudés.  Beaucoup  de  héros  dans  les  contes  popu- 
laires font  des  gageures  sembl.-iblcs.  Dans  \csCottlesdela  CornouailU 
de  Hunt,  sainte  Agnès,  pour  se  débarrasser  du  gé.int  Bolsterqui 
était  amoureux  d'elle,  lui  demande  de  remplir  avec  son  sang  le 
trou  d'un  rocher  ;  mais  le  rocher  avait  un  trou  qui  communiquait 
avec  la  mer,  et  Bolster  meurt  au  bout  de  son  s.ing. 

Ordinairement,  au  rebours  de  ce  qu'on  a  lu  ici,  c'est  le  diable 
qui  est  dupé. 


X 


GARGANTUA  ET  LA  BONNE  FEMME 

|N  jour,  Gargantua  alla  ramasser  la  fouée 
d'une  bonne  femme  ;  il  tordit  les  plus 
gros  arbres  pour  faire  des  harts,  et  il 
arrachait  les  autres  chênes  de  la  forêt  pour  en 
faire  des  fagots  ;  la  petite  bonne  femme  lui  dit 
de  les  fendre,  et  il  les  cassait  entre  ses  doigts. 
Quand  il  eut  fini,  elle  lui  donna  de  lu  bouillie 
de  blé  noir  ;  mais  il  avala  timbale  et  bouillie. 

Quand  il  était  à  faucher,  on  mettait  des  en- 
clumes dans  le  pré  ;  mais  il  les  coupait  avec  sa 
faux,  et  il  disait  : 


88  GARGANTUA 


—  C'est  un  petit  brin  d'ajoncs  que  j'ai  trouvé 
dans  la  prée  ! 

{Covtc  en  jSSi,  par  J.  M.  Comault,  du  Gouray, 
âgé  de  1$  ans). 

L'épisode  des  fagots  se  retrouve  en  plusieurs  contes.  Cf.  le 
conte  n°  III,  et  le  commentaire  à  la  suite;  sur  la  faux  qui  coupe 
tout,  cf.  plus  loin  une  légende  angoumoise. 


XI 


GARGANTUA    ET  LES    JAGUENS 

jL  y  avait  une  fois  un  homme  qui  était 
grand,  grand,  si  grand  qu'il  dépassait  tous 
les  arbres  de  son  pays,  et  il  était  gros 
comme  un  fût  de  vingt-cinq  barriques  pour  le 
moins.  Il  demeurait  à  Plévenon,  et  les  Jaguens 
qui  ne  l'avaient  jamais  vu,  désiraient  vivement 
connaître  ce  géant  qu'on  nommait  Gargantua. 

Gargantua   apprit  cela,  et  il  vint  à  Saint-Jacut- 
de-la-Mer,   pour  se  faire  voir  aux  Jaguens  ;    mais 
à  sa  vue,  ils  furent  effrayés,  et  ils  s'écrièrent  : 
—  Ma  fa.,  mon  fa,  sauvons-nous,  v'ià  l'diab'e  ! 
Gargantua,  qui  croyait  que  les  Jaguens  se  mo- 
quaient de  lui,  leva  sa  canne  qui  pesait  trois  mille 


EN   HAUTE-BRETAGNE  89 

et  en  écrasa  sept.  Les  gendarmes  vinrent  pour 
prendre  Gargantua  ;  mais  les  Jaguens  fuyaient  en 
criant  : 

—  Dieu  me  damne,  mon  fu,  les  clriens  etiraigés 
sont  dans  l'Isle  ! 

Car  à  Saint-Jacut,  on  n'aime  guère  les  gen- 
darmes, et  quand  on  les  voit  de  loin,  tout  le 
monde  crie  que  les  chiens  enragés  sont  dans 
l'Isle. 

Cependant  les  gendarmes  voulurent  prendre 
Gargantua  ;  mais  il  les  écrasa  comme  des  pommes 
cuites,  et  il  partit  pour  s'en  retourner  à  Plévenon. 

En  passant  à  l'Arguenon,  il  eut  envie  de  pisser, 
et  il  pissa  si  fort  qu'il  fit  la  rivière  de  l'Arguenon, 
qui  coule  depuis  ce  temps-là. 

Il  vint  au  bourg  de  Saint-Cast,  où  il  acheta 
du  tabac  en  carotte  pour  chiquer,  et  il  alla  dans 
l'Isle  ;  là  il  prit  une  chique  ;  mais  il  trouva 
dedans  trois  petits  graviers  qu'il  jeta  dans  le  havre 
où  on  les  voit  encore  :  c'est  Becrond ,  et  les  deux 
Feillâtres. 

Gargantua  s'en  alla  ensuite  à  Plévenon,  où  il 
vit  encore,  s'il  n'est  pas  mort. 

{Conté  en  iSSl,  par  François  Marquer,  de  Saini- 
Casl,  mousse,  âgé  de  14  ans). 


90  GARGANTUA 


Ici,    Gargantua  entre  dans  le  cj'cle   des  Joyeuses  histoires  des 
Jaguens.  Cf.   mes  Contes  des  Marins. 

La  rivière,  produit  de  ces  compisseries,  a  plusieurs  similaires. 


xn 


GARGANTUA   A   DINARD 


jARGANTUA  fut  un  jour  à  Dinard,  et  comme 
il  avait  chaud  et  soif,  il  entra  dans  mie 
auberge  où  il  demanda  du  cidre;  on  lui 
en  servit  une  inoqiie  ;  mais  il  ne  s'aperçut  pas  de 
l'avoir  bue,  et  il  en  redemanda  d'autres.  Il  y  avait 
sept  hommes  dans  l'auberge  qui  prirent  les  me- 
sures dans  lesquelles  on  tirait  du  cidre,  et  se 
mirent  à  faire  la  chaîne  depuis  la  clé  du  tonneau 
jusqu'à  la  bouche  de  Gargantua,  et  il  y  en  avait 
un  qui  lui  versait  à  boire  dans  la  bouche.  Il  vida 
tout  le  tonneau  ;  mais  comme  il  avait  encore  soif, 
il  voulut  aller  à  Saint-Malo,  et  il  passa  en  une 
enjambée  de  Dinard  à  Saint-Malo.  Là  il  avala  un 
navire  de  sept  tonneaux,  et  comme  cela  le  gênait 
dans  la  gorge,  il  disait  : 


EN   HAUTE-BRETAGNE  9I 

—  Qii'est-ce  que  c'est  que  cette  petite  mouche 
qui  me  chatouille  ? 

Quand  il  mangeait,  il  y  avait  sept  hommes  qui 
lui  enfournaient  des  pains  dans  la  bouche  avec 
des  pelles  de  bois. 

H  est  mort  à  Saint-Malo,  et  sur  la  grève,  on 
voit  une  de  ses  dents  ;  c'est  un  rocher  qui  est  gros 
comme  sept  chevaux. 

(Cottli  en  iSSo,  par  Marie  Hèry,  de  Saint- Jacut,  âgée  de 
2^  ans  environ  ;  elle  le  tient  de  sa  mère,  pêcheuse  de 
Saitu-Jacut'). 

Dans  ic  conte  de  M*"'  de  Ccmy,  qu'on  trouvera  plus  loin, 
il  est  aussi  parlé  d'une  dent  que  le  géant  se  casse  ;  c'est  le 
menhir  connu  à  Saint-Suliac  sous  le  nom  de  Dent  de  Gar- 
gantua. Les  trois  pics  d'une  montagne  en  forme  de  canines, 
et  qu'on  voit  à  Sasscnage  (Isère),  se  nomment  aussi  Dents  de 
Gargantua  (Bourquelot). 

Les  sept  hommes  occupés  à  enfourner  des  pains  dans  la  bouche 
de  Gargantua  figurent  aussi  dans  les  Petites  Légendes  n°^  II,  IV; 
dans  un  conte  picard  ci-après;  dans  Gargantua  au  pays  de 
Reli,  et  dans  un  conte  nivemais. 

Les  autres  épisodes  se  retrouvent  dans  les  coûtes  précédents. 


92  GARGANTUA 


XIII 


GARGANTUA    A     GAHARD 


jL  fallait  sept  personnes  à  Gargantua  pour  le 
servir  :  un  jour  qu'il  dînait  et  qu'on  lui 
enfournait  dans  la  bouche  un  pain  entier 
de  vingt  livres  avec  une  pelle  à  four,  celui  qui  en- 
fournait le  pain  lâcha  la  pelle  qui  entra  au  gosier 
de  Gargantua. 

—  Tu  m'as  envoyé  un  hourrier  (fétu  de  paille), 
dit  Gargantua,  je  vais  te  tuer. 

Heureusement,  comme  d'habitude,  sa  colère 
passa  vite.  Il  alla  se  promener,  et  comme  sa  diges- 
tion avançait,  il  s'arrêta  le  long  d'un  fossé  et 
ayant  fait  un  énorme  pet,  il  rendit  la  pelle  ;  mais 
avec  une  telle  force,  qu'elle  traversa  le  talus 
contre  lequel  il  s'était  arrêté. 

Un  autre  jour  qu'il  se  promenait  sur  les  bords 
de  la  rivière  de  Minette,  auprès  de  la  Baille,  il  fut 
poursuivi  par  une  meute  de  chiens  ;  mais  il  les 
écrasa  en  lançant  sur  eux  les  rochers  du  Perrot 
que  l'on  voit  encore  sur  les  bords  du  ravin. 

(Retutilli  à  Gahard,  par  M.  Béxitr). 

L'épisode  de  Gargantua  poursuivi  par  les  chiens,  se  retrouve 
CD  Poitou. 


EN    HAUTE-BRETAGNE  93 


XIV 


GARGANTUA   A    SAINT-SULIAC 

ORSQ.UE  Gargantua  passait  à  Saint-Suliac, 
ce  qui  lui  arrivait  quelquefois,  les  gens  du 
bourg  l'invitaient  à  se  reposer  et  à  «  man- 
ger un  morceau.  »  Il  acceptait  volontiers.  On  lui 
servait  alors  des  veaux,  des  moutons,  des  porcs 
qu'il  avalait  tout  entiers  ;  mais  ce  qu'il  préférait, 
c'était  du  pain  trempé  dans  du  lait.  On  apportait 
devant  lui  une  énorme  cuve  qu'on  remplissait  de 
lait.  Alors  les  hommes  de  Saint-Suliac  se  parta- 
geaient la  besogne  :  les  uns  ne  faisaient  que 
couper  continuellement  des  pains  qu'ils  jetaient 
dans  la  cuve  de  lait,  pendant  que  les  autres,  armés 
de  grandes  pelles  de  bois,  enfournaient  sans  relâche 
le  pain  trempé  dans  la  bouche  de  Gargantua. 

{Conlè  en  jSSi  par  Guillaume  Dioré,  de  Saini-Suliac, 
âgé  de  16  ans ,  et  recueilli  par  M.  L.  Decomhe). 

A  propos  de  Gargantua  à  Saint-Suliac ,  voici  de  nouveaux 
renseignements  sur  les  pierres  auxquelles  s'attache  son  nom. 
Ils  me  sont  arrivés  après  le  tirage  des  deux  premières  feuilles 
«ie  ce  livre,  et  je  les  dois  à  l'obligeance  de  M.  Decombe. 


94  GARGANTUA 


La  crête  du  cote.iu  de  Gareau  (on  écrit  habituellement  Garot, 
mais  au  cadastre  de  la  commune  j'ai  relevé  Gareau)  est  cou- 
ronnée par  une  chaîne  rocheuse,  dentelée,  dont  la  silhouette,  se 
profilant  sur  le  ciel,  représente  (avec  beaucoup  de  bonne 
volonté)  les  dents  inégales  d'une  scie  gigantesque.  Dans  plu- 
sieurs endroits,  ces  énormes  blocs  de  quartz  ont  été  exploités 
par  les  carréyeurs.  Il  en  reste  cependant  quelques-uns  qui  sont 
encore  fort  beaux. 

La  crête  dentelée  s'appelle  le  Dentier  ou  le  Râtelier  de  Gar- 
gantua. Un  bloc  porte  le  nom  de  Ber  de  Gargantua.  Un  autre 
s'appelle  la  Potence  de  Gargantua.  Un  dolmen  ,  détruit  aujour- 
d'hui et  dont  il  est  parlé  au  commencement  de  ce  chapitre, 
s'appelait  aussi  le  Ber  de  Gargantua,  et  il  était  à  quelques  mètres 
du  dolmen  décapité,  appelé  par  les  uns  la  Dent  dt  Gargantua^ 
par  les  autres  le  Gravier  de  Gargantua. 

D'après  M.  Delacroix,  maire  de  Saint-Suliac,  la  «  vraie 
Dent  »  de  Gargantua  serait  le  menhir  de  Cbablé,  en  la  même 
commune,  et  le  menhir  de  la  grève  serait  un  simple  gravier 
sorti  de  la  chaussure  du  géant. 


§  V.  —  LÉGENDES  RECUEILUES  PAR  DIVERS 
AUTEURS 


^w&^E  n'ai  point  recueilli  personnellement  les 
p^jp  deux  légendes  qui  suivent  :  La  première, 
v\~!fM  qui  est  la  plus  ancienne  où  l'on  parle  du 
Gargantua  populaire,  remonte  au  commencement 
de  ce  siècle.  Celle  que  M^e  de  Cerny  a  publiée 
dans  Saint-Suliac  et  ses  Légendes,  a  dû  lui  être 
racontée  vers  1860. 


EN    HAUTE-BRETAGNE  9 S 


GARGANTUA    DANS    LE    PAYS   DE  RETZ 

ARGANTUA  est  trcs  connu  dans  l'ancien 
Xff:  duché  de  Retz,  qu'il  a  parcouru,  il  y  a 
bien  longtemps,  et  les  paysans  ont  gardé 
son  souvenir.  C'est,  disent-ils,  un  géant  énorme, 
dont  la  taille  égale  en  hauteur  celle  des  plus  grands 
arbres  de  la  forêt.  Ce  géant  venait  de  très  loin  ; 
il  voyage  toujours.  Il  n'est  pas  méchant,  pourvu 
qu'il  trouve  de  quoi  satisfaire  son  immense  appétjt. 
Il  porte  dans  ses  poches  tous  les  gens  nécessaires  à 
son  service.  Un  drôle  (troll  ?)  qui  le  suit  a  le  dos 
chargé  de  la  farine  et  du  vin  qu'il  doit  dévorer 
dans  son  prochain  repas.  Lorsqu'il  arrive  dans  un 
endroit  qui  lui  semble  propre  à  établir  sa  cuisine, 
il  s'arrête  ;  son  drôle  décharge  son  fardeau  et  s'oc- 
cupe de  suite  à  construire  un  four  assez  grand 
pour  faire  cuire  cent  pains  de  dix-huit  livres 
pesant.  Cette  opération  lui  coûte  tout  au  plus  dix 
minutes  ;  le  bois  pour  chauffer  ce  four  est  apporté 
sans  qu'on  sache  comment,  les  flammes  consument 
des  arbres  entiers. 


96  GARGANTUA 


«  Pendant  ce  temps,  les  gens  du  géant  sont  sortis 
de  ses  poches,  chacun  s'est  occupé  de  son  travail, 
et  en  moins  d'une  demi-heure,  la  table  est  servie. 
Cette  table,  dont  on  ne  donne  pas  les  dimensions, 
est  ordinairement  chargée  d'un  bœuf  rôti,  de 
quelques  veaux,  moutons  et  cochons,  pris  dans  le 
voisinage.  Un  des  gens  de  Gargantua,  monté  sur 
cette  table,  remplit  à  coups  de  hache  les  fonctions  d'é- 
cuyer  tranchant  ;  les  autres,  par  le  moyen  d'é- 
chelles qui  posent  sur  la  table  et  sont  appuyées 
sur  les  épaules  de  sa  seigneurie,  introduisent  dans 
son  énorme  bouche,  par  le  moyen  de  fourches,  de 
la  viande  et  du  pain.  Le  drôle  est  chargé  de  verser 
dans  le  gosier  du  géant  le  vin  qui  lui  est^  néces- 
saire pour  faire  passer  les  aUments. 

«  Le  vase  dans  lequel  il  boit  est  le  tonneau  lui- 
même  :  il  en  vide  ordinairement  douze  à  chaque 
repas.  Un  de  ces  tonneaux  s'échappa  un  jour  des 
mains  de  l'échanson  et  passa  avec  la  liqueur  qu'il 
contenait  dans  les  entrailles  de  Gargantua  ;  il  en 
fut  quitte  pour  un  violent  accès  de  colique  ;  les 
cris  qu'il  poussa  alors  furent  si  effrayants  qu'ils 
firent  déserter  tous  les  habitants  des  environs  qui, 
depuis,  n'ont  osé  revenir.  Voilà  pourquoi  le  pays 
où  se  passa  cet  événement  (entre  Rennes  et  Nantes) 


EN    HAUTE-BRETAGNE  97 


n'est  plus  maintenant  qu'une  lande  sans  habitants 
et  sans  culture. 

«  Après  son  dîner,  Gargantua  s'endort  pendant 
trente  ou  quarante  heures  ;  son  drôle  le  veille.  Le 
reste  de  ses  gens  profite  de  son  sommeil  pour  faire 
disparaître  les  débris  du  repas  et  chercher  les  nou- 
velles provisions  dont  doit  se  charger  le  drôle 
avant  de  se  remettre  en  route. 

«  C'est  au  résultat  d'une  de  ses  digestions  que  les 
villageois  de  ce  pays  attribuent  la  formation  du 
Mûiit-Gargant,  situé  à  quelque  distance  de  Nantes. 
Il  y  a  près  de  Rouen  un  endroit  qui  porte  le 
même  nom,  et  qui,  probablement,  a  la  même 
origine. 

«  Ils  racontent  aussi  comment  il  éteignit  l'in- 
cendie qui  consumait  le  château  d'une  fée  de  ses 
amies,  auquel  un  méchant  enchanteur  avait  mis 
le  feu.  » 

(Thotn.is  de  Saint-Mars,  dans  les  Mémoires  de  l'Académie 
ceUiqje,  t.  V,  pp.  392-5)- 

Ce  conte  montre  Gargantua  marchant  toujours  ,  comme  li; 
Jnif-Errant;  ce  même  attribut  est  l'un  de  ceux  du  Gargantua 
corse. 

J'ai  ler-ouvé  sur  le  versant  de  la  Manche  l'immense  appétit 
du  gt'ant  (cf.  le  commo-ucirc  du  n°  H);  son  vase  à  'joire  (cf. 
le  comminuirc  du  fragment  n°  II)  ;  le  résulut  de  ses  digestions 
(cf.  le  coromenuire  du  n°  II  et  le  conte  picard,  p.  îiz). 

7 


98  GARGANTUA 


L'incendie,  dont  Thomas  de  Saint-Mars  n"a  pas  voulu  parler 
plus  explicitement  par  pudibonderie ,  fut  vraisemblablement 
éteint  par  une  pisserie  de  Gargantua  (cf.  une  aventure  de 
Gulliver;  Gargantua  en  Bourgogne,  p.  259  et  Gargantua  com- 
pissant  les  Parisiens  du  haut  des  tours  Notre-Dame)  (Rabelais, 
liv.  I,  chap.  XVII). 


II 


LA   DENT   DE    GARGANTUA 


ARGANTUA  était  uu  géant  comme  on  en 
voit  peu  ;  son  âge,  on  l'ignore,  et  tout 
porte  à  croire  qu'il  naquit  avec  les  élé- 
ments. Il  était  si  grand,  que  sa  tête  se  perdait 
dans  les  nuages  et  qu'en  deux  enjambées  il  allait 
de  Saint-Malo  en  Angleterre.  Il  était  si  grand,  si 
grand,  qu'il  passait  par-dessus  les  clochers  et  les 
montagnes,  et  que,  pour  son  plaisir,  il  faisait  en 
huit  jours  le  tour  du  monde. 

«  Revenant  de  l'un  de  ses  voyages,  il  passa  par 
Dinan  ;  il  s'y  arrêta  un  instant  pour  visiter  les 
Géants  qui  demeuraient  en  Saint-Samson,  et  il 
lui  prit  fantaisie  de  descendre  la  Rance  pour  se 
rendre  à  Saint-Malo,  qui  n'était  alors  qu'un 
rocher  désert.  Les  rives  de  cette  rivière  le  char- 
mèrent i  tel  point  qu'il  songea  à  se  fixer  sur  ses 


UN    HAUTE-BP.ETAGXr.  99 

bords.  A  cette  époque,  la  Rance  n'était  encore 
qu'un  ruisseau  l'omié  des  larmes  de  sa  sœur, 
veuve  depuis  quelques  années  ;  mais  une  chose 
l'embarrassait,  les  montagnes  peu  élevées  ne  lui 
pemiettaient  pas  de  se  creuser  une  grotte  commode 
et  agréable  où  il  pût  se  mettre  à  l'abri  des  rigueurs 
de  l'hiver.  L'on  était  alors  au  printemps.  Il  réflé- 
chit un  instant  à  ce  qu'il  ferait,  et  décida  qu'il 
pourrait  bien  prendre  ses  quartiers  d'été  sur  ces 
rives  enchantées,  et  coucher  à  la  belle  étoile  pen- 
dant les  deux  saisons  qui  s'annonçaient  devoir 
être  fort  tempérées. 

«  C'était  un  grand  philosophe,  un  grand  penseur, 
que  ce  Gargantua,  et,  quand  il  avait  bien  pensé, 
bien  réfléchi,  comme  on  ne  fumait  pas  le  cigare 
de  son  temps,  il  prenait  ses  récréations  à  voir 
flotter  les  nuages.  Il  s'étendait  alors  nonchalam- 
ment sur  les  grèves,  ôtait  ses  chaussures,  et  laissait 
les  lames  se  briser  sur  ses  larges  pieds.  Souvent  il 
s'amusait  à  voir  les  homards,  les  poinclos  et  les 
bigorneaux  se  jouer  entre  ses  doigts,  et  poursuivre 
de  leurs  longs  ciseaux  les  petits  poissons  qui 
jouaient  à  cache-cache  sous  ses  ongles,  en  se  mo- 
quant des  cornes  qu'on  leur  présentait. 

«Mais  un  jour,  en  écoutant  les  amoureuses  con- 


1 OO  GARGANTUA 


fideuces  des  chevrettes,  notre  sire  se  prit  à  avoir 
envie  de  devenir  amoureux.  Cette  pensée  le  rendit 
tout  triste.  Ce  sentiment  était  chose  facile  chez  les 
homards  et  les  bigorneaux,  mais  pour  lui,  depuis 
qu'il  courait  le  monde,  jamais  il  n'avait  vu  femme 
qui  pût  lui  convenir.  Dans  son  dépit  d'être  con- 
damné à  vivre  seul,  il  allongea  les  jambes  avec 
une  telle  force  qu'il  renversa  une  barque  qui 
voguait  sur  les  eaux  du  ruisseau.  Sans  un  petit 
cri  sorti  de  cette  barque,  notre  géant  ne  se  fût 
pas  aperçu  de  cet  événement  ;  surpris,  étonné,  il 
jette  un  regard  sur  les  flots,  et  voit  entre  les  lames 
un  petit  être  qui  luttait  avec  énergie  contre  le 
courant  qui  l'emportait  au  large.  Gargantua  se 
lève,  plonge  sa  large  main  dans  les  eaux,  et  en  retire 
quelque  chose  de  gracieux  :  un  petit  rien  drapé 
dans  de  longues  gazes  roses,  qui  laissent  apercevoir 
les  formes  les  plus  gracieuses. 

«  —  Qu'est-ce  que  cela  ?  dit  Gargantua,  exami- 
nant attentivement  cette  petite  forme  humaine  ; 
jamais  je  n'ai  vu  rien  de  si  beau! 

«  Il  se  demandait  donc  ce  que  ce  pouvait  être  : 
un  ange  du  ciel  ou  une  créature  de  la  terre.  Ce 
n'était  ni  l'un  ni  l'autre  :  C'était  un  génie,  une 
Fée  des  eaux  !  La  jolie  Fée,  en  ouvrant  ses  beaux 


EN    HAUTE-BRETAGNE  lOI 

yeux  bleus ,  regarda  Gargantua  avec  surprise  ; 
puis,  s'enhardissant  petit  à  petit,  elle  se  mit  à 
sauter  sur  ses  doigts  et  à  danser  dans  sa  main. 
Gargantua,  émer\'eillé  de  ses  grâces,  et  oubliant 
que  sa  pensée  se  traduisait  par  un  bruit  aussi 
éclatant  que  le  son  du  cor,  pensa  tout  haut  : 
«  Ho  !  ho  !  fit-il,  voici  bien  ma  femme  !  c'est 
dommage  qu'elle  soit  si  petite  !  »  Et  Gargantua, 
relevant  sa  main  droite,  voulut  la  caresser  en  lui 
adressant  de  douces  paroles. 

«  Mais  sa  voix,  qui  couvrait  le  bruit  du  tonnerre, 
effraya  tellement  la  Fée  que,  déployant  ses  ailes 
de  papillon,  elle  s'enfuit  au  fond  des  eaux. 

«  Gargantua,  en  la  voyant  disparaître ,  jeta  des 
cris  si  forts  que  les  échos  effrayés  refusèrent  de 
les  répéter  et  se  cachèrent  dans  leurs  antres.  Notre 
géant,  épris  des  charmes  de  la  Fée,  ne  quitta  plus 
les  bords  de  la  Rance,  où  il  l'attendait  avec 
anxiété.  En  adoucissant  sa  voix,  il  l'appelait  avec 
de  douces  paroles.  La  jolie  Fée,  qui  l'entendait 
des  galeries  de  son  palais  de  cristal,  se  laissa  aller 
à  la  curiosité,  et  quittant  ses  bosquets  d'algues 
vertes,  elle  montra  sa  jolie  tête  blonde  à  la  surface 
des  eaux. 

«  Gargantua,  que  l'amour  rendait  clairvoyant, 


i02  GARGANTUA 


l'aperçut,  et  prenant  un  air  tendre,  il  lui  conta 
ses  peines  et  sa  violente  passion.  La  Fée  s'en 
amusa  et  trouva  plaisant  d'être  aimée  d'un  pareil 
géant,  qui  passnit  dans  le  monde  des  Génies  pour 
être  un  grand  philosophe,  fort  peu  occupé  de 
plaisirs  frivoles,  et  renommé  pour  son  indiffé- 
rence; elle  lui  promit  de  venir  le  visiter  chaque 
jour  et  ne  manqua  pas  au  rendez-vous. 

«  Un  siècle  s'écoula  en  douces  causeries  ;  mais 
voilà  qu'un  jour  Gargantua  songea  au  mariage  ; 
en  conséquence,  il  en  parla  aux  frères  de  son 
amante.  Ces  derniers  le  refusèrent,  et  firent  part  à 
leur  sœur  du  désespoir  du  Géant.  La  Fée  le  parta- 
gea, et  ses  frères  attendris  promirent  de  rappeler 
Gargantua. 

«  L'amoureux  Géant  revint  enchanté,  et  en  aima 
davantage  la  bonne  Fée  ;  mais  les  Génies  mirent 
une  condition  à  ce  mariage;  ils  appelèrent  au 
serment  Gargantua  qui  leur  jura,  foi  de  Géant, 
qu'il  ne  naîtrait  pas  d'enfant  de  cette  union.  Après 
cette  promesse,  on  fixa  le  jour  des  noces,  et  le 
mariage,  auquel  assistèrent  toutes  les  Fées  et  les 
Génies  de  la  Rance,  se  célébra"!  brillamment  A  la 
surface  des  eaux.  Quand  les  fêtes  furent  terminées, 
la  petite  Fée  partit  assise  sur  le  pouce  de  son  mari. 


EN   HAUTE-BRETAGNE  IO3 

«  Le  bonheur  fut  grand  dans  le  nouveau  ménage. 
Le  Géant  adorait  sa  femme,  qui  de  son  côté  ido- 
lâtrait son  époux.  Gargantua  se  montrait  doux, 
poli,  complaisant,  et  se  ployait  à  tous  les  caprices 
de  sa  petite  femme,  qui  se  promenait  dans  sa 
barbe  comme  dans  un  bois,  dansait  dans  ses 
mains,  sautait  sur  ses  doigts  de  pieds  ou  se 
cachait  dans  ses  oreilles  où  elle  lui  contait  des 
tendresses.  Mais  le  Génie  du  mal,  qui  n'avait  pas 
été  convié  à  la  noce,  jaloux  de  leur  bonheur, 
vint  un  soir  les  visiter  et  jura  qu'il  se  vengerait  de 
cet  oubli  des  convenances. 

«  Dans  la  nuit  qui  suivit  cette  visite,  la  Fée  apprit 
avec  joie  à  son  mari  qu'elle  allait  être  mère.  Gar- 
gantua, au  lieu  de  se  réjouir  de  cette  heureuse 
nouvelle,  fronça  le  sourcil  en  se  rappelant  le  ser- 
ment fait  à  ses  beaux-frères ,  et  déclara  qu'il  était 
décidé  à  ne  pas  le  violer  en  avalant  ses  enfants 
sitôt  après  leur  naissance.  Cette  détermination  jeta 
la  petite  Fée  dans  une  grande  douleur,  mais  en 
sa  qualité  de  femme,  elle  sut  dissimuler  son  cha- 
grin et  promit  de  se  conformer  aux  désirs  de  son 
époux.  Gargantua,  charmé  de  sa  docilité,  lui 
donna  un  bon  baiser  et  s'endormit  profondé- 
ment. 


104  GARGANTUA 


c(  Lorsque  sa  femme  l'entendit  ronfler,  elle  sortit 
de  son  lit,  ouvrit  ses  ailes  et  se  rendit  sur  les 
bords  d'un  lac  situé  dans  la  forêt  de  Chausey,  où 
demeurait  sa  nourrice;  la  bonne  femme  fut  en- 
chantée de  la  revoir;  elle  la  consola  et  lui  dit  : 
«  Monseigneur  Gargantua  n'a  pas  pour  habitude 
d'y  regarder  de  si  près  :  je  saurai  bien  le  tromper 
en  lui  faisant  avaler  un  chevreau  pour  votre 
enfant,  que  ma  fille  élèvera  sous  les  eaux  du  lac, 
où  Sa  Seigneurie  n'ira  pas  le  chercher.  Soyez  sans 
inquiétude  sur  l'issue  de  cette  affaire;  j'en  ai 
trompé  de  plus  fins  que  lui  ;  retournez  chez  vous 
et  ne  confiez  votre  secret  à  personne. 

«  La  Fée,  toute  joyeuse,  revint  prendre  sa  place 
dans  le  lit  de  son  époux  endormi,  qui  ne  se  douta 
jamais  ni  de  son  absence  ni  de  la  trame  ourdie 
contre  lui. 

«  Quand  le  moment  de  la  délivrance  de  la  Fée 
fut  arrivé,  la  nourrice  vint  la  visiter  et  trouva 
mille  prétextes  pour  éloigner  le  Géant,  qui  trouva, 
un  soir  en  rentrant  de  ses  promenades,  sa  femme 
malade.  Il  s'en  inquiéta,  et  la  nourrice,  l'appelant 
à  Iccart,  lui  lemit  dars  l'ombre  un  paquet  em- 
ballé qu'elle  lui  présenta  comme  son  fils,  pour 
lequel  elle  réclamait  le  ba'ssr  paternel.    Le  Géant 


EN    HAUTE-BRETAGNE  I0> 

le  saisit  et  l'avala  d'une  gaulée,   dit  la  tradition. 

«  Pendant  ce  temps,  la  sœur  de  lait  de  la  Fée 
fendait  les  airs  avec  le  nouveau-né  qu'elle  empor- 
tait dans  son  lac.  Gargantua,  qui  depuis  plusieurs 
mois  boudait  sa  femme,  se  remit  à  l'aimer  comme 
par  le  passé  ;  il  l'aima  si  bien  qu'un  an  après  la 
naissance  de  son  premier  enfant,  la  Fée  donna 
le  jour  à  un  second  fils  qui  fut  rejoindre  le 
premier,  pendant  que  le  Géant  avalait  un  jeune 
porc. 

«  Quatre  naissances  suivirent  et  furent  aussi  heu- 
reusement cachées  que  les  précédentes.  Gargantua 
avait  avalé  :  un  chien,  un  veau,  un  âne  et  un 
poulain  pour  ses  enfants,  dont  il  ne  redoutait  plus 
la  naissance. 

«  Enfin  il  en  vint  un  septième,  sur  lequel  on  ne 
comptait  pas  de  sitôt ,  et  la  nourrice  n'avait  rien 
préparé  pour  fêter  sa  venue,  qui  fut  un  sujet  de 
trouble  pour  les  pauvres  Fées,  car  Gargantua 
arrivait  au  logis  en  même  temps  que  l'eiifant  au 
monde,  et  elles  n'avaient  rien  à  lui  offrir.  Le 
Géant  s'assit  auprès  de  sa  femme  et  demanda  le 
nouveau-né.  Désespérée ,  ne  sachant  comment 
faire  pour  soustraire  l'enfant  à  la  voracité  pater- 
nelle, la  nourrice  allait  le  livrer  quand  tout  à  coup 


Io6  GARGANTUA 


elle  heurta  un  quartier  de  roche  ;  une  idée  traverse 
son  esprit  :  elle  jette  le  marmot  dans  une  crique  ; 
saisit  la  roche,  l'emballe  et  la  présente  au  Géant, 
qui  ouvre  une  grande  bouche  et  se  dispose  à  avaler 
ce  dernier  rejeton  de  sa  race. 

«  Malheureusement  la  pierre  était  un  peu  grande, 
et  en  passant  dans  le  gouffre,  elle  brise  une  dent 
du  Géant,  qui  s'aperçoit  alors  de  la  supercherie  de 
la  nourrice.  Il  entre  dans  une  grande  colère  contre 
la  matrone,  à  laquelle  il  veut  donner  un  coup  de 
pied  ;  la  nourrice  s'esquive,  le  coup  porte  à  faux, 
et  Gargantua  enfonce  dans  la  mer  le  terrain  cul- 
tivé sur  lequel  il  se  trouve  et  fait  naître  la  plaine 
de  Mordre  ou  de  Mordreuc. 

«  La  nourrice  prend  l'enfant  et  s'échappe,  heu- 
reuse da  la  réussite  de  son  tour. 

«  Gargantua,  sentant  la  roche  lui  peser  sur  l'esto- 
mac, et  craignant  les  effets  fâcheux  d'une  mau- 
vaise digestion,  s'éloigna  de  sa  femme,  et  s'étant 
arrêté  dans  la  grève,  non  loin  de  Garot,  il  rendit  la 
dent  qu'il  avait  avalée  la  première.  Elle  se  piqua 
debout  dans  le  sable,  près  du  ruisseau  qui  coule  à. 
la  pointe  de  Garot,  où  elle  resta  telle  que  nous  la 
voyons,  pour  attester  la  vérité  de  cette  histoire. 

«  Gargantua,  toujours  en  proie  aux  souffrances 


E\    HAUTE-BRETAGNE  IO7 

occasionnées  par  une  digestion  difficile,  fit  quelques 
pas  vers  Saint-Malo  ;  mais  se  sentant  au  pied  une 
vive  douleur,  il  se  baissa,  ôta  son  soulier  et  y 
trouva Devinez? 

«  Un  gravier  I 

«  Pas  du  tout,  une  roche,  qu'il  jeta  devant  lui, 
et  qui  tombant  dans  la  Rance,  sous  Saint-Servan, 
devint  cette  masse  de  granit  que  l'on  voit  entre  la 
pointe  de  la  Vicomte  et  les  Corbières,  si  connue 
sous  le  nom  de  Bizeul  ou  Bizeu  ;  d'autres  assurent 
que  ce  gravier  n'est  autre  que  le  célèbre  rocher 
de  Cancale. 

«  Quelqu'incroyable  que  vous  semble  ce  fait,  en 
voici  un  autre  bien  plus  surprenant  et  tout  aussi 
véritable. 

«  Le  bloc  de  granit  que  notre  Géant  avait  avalé 
pour  son  fils  lui  pesait  sur  l'estomac,  et  le  faisait 
toujours  horriblement  souffrir.  Nul  repos,  nulle 
trêve  pour  Monseigneur  Gargantua  depuis  l'instant 
fatal  où  il  avait  pris  cet  indigeste  repas.  Il  mar- 
chait devant  lui,  au  hasard  et  sans  but ,  luttant 
contre  un  mal  insupponable,  auquel  se  joignit 
bientôt  une  fièvre  ardente  et  une  soif  dévorante. 
Mais  comment  l'assouvir  ?  Il  était  en  pleine  mer  ? 

—  Allons,  dit  le  Géant,  buvons  de  l'eau  salée  ! 


I08  GARGANTUA 


«  Et  le  voilà  se  baissant  et  buvant  à  lon£;s  traits 
les  eaux  de  la  mer  ;  ces  eaux,  se  déplaçant,  for- 
mèrent un  courant  si  fort  par  l'aspiration  du 
Géant,  qu'elles  entraînèrent  dans  le  gouffre  une 
flotte  anglaise  qui  croisait  dans  ces  parages,  et 
sans  que  le  Géant  s'en  aperçût,  elle  disparut  dans 
ses  vastes  entrailles.  Il  crut  seulement  sentir  un 
poisson,  une  chevrette  lui  éraiUer  le  gosier  ;  c'était 
si  peu  de  chose  qu'il  n'y  fit  nulle  attention,  et  il 
reprit  sa  marche  habituelle.  Mais,  soudain  en 
proie  à  de  nouvelles  douleurs,  il  se  crut  à  son 
dernier  jour.  Il  lui  sembla  que  des  crochets  de  fer 
lui  déchiraient  l'estomac  ;  bientôt  il  sentit  un  bou- 
leversement intérieur  suivi  de  bruits  sourds,  qui 
l'effrayèrent  au  point  de  lui  faire  presser  sa 
marche  vers  le  continent,  où  il  espérait  consulter 
son  médecin.  Enfin,  éprouvant  un  moment  de 
relâche,  il  crut  que  c'était  fini,  et  il  se  dit  :  «  Ce 
sont  des  gaz  qu'une  longue  promenade  dissipera. 
Allons  vers  l'Inde  I  »  Les  douleurs  prirent  de  nou- 
velles forces,  et  les  bruits  intérieurs  se  firent 
entendre  plus  terribles.  «  Eh  !  dit  Gargantua,  ne 
dirait-on  pas  que  je  porte  le  bombardement  de 
l'univers,  la  destruction  du  globe?  »  Et  il  fit  de 
plus  longues  enjambées  pour  arriver  dans  l'Inde, 


EN    HAUTE-BRETAGNE  IO9 

OÙ  il  espérait  trouver  un  confrère  très  habile  dans 
l'art  de  guérir. 

«  Laissons-le  poursuivre  sa  route,  et  revenons 
à  notre  flotte,  composée  de  corvettes,  frégates, 
avisos,  brickr,  vaisseaux  à  trois  batteries,  que  l'aspi- 
ration du  Géant  avait  entraînée  dans  les  profon- 
deurs de  l'abîme. 

«  Le  vaisseau  amiral,  surpris  par  le  courant,  passa 
le  premier  ;  la  flotte  entière  disparut  à  sa  suite. 
Ne  comprenant  rien  à  l'obscurité  qui  les  environ- 
nait, les  officiers  firent  allumer  les  lampes  et  con- 
sultèrent la  boussole.  L'aiguille  aimantée,  tournant 
en  tous  les  sens,  leur  devint  inutile. 

—  Il  faut  avoir  recours  au  canon  d'alarme,  dit 
un  offîcîer;  et  le  capitaine  donna  ordre  de  tirer 
un  coup.  A  l'instant  il  lui  fut  répondu  par  la  flotte 
entiè^'e. 

—  Où  sommes-nous  donc  ?  disent  les  officiers 
avec  douleur.  Tirez  jusqu'à  ce  que  les  quintaux 
de  poudre  en  soient  épuisés. 

—  Tirez  à  boulet,  ajouta  un  autre  officier. 

«  L'ordre  fut  exécuté,  et  les  bordées  se  croisèrent. 
Matelots  et  officiers  tombaient  sur  les  ponts.  La 
confusion  était  partout,  et  Gargantua,  en  proie  au 
désespoir,  arrivait  dans  l'Inde  épuisé,   hors  d'ha- 


IIO  GARGANTUA 


leine,  et  tombant  aux  pieds  de  son  ami,  il  lui  dit  : 
«  Je  suis  mort,  si  tu  ne  me  tends  la  main.  » 

«  Le  médecin,  surpris  du  vacarme  qu'il  entendait, 
lui  administra  un  violent  remède  qui  eut  un  effet 
immédiat,  et  notre  Géant  évacua  la  flotte  anglaise 
dans  un  triste  état  :  mâts  brisés,  sabords  em- 
portés, ancres  perdues,  et  faisant  eau  de  toutes 
parts. 

«  L'on  dit  que  cette  flotte,  honteuse  et  confuse, 
n'osa  plus  revenir  en  Europe.  Brûlant  leurs  vais- 
seaux, les  Anglais  s'établirent  sur  les  côtes  de 
l'Asie,  et  conçurent  l'idée  d'un  tunnel  futur  en 
souvenir  du  passage  obscur  par  lequel  ils  étaient 
arrivés  dans  l'Inde. 

«  Quant  à  Gargantua,  épuisé  de  fatigues  et  de 
chagrins  domestiques,  il  expira  dans  les  bras  de 
ses  amis,  qui  l'enterrèrent  dans  les  vallées  de 
Cachemire,  et,  portant  pierre  sur  pierre,  ils  éle- 
vèrent à  sa  mémoire  un  tombeau  digne  de  lui,  et 
formèrent  ces  chaînes  de  montagnes  dont  le  centre 
est  l'Hymalaya. 

«  La  Fée  apprit  bientôt  sa  fin  malheureuse  ;  elle 
lui  donna  des  regrets  et  rejoignit  ses  enfimts  sous 
les  flots,  où  ils  vivent  encore.  L'on  dit  que,  tenant 
de  la  voracité  paternelle,  ils  engloutissent  tous  les 


EN    HAUTE-BRETAGKE  I  I  I 

hommes  et  les  animaux  que  leur  jette  la  tem))ête. 
L'on  dit  encore  que  les  vaisseaux  et  leurs  cargai- 
sons disparaissent  dans  les  estomacs  des  demi- 
géants,  sans  que  rien  ne  puisse  assouvir  la  liiim  qui 
les  mine.  » 

(Madame  de  Ccmy,  Snitil-Suliac,  p.  69  et  suiv.). 

Je  ne  sais  à  quel  point  s'est  arrêtée  la  broderie  que  M"""  de 
Cemy  a  faite  sur  cette  légende  ;  on  peut  accepter  comme 
popalaires  beaucoup  des  éléments  qu'elle  contient,  entre  autres 
les  rochers  semés  par  le  Géant  (  cf.  le  §  II,  et  le  commentaire 
du  conte  II  )  ;  ses  enjambées  (cf.  le  commentaire  du  conte 
II)  ;  la  flotte  avalée  (itii.),  épisode  plus  développé  ici  qu'ail- 
leurs. 

La  visite  aux  géants  de  Saint-Samson  est-elle  une  allusion  à 
d'autres  géants  qui  auraient  habité  ce  pays  voisin  de  la  Rance, 
ou  1  une  série  de  mégalithes,  dont  le  menhir  de  la  Tiemblaye 
serait  le  seul  débris?  Je  n'en  sais  rien,  et  je  n'ai  pu  me  procurer 
dans  le  pays  aucun  renseignement  à  ce  sujet  ;  on  m'a  seulement 
afiirmé  que  les  vieillards  appelaient  Pierre  de  Gargantua  le 
menhir  de  la  Tiemblaye. 

Plusieurs  contes  gargantuesques  (cf.  les  contes  n°'  IV  et  VI) 
font  allusion  au  cataclysme  qui  submergea  la  forêt  de  Scissy  et 
qui  eut  pour  résultat  de  grossir  la  Rance.  Peut-être  M™'  de 
Ccmy  n'a-t-elle  pas  osé  attribuer  la  formation  de  cette  rivière 
aux  compisserics  copieuses  du  Géant,  qui  ont  formé  les  rivières 
voisines  de  l'Arguenon  et  du  Frémur  (cf.  §  II). 

Dans  la  Vit  du  fameux  Garganluai,  le  héros  «  ne  pouvant 
retenir  ses  larmes,  en  laissa  tomber  une  si  grande  quantité 
qu'elles  auroient    été    capables    de    faire    moudre  un    moulin» 


112  GARGANTUA 


p.  24,  Troyes  ;  p.  27,  Épinal.  Voilà  un  pendant  aux  larmes  de  la 
sœur.  Le  Géant  du  Mont-Corneille  forme  une  rivière  avec  une 
goutte  de  soi  sang  (cf.  Gargantua  en  Languedoc). 

Ce  conte  est  le  seul  qui  montre  Gargantua  ayant  une  sœur, 
c'est  aussi  le  seul  oj  il  soit  amourti'x. 

Sa  voix,  qui  couvrait  le  bruit  du  tonnerre,  a  pour  similaire  ce 
passage  des  Grandes  Chroniques  ; 

M  Sur  ce  il  se  print  à  ri/e  si  très  fort  et  de  si  grant  affec- 
tion   que  on  l't^tendoit  rire  de  sept  lieues  et  demye.   » 

La  condition  imposée  à  son  mariage  et  tout  ce  qui  suit  repro- 
duit assez  exactement  la  fable  hellénique  de  Saturne,  condamné 
A  dévorer  ses  enfants. 

Gargantua,  après  res  repas,  de  même  que  d'autres  gé.ants, 
entre  autres  les  Corps  sans  âme  (cf.  i'^  série,  n°  IX,  le  Géant 
aux  sept  femmes;  2"  série,  n°  XXIV,  le  Corps  sans  âme')  s'endort 
profondément.  La  légende  citée  par  Thomas  de  Saint-Mars,  et 
recueillie  dans  le  pays  de  Retz ,  le  fait  de  même  dormir  long- 
temps (p.  97). 

On  remarquera  encore  l'épisode  de  la  plaine  de  Mordreuc 
enfoncée  d'un  coup  de  pied;  de  l'Himalaya  construit  pour  cenrir 
de  tombeau  au  Géant  (ceci  m'a  l'air  d'une  addition  faite  par 
quelque  lettre);  et  des  enfants  du  Géant  qui,  comme  Charybde 
se  plaisent  à  engloutir  les  navires. 


mj 


EM    HAUTE-BRETAGNE  I  1  3 


C  VI.  —  GÉANTS  SIMILAIRES 


j 


côtô  de  Gargantua  lui-même ,  d'autres 
géants  sont  populaires  en  Haute-Bretagne, 
et  lui  sont  évidemment  apparentés.  Comme 
lui  ils  sont  énormes,  font  de  grandes  enjambées 
et  ont  un  appétit  formidable.  Ils  se  distinguent 
aussi  des  autres  en  ce  sens  qu'on  leur  attribue 
une  résidence  dans  le  pays,  ce  qui  les  met  à  part 
de  la  nombreuse  légion  des  ogres  et  des  géants  qui 
vivent  dans  le  royaume  iiidéterminé  de  la  féerie, 
et  qui  d'ailleurs,  au  rebours  de  Gargantua,  sont 
généralement  méchants. 

«  A  côté  d'une  grotte  au.'i  fées,  entourée  de 
chênes  séculaires,  et  située  sur  le  champ  de  la 
Roche  en  Plédran ,  est  la  Chaise  de  Michel  Marin, 
large  pierre  sur  laquelle,  dit  le  peuple,  venait 
s'asseoir  le  Géant,  et  qu'il  remplissait  de  sa  vaste 
capacité.  » 

(Jollivet,  t.  I,  p.   >3). 
Ici,  Michel  Morin  est  un  similaire  de  Garg-iiitua. 

A  Lanrelas,  canton  de  Broons  (Côtcs-du-Nord), 
des  pierres  à  bassins  sont  appelées  indifféremment 
Pierrc5-du-Diable     ou    Pierres-du-Géant  ;     mais 

8 


114  GARGANTUA 


on  ne  raconte  rien  à  leur  sujet,    et   la  légende  a 
disparu. 

(Communiqué  par  M.  J.  Eve»,  avoue  à  Dinan), 

«  Au  Roz,  près  du  Quillio,  à  deux  lieues 
d'Uzel,  dans  un  pays  qui  faisait  sans  doute  autre- 
fois partie  de  l'ancienne  Brocéliande,  j'ai  vu  le 
rocher  de  Merlin,  le  portail  de  sa  grotte  sauvage  ; 
c'est  là  que  l'enchanteur  logeait  dans  une  barrique. 
Ce  portail  est  un  rocher  dont  la  nature  a  fait  une 
immense  arcade. 

«  Un  jour,  disent  les  paysans,  un  être  supérieur 
interrogea  Merlin  sur  les  intempéries  de  l'air, 
qui  devaient  rendre  inhabitable  cette  horrible  de- 
meure. 

—  Comment  fais-tu,  Merlin,  quand  le  vent 
d'ahaut  bat  le  rocher  ? 

—  Je  tourne  ma  barrique  vers  le  vent  d'abas. 

—  Et  quand  le  vent  vient  d'abas  ? 

—  Je  tourne  ma  barrique  vers  le  vent  d'ahaut. 

—  Et  quand  les  quatre  vents  battront  ? 

—  Je  mettrai  ma  barrique  adens.... 

«  Ce  grand  enchanteur  posait  ses  pieds  sur  deu.x 
rochers  séparés  par  un  vaUou  et  buvait  à  l'étang 
du  Roz.  Or,  il  y  avait  plus  de  trois  cents  toises 


EN    HAUTE-BRETAGNE  I  I  5 

entre  les  trois  sommets  de  ces  angles  si  prodigieu- 
sement décrits. 

«  Ces  traditions  sont  dans  la  mémoire  de  tous  les 
paysans  de  la  contrée,  et,  encore  en  ces  derniers 
temps,  dit-on  que  quelques-uns  auraient  entendu 
le  roulement  d'une  barrique  le  long  des  nuits.  » 

(B.iron  Dutaya,  Brocéliande,  p.   161-16}). 


LE    SAUT    DE    ROLLAND 

yK««  un  kilomètre  environ  du  bourg  de  Dom- 
H^^^  pierre,  à  droite  de  la  route  départemen- 
^s3iS  taie  de  Fougères  à  Laval,  et  à  une  petite 
distance  du  point  d'intersection  de  celle-ci  avec  le 
chemin  de  fer,  on  aperçoit  un  groupe  de  rochers 
dont  la  disposition  est  fort  remarquable.  Il  con- 
siste en  deux  masses  énormes,  placées  en  face 
l'une  de  l'autre,  de  chaque  côté  d'une  profonde 
vallée,  au  milieu  de  laquelle  coule  un  faible  ruis- 
seau qui  n'est  autre  que  la  rivière  de  Cantache. 
Ce  groupe  de  rochers,  qui  a  perdu  beaucoup  de 
l'aspect  à  la  fois  grandiose  et  pittoresque  qu'il 
avait  autrefois,  depuis  que  l'on  exploite  le  quart- 
zite  dont  il  est  formé  pour  l'entretien  des  routes 


Il6  GARGANTUA 


de  la  contrée,  porte  dans  le  pays  le  nom  de 
Saut-Rolland,  sous  lequel  il  est  devenu  légen- 
daire. 

«  S'il  faut,  en  effet,  s'en  rapporter  à  la  tradition, 
le  héros  de  la  chevalerie  fabuleuse ,  le  fameux 
Rolland,  aurait  un  jour  franchi  avec  son  cheval 
l'intervalle  de  cent  mètres  qui  sépare  ces  deux 
roches,  et  cela  à  plusieurs  reprises.  Une  première 
fois  ce  fut  pour  le  bon  Dieu,  et  un  bond  de  son 
coursier  le  lança  sur  la  roche  opposée.  Une  seconde 
fois,  ce  fut  pour  la  bonne  Vierge,  et  un  effort  du 
généreux  palefroi  le  reporta  à  l'endroit  d'où  il  était 
parti.  Enfin,  il  essaya  de  sauter  une  troisième  fois 
pour  sa  dame,  mais  ce  fut  pour  son  malheur.  L'in- 
fortuné Rolland  et  son  coursier  tombèrent  au 
fond  du  précipice  et  périrent  dans  leur  chute. 

«  On  voit  encore  gravés  sur  la  pierre  les  trous 
d'un  fer  à  cheval  qui  viennent  à  l'appui  de  cette 
légende.  Mais  ils  ne  représentent  que  la  moitié 
de  sa  forme;  l'on  observe  judicieusement  que 
c'est  là  que  le  pied  du  cheval  de  Rolland  glissa 
lorsqu'il  sauta  pour  sa  fatale  maîtresse. 

«  MM.  Ducrest  de  Villeneuve  et  l'abbé  Bûcheron 
ont  publié  chacun  leur  légende  sur  le  saut  Rol- 
land :  le  premier  dans  V Annuaire  de  l'arrondisse- 


EN    HAUTE-BRETAGNE 


117 


ment  de  Fougères,  pour  l'année  1838,  p.  53;  le 
second,  dans  le  Magasin  universel,  année  1836-37, 
p.  195.» 

(Maupillé,  Notices  historiques  et  archéologiques  sur  les  paroisses  des 
detix  cantons  de  Fougères,  p.  239-40  des  Mémoires  de  la  Soc. 
arch.  d'IUe-€t- Vilaine,  t.  VIE  ). 

«  Dans  le  bois  du  Jaunais,  en  Avessac  (Loire- 
Inférieure),  une  pierre  énorme  est  un  grain  de 
sable,  dont  le  Juif-Errant  débarrassa  un  jour  sa 
chaussure.  » 

(Régis  de  l'Estourbeillon,  Lég.  du  pays  d' Avessac,  ap.  Soc. 
arch.  de  Nantes,  t.  XXI). 


CHAPITRE  II 


GARGANTUA  EN  BASSE-BRETAGNE 

§  I.  —  POPULARITÉ  DE  GARGANTUA 

lE  nom  de  Gargantua  jouit  dans  le  Finistère 
d'une    extrême   popularité  ;    on    l'appelle 
Gargantuas  et  quelquefois    aussi  Gargan- 
turas. 

On  dit  d'un  grand  mangeur   :    C'est   un   Gar- 
gantuas. 
Ou  bien  : 
Il    dévore    comme    un    Gargantuas. 

Cf.   Lavarou  Kox,,  n»    927.    Ce  dicton   a  été  recueilli  à  Guis- 

Ȏny. 

(Communiqué  par  M.  L.  Sauvé). 

On  dit  à  Trévérec  eur  Gargomtual,  pour  désigner 
un  grand  mangeur. 

(^Communiqué  par  M.  E.  Erntult). 


GARGANTUA   EN   BASSE-BRETAGNE  II9 

Le  Men  constatait  en  ces  termes  la  popu- 
larité de  Gargantua  dans  une  autre  partie  du  pays 
bretonnant  : 

«  Gargantua,  que  les  Bretons  nomment  toujours 
Gargantuas,  et  dont  ils  appliquent  le  nom  comme 
sjTionyme  d'une  autre  épithéte  bretonne,  Gouli- 
fias,  aux  gens  qui  mangent  beaucoup,  a  laissé 
quelques  souvenirs  en  Bretagne,  surtout  dans  le 
pays  de  Tréguier,  où  le  dicton  suivant  est  très 
populaire  : 

«  Gargantuas  pa  oa  beo, 
A  iec  n'eur  gammed  da  Bontreo. 
Gargantuas  quand  il  était  vivant 
Allait  d'une  enjambée  d  Poiitrieux  (1).  » 

S  II.  —  LIEUX    AUXQUELS   S'ATTACHENT  SON  NOM 
ET  SON  SOUTENIR 

jANS  la  partie  de  la  Bretagne  qui  parle  la 
langue  bretonne,  Gargantua  est  moins 
connu  que  dans  celle  où  le  français  est 
seul  usité  ;  ses  traces  sont  moins  nombreuses,  et 
sur  cinq  noms  de  lieux  auxquels  se  rattache  son 
souvenir,  trois  se  trouvent  en  Plaudren,  à  quelques 

(1)  M.    Luzel   m'écrit    qu'il    a   aussi    recueilli    ce    proverbe  i 
l'iouaret,  éloigné  de  Pontricux  do  huit  lieues  environ. 


120  GARGANTUA 


kilomètres  de  communes  où  l'on  ne  se  sert  que  du 
français  ;  un  quatrième  à  Corlaj^  qui  est  dans  les 
mêmes  conditions  de  voisinage.  Le  seul  qui  soit 
en  plein  pays  bretonnant  est  le  Soulier  de  Gargan- 
tua, à  Pontaven,  commune  qui  portait  ce  nom 
dès  le  premier  quart  de  ce  siècle. 

(Cf.  Fréminville). 

«  Au  nord  du  bourg  (de  Plaudren),  et  sur  le 
bord  de  la  route  de  Vannes  à  Josselin,  est  un 
menhir  de  6  à  7  mètres  d'élévation,  et  que  l'on 
appelle  dans  le  pays  la  Quenouille  de  la  femme  de 
Gargantua...  On  remarque  encore  dans  cette  com- 
mune une  fichade  qui,  près  du  bourg  (c'est  le 
village  qu'il  faut  lire  :  il  y  a  en  cette  commune  un 
village  nommé  Locqueltas)  de  Loqueltas,  s'élève 
de  5  mètres  au-dessus  du  sol,  et  que  l'on  appelle 
le  Fuseau  de  la  Quenouille  dont  nous  avons  parlé 
ci-dessus.  » 

(Ogée,  nouv.  édition). 

«  En  Plaudren,  sur  la  lande  de  Lanvaux,  sont 
épars  de  nombreux  menhirs  ;  le  plus  beau  est 
appelé  Grès  de  Gargantua.  » 

(Joanno,  p.  476). 

«  Pont-Aven  :  On  voit  dans  la  rivière,  en  face  du 
quai,    un  énorme  rocher   ayant  la   forme    d'un 


EN    BASSE-BRETAGNE  121 

soulier  :  aussi  l'appelle-t-on  dans  le  pays  la  Roche- 
Forme  ou  Forme  du  soulier  de  Gargantua. 

«  Avant  la  confection  du  nouveau  quai,  on 
remarquait,  presqu'en  face  de  la  Roche-Forme,  un 
volumineux  rocher  arrondi,  percé  à  son  sommet 
d'un  trou  rond  d'environ  un  mètre  de  diamètre  et 
autant  de  profondeur,  auquel  on  donnait  le  nom 
de  Bain  de  pied  de  Gargantua.   » 

(Flagelle,  Noies  archéologiques,  p.  65-66). 

«  A  3  kilomètres  S.-E.  de  Corlay,  Dolmen 
dit  le  Tombeau  de  Gargantua,  sur  le  chemin  de 
grande  communication  n»  45,  de  Corlay  à  Jugon; 
il  se  compose  d'une  seule  chambre  de  forme  rec- 
tangulaire ;  deux  rangées  de  pierres,  quatre  à 
droite,  dix  à  gauche,  distantes  les  unes  des  autres 
de  2  mètres  75  centimètres,  précèdent  le  monu- 
ment. La  légende  veut  qu'avec  Gargantua  ait 
été  enterrée  une  bouteille  en  argent,  que  bien  des 
amateurs  ont  déjà  cherchée  sans  par\'enir  à  la 
trouver.  » 

(Ernoul  de  la  ChencHèrc,  p.  38). 


^ 


122  GARGANTUA 


§111.—  PETITES  LÉGENDES  GARGANTUESQUES 

N    jour  que  Gargantua    passait  par-dessus 
la  haute  flèche  de  l'église  Saint-Tugdual, 


à  Tréguier,  il  s'écria  :  «  Comme  les  chalu- 
meaux sont  longs  par  ici  dans  les  champs  ! 

«  C'est  la  même  légende  que  celle  qui  se  rapporte 
au  géant  de  Saint-Herbot  ». 

(Le  Men,  p.  418). 

A  Pluzunet,  arrondissement  de  Lannion,  j'ai  en- 
tendu dire  que  le  géant  se  promenant  dans  le 
pays,  faisant  ses  fameuses  enjambées,  dit  en  passant 
par-dessus  le  clocher  de  Tréguier  :  «  Comme  les 
chalumeaux  (chaumes)  sont  hauts  par  ici  dans  les 
champs.  » 

(Communiqué  par  M.  LuT^el). 

Un  jour  que  Gargantua  traversait  le  bourg  de 
Pleyben,  le  coq  du  clocher  le  piqua  à  l'enfour- 
chure  : 

—  Diable  !  dit-il,  les  fougères  sont  hautes  dans 
ce  pays. 

(  Reiueilli  n  Sainl-Ségal,  par  M.  Sauvé). 

A  Diiian,  on  racontait  jadis  que  Gargantua  passait  par-dessus 
le  clocher  de  Saint-Sauveur  sans  le  toucher;  cf.  p.  134,  le 
Géant  (lu  Sire  de  Rusquec. 


EN   BASSE-BRETAGNE  12? 


«  Une  autre  fois  il  raccommodait  ses  souliers, 
assis  sur  la  tour  plate  du  Bali  à  Lannion.  Son  li- 
gneul  traînait  sur  la  rue,  et  quand  il  l'attira  à  lui, 
il  souleva  à  la  hauteur  de  la  tour  une  charrette 
attelée  de  quatre  chevaux  et  chargée  de  sable  de 
mer  qui  passait  dessous. 

«  On  voit  à  Pontaven,  sur  la  rive  gauche  de  la 
rivière,  en  face  du  quai,  un  rocher  qui  a  la  forme 
d'un  énorme  soulier.  On  l'appelle  le  Soulier  de 
Gargantua.  Avant  la  construction  du  quai,  il  y 
avait  sur  la  ri\'ière,  vis-à-vis  de  ce  soulier,  un 
rocher  creusé  par  les  eaux  fluviales,  en  forme 
d'auge,  et  que  l'on  appelait  le  Bain  de  pied  de 
Gargantua.  On  raconte  que  ce  soulier  fut  perdu 
là  par  le  géant,  dans  une  de  ses  pérégrinations. 

«  D'après  une  tradition  que  j'ai  recueillie  à 
Laz,  dans  les  montagnes  Noires,  la  demeure  de 
Gargantua  était  à  la  pointe  du  Raz.  Certes  la 
pointe  du  Raz  est  une  demeure  digne  d'un  géant. 
Une  particularité  qu'il  importe  de  noter,  c'est  que 
comme  Castel  Ruffiel,  la  pointe  du  Ra>,,  ce  lieu 
sauvage  et  désolé,  était  un  oppidum  à  l'époque  où 
nos  côtes  avaient  pour  habitants  une  race  beaucoup 
plus  forte  que  celle  qui  les  occupe  aujourd'hui. 
Cette  pointe  est  en  effet  séparée  du  continent  par 


124  GARGANTUA 


un  mur  cyclopcen  et  l'on  peut  voir  encore  les 
substructions  de  deux  barbacanes  qui  en  défendaient 
l'entrée,  et  celles  d'assez  nombreuses  habitations 
adossées  au  mur  de  clôture.  Il  est  assez  remar- 
quable de  rencontrer  dans  le  Finistère  deux  oppida 
qui,  d'après  la  tradition,  auraient  servi  de  demeure 
à  des  géants.  La  dimension  des  matériaux  em- 
ployés à  la  construction  des  remparts  de  ces  for- 
teresses est,  je  crois,  la  meilleure  explication  de 
cette  croyance.  » 

(Le  Men,  p.  418-19). 

Cette  dernière  tradition,  dont  j'ai  constaté  l'e.\istence  dans 
quelques  localités  de  l'arrondissement  de  Châteaulin,  est  peu  ré- 
pandue; on  ne  la  retrouve  ni  à  PlogofF,  ni  à  l'île  de  Sein,  ni 
dans  aucune  des  communes  qui  forment  ou  avoisinent  le  Cap 
Sizun. 

{Noie  de  M.  L.  Sauvé). 

La  légende  recueillie  p.ir  Le  Men,  et  qui  assigne  pour  de- 
meure à  Gargantua  la  pointe  sauvage  et  superbe  du  Raz,  où  se 
trouve  un  oppidum,  a  un  pendant  à  peu  près  exactement  sem- 
blable en  Haute-Bretagne.  Dans  les  contes  que  j'ai  recueillis, 
presque  tous  ceux  qui  parlent  de  la  naissance  du  célèbre  géant  le 
font  naître  à  Plévenon,  où  deraeuraieut  ses  parents  et  où  il  re- 
vient de  temps  en  temps  ;  or  c'est  dans  la  commune  de  Pléve- 
non, canton  de  Matignon,  qu'est  situé  le  Cap  Fréhcl,  dont  les 
falaises  à  pic,  hautes  et  superbes,  percées  de  grottes  gigantes- 
ques, ne  le  cèdent  guère  en  grandiose  à  la  pomte  du    Raz  ;  ce 


EN   BASSE-BRETAGNE  12$ 

qui  complète  l.i  ressemblance  et  que  je  cite  sans  en  prétendre 
tirer  plus  de  conclusions  qu'il  ne  convient,  c'est  l'existence  en 
cette  commune  d'un  oppidum,  probablement  gaulois,  dont  la  mu- 
raille en  terre  se  voit  encore  au  bord  de  la  mer. 

«  Gargantua,  revenant  de  Paris,  poussa  jusque 
dans  le  Lconnais,  où  il  reçut  l'hospitalité  la  plus 
digne.  Partout  ou  couvrit  sa  table  des  mets  les 
plus  recherches  et  les  plus  abondants.  Pour  lui  on 
décrochent  les  jambons,  les  andouilles.  En  son 
honneur  on  perçait  les  tonneaux. 

«  Chez  les  Cornouaillais,  au  contraire,  on  ne  lui 
avait  offert  que  des  crêpes  et  de  la  bouillie,  mets 
trop  peu  réconfortants  pour  un  estomac  tel  que  le 
sien.  Alors  sur  la  surface  du  Léonnais,  existaient 
de  gigantesques  montagnes  qui  gênaient  les  habi- 
tants. Indigné  du  peu  de  courtoisie  des  Kerné- 
wotes,  le  fils  de  Grandgousier  et  de  Gargamelle, 
un  jour  qu'il  jouait  aux  petits  palets,  leur  jeta  les 
pierres  qui  couvraient  le  sud  du  pays  de  Léon  et 
les  éparpilla  depuis  Plougastel  jusqu'à  Huelgoat.  La 
fertilité  du  littoral  du  Finistère,  depuis  le  Conquet 
jusqu'à  Saint- Jean-du-Doigt,  devint  ainsi  la  ré- 
compense de  l'accueil  qu'ils  avaient  fait  à  l'illustre 
voyageur.  » 

(Levot,  d'-iprès  M.   I.  E.  Brousmiche,  Annuaire  de  Brtjl,  iS66). 


126  GARGANTUA 


Une  autre  légende  bretonne  racontée  par  M.  F.  Halégouét 
{Bulletins  de  la  SociéU  acaJcmigiie  de  Brest,  2'  série,  t.  IV,  1877-78), 
assigne  aux  rochers  de  Plougastel  une  autre  origine. 

Le  diable,  dans  un  moment  de  reconnaissance  transporte,  pour 
obliger  une  pauvre  veuve  qui  lui  avait  donné  l'hospitalité,  les 
rochers  qui  itaijnt  alors  du  côté  de  Léon,  du  côté  de  Plougas- 
tel. —  On  a  vu  dans  les  Légendes  gargantuesques  de  la  Haute- 
Bretagne,  que  Gargantua  irau;,portait  souvent  des  rochers. 

Un  jour  que  Gargantua  se  trouvait  à  RoscofF,  il 
eut  soif,  et  s'étant  penché  pour  boire  sur  le  bord 
de  la  mer,  il  avala  deux  vaisseaux,  l'un  français 
et  l'autre  anglais,  qui  se  battaient  et  qui  con- 
tinuèrent à  tirer  le  canon  dans  son  corps. 

JI  eut  faim  et  avala  tout  ce  qui  lui  tomba  sous 
la  main  en  blé,  légumes,  etc  ;  mais  comme  tout 
cela  était  vert,  il  lui  prit  un  grand  mal  de  ventre, 
et  il  concilia  tout  le  pays  ;  c'est  depuis  ce  temps 
que  les  environs  de  Roscoff  sont  devenus  si  fer- 
tiles. 

{Conté  par  M.  Th.  Pilven,  qui  l'a  entendu  dire  d  une 
de  ses  bonnes,  bretonne  illettrée'). 

Pour  le  premier  épisode,  cf.  le  commentaire  du  conte  n"  II 
(Haute-Bretagne). 

Gargantua,  passant  un  jour  à  Corlay,  eut  soif  ; 
il  mit  un  pied  sur  la  butte  de  la  Justice,  où  le  duc 
de  Rohan  faisait  autrefois  pendre  ses  sujets,   et 


EM    BASSE-BRETAGXE  I27 

l'autre  sur  une  seconde  butte  entre  Guingamp  et 
Corlay,  et  ainsi  écalè,  il  se  baissait  et  buvait  A 
même  dans  l'étang  de  Corlay. 

{Communiqué  par  Madanu  veuve  Louis    Texicr). 

Cet  épisode  se  retrouve  en  d'autres  pays,  cf.  Haute-Bretagne, 
Orléanais,  Bourgogne,  lie  de  France,  Suisse. 

Voici  enfin  toute  une  série  de  dépositions  gargantuines  qui 
m'ont  été  communiquées  par  M.  Sauvé.  Les  noms  entre  paren- 
thèses sont  ceux  des  communes  où  elles  ont  été  recueillies. 

Gargantua  est  deux  fois  haut  comme  le  clocher 
de  Pleyben  (Brasparts). 

Gargantua  est  un  géant  de  belle  taille,  puisque 
le  clocher  le  plus  élevé  de  la  Comouaille,  le  clo- 
cher de  Pleyben,  n'arrive  pas  à  la  hauteur  de  ses 
fesses  (Quimerch). 

Jamais  on  n'a  connu  mangeur  comparable  à 
Gargantua  :  il  lui  faut,  à  chacun  de  ses  quatre 
repas,  un  bœuf,  six  veaux,  six  moutons,  sans 
compter  la  volaille  et  les  oiseaux.  Et  quel  glouton, 
mes  amis  !  d'un  veau  ou  d'un  mouton  tout  entier, 
il  ne  fait  qu'une  bouchée.  Comme  buveur  il  ne 
craint  non  plus  personne,  car  c'est  chose  bien  con- 
nue qu'il  se  sert  en  guise  de  tasse  d'une  pièce  de 
deux  'oarriqucs  et  la  vide  d'un  seul  trait  (Châ- 
teaulin). 


128  GARGANTUA 


Sa  tasse  ne  contient  pas  moins  de  quatre  bar- 
riques, et  ce  n'est  pas  d'eau  qu'il  la  remplit ,  mais 
du  vin  le  meilleur  (Quimerch). 

Ce  trait  est  commun  à  la  Haute-Bretagne,  cf.  n°  VI,  et  au 
Gargantua  de  l'imagerie  populaire. 

On  ne  dit  pas  de  quel  pays  est  Gargantua,  ni 
d'où  il  venait  quand  il  fit  un  voyage  en  Bretagne, 
ni  où  il  est  allé.  Quelques  persomics  assurent  qu'il 
est  mort,  d'autres  prétendent  le  contraire.  S'il  vit 
toujours,  il  doit  être  bien  vieux,  et  il  n'est  pas 
probable  qu'il  revienne  chez  nous.  Ce  serait  pour- 
tant un  homme  bien  curieux  à  voir,  et  la  vue  n'en 
coûterait  rien.  Il  ne  mange  pas  les  chrétiens  et  ne 
passe  pour  être  ni  méchant  ni  voleur  (Saint- 
Ségal). 


^IV.  — POPULARITÉ  DE  GÉANTS  SIMILAIRES 

lA  Bretagne  bretonnante  a  gardé  le  souve- 
^  venir  de  géants  qui  ne  portent  pas  le  nom 
de  Gargantua,  mais  lui  sont  fortement  ap- 
parentés et  accomplissent  des  exploits  similaires. 


EN   BASSE-BRETAGNE  j  29 


Tels  sont  le  gc^int  du  Sire  de  Rusqucc,  Rannou  et 
Hok-Bras,  dont  on  trouvera  ci-après  les  lé- 
gendes. 

A  plusieurs  blocs  remarquables  est  associé  le 
souvenir  de  géants  parfois  anonj-mes  : 

«  On  voit  dans  la  forêt  de  Quénccan,  en 
Gimors,  les  roches  dites  Castcl-Finans  ou  Castel- 
Geant,  citées  dans  la  vie  de  saint  Gildas,  et  dans 
le  traité  de  Roch  le  Baillif,  qui  y  décou\Tit 
en  1577,  des  monnaies  d'argent  portant  une  tour 
et  ayant  pour  exergue  Cas  tri  Gigantii  (sic).» 

(Ogée,  art.  Camors,  nouvelle  édition). 

D'après  un  article  du  même  dictionnaire  la 
partie  sud  de  l'île  aux  Moines  se  nomme  Gurgan- 
telec,  nom  qu'il  est  intéressant  de  comparer  avec 
celui  de  Gargantua. 


I 


RAN'NOU 

GuiMAEC,  un  peulvan  de  huit  pieds  de 
haut  au  plus  est  fiché  dans  le  mur  du  ci- 
metière. Voici  la  tradition  qui  le  concerne  : 
«  Rannou,  hercule  bas-breton  qui  joue  dans  nos 


130  GARGANTUA 


traditions  trccorroises  le  même  rôle  que  le  Gar- 
gantua du  Poitou  et  de  la  Bretagne  française, 
paraît  avoir  été  un  gentilhomme  breton  de  la 
maison  de  Tréléver  en  Guimaëc... 

«  Un  jour  que  Rannou  le  Fort  était  à  son  manoir 
de  Tréléver,  à  une  demi-lieue  du  bourg,  il  apprit 
que  certaines  vieilles  femmes  attroupées  dans  une 
maison  dudit  bourg  débitaient  mille  horreurs  sur 
son  compte.  Furieux,  il  arracha  un  peulvan,  et  le 
lança  à  tour  de  bras  dans  la  direction  de  la 
maison  indiquée  ;  mais  la  pierre  passa  à  quelques 
pouces  au-dessus  du  toit  et  vint  tomber  là  où  nous 
la  voyons  aujourd'hui.  » 

(G.  Le  Jean,  Bulletin  archéologique  de  l'association  bretonne, 
t.  III,  1851,  p.  61). 

Plusieurs  légendes  attribuent  à  Gargantua  ou  au  diable  un  ex- 
ploit analogue.  Cf.  plus  loin  Gargantua  en  Ile  de  France,  p.  216 
et  suiv. 

«  A  la  Croix  rouge  en  Plouigneau,  est  une 
pierre  branlante,  aujourd'hui  immobile,  mais  posée 
en  équihbre  sur  le  sommet  d'une  butte  rocheuse. 
Une  tradition  veut  que  Rannou,  ayant  parié  de  la 
porter  à  bout  de  bras  jusqu'à  Morlaix,  se  soit  ar- 
rêté là  épuisé  de  fatigue,  et  l'y  ait   laissée,  à  une 

demi-lieue  en  deçà  du  but.  « 

(ibid.,  p.  63). 


E\    BASSE-BRETAGNE  I3I 

«  A  Plestin  existe  une  pierre  isolée,  à  peu  de 
distance  d'un  menhir,  situé  à  six  cents  mètres  du 
bourg,  sur  le  bord  de  l'ancienne  route  de  Lannion 
à  Morlaix  ;  elle  présente  à  sa  partie  supérieure  une 
cavité  ayant  la  forme  d'un  siège,  ce  qui  explique 
le  nom  sous  lequel  cette  pierre  est  connue  :  Cador 
Rannoti,  siège  de  Rannou.  On  remarque  encore 
sur  cette  pierre  une  empreinte  que  l'on  dit  être  la 
trace  de  la  bêche  de  Rannou.  Un  jour  Rannou, 
travaillant  dans  ses  champs  en  Guimaëch  (Finis- 
tère), sur  la  rive  gauche  du  Douron,  aperçut  des 
oiseaux  ravageant  son  blé  ;  il  leur  lança  violem- 
ment cette  pierre  qui  n'atteignit  point  son  but  et 
vint  tomber  sur  le  territoire  de  Plestin,  Côtes-du- 
Nord.  » 

(Ernoul  de  l.i  Ctienelière,  p.   52). 

Ce  dernier  trait  a  son  similaire  dans  plusieurs  contes  gar- 
gantuesques, où  le  giant  lance  des  rochers  pour  tuer  des  bcr- 
naches.  Cf.  le  conte  n°  III,  p.  40  (Haute-Bretagne). 

Le  diable  lance  aussi  un  menhir  contre  la  cathédrale  de  Saint 
Pol. 

D'après  une  tradition  recueillie  par  M.  Kcram- 
brun,  voici  de  quelle  manière  Rannou  aurait  été 
doué  de  sa  force  prodigieuse  : 

«  Sa  mère  se  promenait  un  jour  au  bord  de  la 


132  GARGANTUA 


grève,  en  ramassant  des  coquillages.  Tout  à  coup 
elle  découvre  une  sirène  que  la  mer  en  se  dé- 
couvrant avait  laissée  à  -sec.  La  pauvre  femme  eut 
d'abord  bien  peur  et  prit  la  fuite.  Mais  ayant  re- 
gardé de  loin,  et  voyant  toujours  cette  étrange 
créature  immobile  à  la  même  place,  elle  revint 
sur  ses  pas,  et  se  mit  à  la  considérer  d'assez  près. 
Alors  la  sirène  lui  dit  :  Par  pitié,  venez  à  mon 
secours  et  ne  me  laissez  pas  mourir  ici.  N'ayez 
pas  de  crainte;  je  n'ai  jamais  fait  de  mal  à  per- 
sonne. Bien  au  contraire,  par  mon  chant  j'avertis 
les   matelots  de  la  présence  des   écueils, 

«  La  pauvre  femme  avait  l'âme  bonne.  Elle  vint  au 
secours  de  la  sirène  et  l'aida  à  regagner  le  flot  ;  alors 
celle-ci  lui  dit  encore  :  Que  veux-tu  que  je  fasse 
maintenant  pour  toi?  Je  suis  puissante,  demande 
moi  quelque  chose  de  possible  et  tu  seras  satisfaite 
—  Eh  bien  !  j'ai  un  fils  à  la  mamelle,  fais  qu'il  soit 
le  plus  fort  et  le  plus  vaillant  des  hommes. 

«  La  sirène  plongea  dans  la  mer  et  reparut  quel- 
ques minutes  après,  portant  à  la  main  une  conque 
pleine  d'une  liqueur  semblable  à  du  lait.  —  Tu 
donneras  ceci  à  boire  à  ton  fils,  dit-elle,  mais  prends 
bien  garde  d'en  répandre  une  seule  goutte. 

«  Néanmoins  la  femme,   de  retour  chez  elle. 


EN   BASSE-BRETAGNE  133 

n'osa  pas  faire  prendre  le  breuvage  à  son  fils  avant 
d'en  avoir  fait  l'essai.  Elle  en  donna  donc  à  son 
chat,  et  ne  remarquant  sur  cet  animal  aucun  effet 
qui  pût  l'inquiéter,  elle  donna  le  reste  à  son  fils. 
«  Le  petit  Rannou  et  le  chat  ressentirent  bien- 
tôt la  puissance  du  philtre  magique.  Le  chat  de- 
\'int  si  grand  et  si  fort  qu'il  fallut  l'attacher  à  un 
rocher  avec  une  chaîne  de  fer.  Quant  à  Rannou, 
à  l'âge  de  neuf  ans,  il  cassait  avec  ses  mains  sept 
fers  à  cheval  réunis,  et  il  jouait  aux  osselets  avec 
de  gros  blocs  de  quartz  qui  forment  un  monticule 
près  de  la  rivière  le  Douron,  à  l'aiigle  nord-est  du 
département  du  Finistère.  A  onze  ans,  il  avait 
déjà  dix  pieds  de  haut;  c'était  un  prodige;  mais 
dès  cette  époque  il  y  eut  chez  lui  un  affaissement 
subit.  Sa  grande  force  disparut  et  une  précoce  ca- 
ducité brisa  ses  membres,  à  cet  âge  où  les  autres 
hommes  commencent  à  peine  à  se  développer.  Le 
peu  de  confiance  de  la  mère  avait  tout  perdu.  Il 
fallait  à  Rannou  la  potion  entière  pour  être  un 
héros  et  il  est  resté  dans  la  tradition  comme  le  sym- 
bole d'une  force  extraordinaire,  mais  incomplète.  » 

(Kerarabrun,  Le  Collectionneur  breton,  t.  I,  1862,  p.  94-96). 

Les  philtres  qui  donnent  la  force  se  rencontrent  fréquemment 
dans  les  légendes. 


154  GARGANTUA 


\SS, 


II 


LE    GÉANT   DU    SEIGNEUR    DU    RUSQUEC 


L'ÉPoauE  OÙ   les  premiers    missionnaires 


lifew  chrétiens  arrivèrent  en  Bretagne,  un  saint 
personnage  nommé  Herbot  vint  établir 
son  ermitage  dans  le  lieu  où  est  maintenant  la 
chapelle  qui  porte  son  nom.  Or,  il  advint  que 
tous  les  habitants  de  ce  pays  étant  païens,  le  saint 
homme  fut  exposé  à  de  cruelles  persécutions...  Au 
nombre  de  ses  plus  cruels  ennemis  était  le  seigneur 
du  Rusquec,  un  des  hommes  les  plus  savants  du 
pays.  Il  avait  parmi  ses  amis  un  géant  énorme  qui 
lui  était  entièrement  dévoué,  parce  qu'il  l'avait 
soigné  dans  une  grave  maladie.  Un  jour  le  savant 
païen  fut  trouver  le  géant  et  lui  dit  :  «  Je  suis  fati- 
gué d'entendre  si  près  de  moi  la  voix  de  ce 
chrétien  maudit  ;  je  veux  qu'en  reconnaissance  du 
service  que  je  t'ai  rendu,  tu  trouves  le  moyen 
d'empêcher  le  bruit  de  ses  prédications  et  de  ses 
cantiques  d'arriver  jusqu'à  moi.  »  Le  géant  se  mit 
aussitôt  à  chercher  un  moyen  de  se  rendre  agréa- 
ble à  son  ami.  Ce  pays  n'était  pas  alors  ce  qu'il  est 


EN   BASSE-BRETAGNE  135 

aujourd'hui.  A  la  place  où  l'on  voit  les  beaux  bois 
du  Rusquec,  il  n'y  avait  qu'une  montagne  aride, 
toute  couverte  de  grands  rochers.  Les  géants  ne 
brillent  pas  par  l'esprit  ;  mais  il  paraît  que  celui-ci 
en  avait  plus  que  les  autres,  car  voici  ce  qu'il 
imagina  :  «  Je  vais,  dit-il,  enlever  toutes  ces  grosses 
pierres  qui  couvrent  la  terre  de  mon  bienfaiteur, 
et  je  les  jetterai  ensuite  dans  la  rivière  qui  coule 
près  de  la  maison  de  ce  chrétien.  Les  eaux  seront 
forcées  de  s'élever  au-dessus  du  barrage  que  forme- 
ront les  rochers,  et  le  bruit  qu'elles  feront  sera 
assez  fort  pour  couvrir  la  voix  de  l'ennemi  du  sei- 
gneur du  Rusquec,  auquel  je  rendrai  de  la  sorte  un 
double  service.  »  En  quelques  tours  de  main  les 
rochers  furent  précipités  dans  la  rivière  et  les  eaux 
y  formèrent  une  cascade  dont  le  bruit  devait  do- 
miner la  voix  de  l'homme  de  Dieu.  Mais  il  arriva 
que  le  bruit  de  la  chute  d'eau,  quoique  perceptible 
dans  toutes  les  autres  directions,  ne  se  fit  pas  en- 
tendre du  côté  de  l'ermitage...  Le  géant  et  le  sei- 
gneur périrent  tous  les  deux  de  mort  violente...  A 
un  kilomètre  de  la  chapelle  de  Saint-Herbot,  sur 
le  flanc  d'une  montagne,  se  trouvent  les  ruines 
d'une  grande  allée  couverte ,  connue  dans  le  pays 
sous  le  nom  de  tombeau  du  Géant  (Bé  Keor).  La 


136  GARGANTUA 


tradition  rapporte  que  là  était  enterré  un  géant 
dont  le  corps,  lorsqu'on  le  mit  dans  le  tombeau, 
avait  été  replié  neuf  fois  sur  lui-même,  et  que 
chacun  de  ces  plis  avait  neuf  pieds  de  longueur. 
La  seule  particularité  que  l'on  raconte  de  lui  est 
qu'ayant  un  jour,  en  se  promenant,  passé  par- 
dessus l'église  de  Saint-Herbot,  l'extrémité  de  la 
tour  toucha  le  haut  de  ses  jambes.  «  Tiens,  dit-il, 
la  fougère  est  bien  haute  dans  ce  pays-ci.  »  Il  est 
probable  que  ce  géant  est  le  même  que  celui  de  la 
légende  de  Saint-Herbot  (près  Huelgoat).  » 

(Le  Men,  Revue  celtique,  t.  I,p.  41  $-417). 

«  Près  de  Saint-Herbot  est  le  dolmen,  autel  et 
tombeau  d'un  druide,  qui  passe  pour  recouvrir  la 
dépouille  d'un  géant  que  vainquit  dans  une  lutte 
acharnée  le  saint  patron  du  lieu,  et  dont  l'horrible 
cadavre  ne  put  entrer  dans  cette  vaste  tombe  que 
coupé  en  soixante-dix-sept  morceaux.  » 

(^Galerie  bretonne,  t.  I,  p.  136). 

Cf.  p.  122,  plusieurs  dépositions  où  Gargantua  passe  par- 
dessus les  clochers.  Cela  ressemble  beaucoup  au  dernier  trait  de 
la  légende  du  Seigneur  du  Rusquec. 

Un  passage  de  la  Vie  du  fameux  Gargantuas  montre  le  géant 
arrachant  des  pierres,  de  mime  que  celui  du  Sire  du  Rus- 
quec 


EN   BASSE-BRETAGNE  I37 


o  La  rivière  qui  passait  près  du  palais  n'étant  pas  navigable  à 
cause  de  la  grande  quantité  de  rochers  dont  elle  était  parsemée, 
Gargantua  crut  qu'il  était  de  sa  gloire  de  la  purger  de  tous  ces 
rochers.  Il  prit  donc  ses  tenailles,  et,  du  bord  de  la  rivière,  ac- 
crochant ces  rochers  incommodes,  il  les  arrachait  ainsi  que  des 
champignons  (p.  40).  » 

Dans  une  légende  rapportée  plus  haut,  p.  125,  et  recueillie 
aussi  en  Basse-Bretagne,  cet  exploit  est   attribué  à  Gargantua. 


m 


HISTOIRE   AUTHENTIQUE   DU    GÉANT  HOK-BRAS 

iL  y  avait  autrefois,  avant  le  déluge,  je  crois, 
entre  Daoulas  et  Landemeau,  un  géant, 
un  géant  comme  on  n'en  a  jamais  vu. — Il 
était  grand  comme  la  tour  du  Kreisker  peut-être? 
Allez.  —  Comme  le  Ménez-Hom?  —  Allez  encore. 
—  Haut  comme  les  nuages  apparemment?  — 
Allez  toujours.  —  Quand  vous  iriez  jusqu'à  la 
calotte  du  ciel,  mon  ami,  vous  n'y  seriez  pas  tout 
à  fait.  —  Mais  alors,  où  ce  malheureux  pouvait  il 
se  loger?  Ali!  voilà  l'affaire!  Messire  Hok-Bras 
avait  la  faculté  de  s'allonger  à  volonté.  Voici  d'où 
lui  venait  cette  faculté  précieuse. 

«  Il  est  bon  de  vous  dire  que  maître  Hok-Bras 
était  naturellement  assez  grand  :  à  trois  mois,  il  avait 


138  GARGANTUA 


déjà  plus  de  six  pieds,  et  comme  il  n'était  pas  en- 
core baptisé,  son  père  le  mena  chez  une  tante  qu'il 
avait  au  Huelgoat,  et  la  pria  d'être  la  marraine  de 
ce  petit  poupon.  Comme  Hok-Bras  marcliait  déjà 
tout  seul,  la  marraine  n'eut  pas  besoin  de  le  porter 
sur  les  fonds  baptismaux,  ce  qui  eût  été  fatigant, 
en  vérité.  Hok-Bras  fut  gentil  :  il  alla  tout  seul, 
et  ne  pleura  pas  du  tout ,  si  ce  n'est  quand  on  lui 
mit  du  sel  dans  la  bouche  :  Il  toussa  si  fort,  si 
fort,  que  le  bedeau  qui  se  trouvait  en  foce  fut 
jeté  contre  un  pilier  où  il  se  fit  une  jolie  bosse  à 
la  tête,  ce  qui  dérida  le  poupon  et  le  lit  rire... 
Mais  rire...  ah!  c'était  le  recteur  qui  ne  riait  pas 
en  voyant  tomber  tous  les  vitraux  des  fenêtres  de 
son  église.  N'importe,  Hok-Bras  était  chrétien  et 
ne  viendrait  pas  rire  tous  les  jours  à  l'église. 

«  Après  le  diner  de  baptême,  qui  fut  très-bon,  à 
ce  qu'on  dit,  Hok-Bras  s'en  fut  jouer  dans  le  bois, 
auprès  de  l'endroit  qu'on  appelle  le  trou  du  diable, 
et  sans  doute  afin  d'empêcher  le  diable  de  sortir 
par  là  (ce  qui  eût  été  un  grand  service  pour  l'hu- 
manité s'il  avait  réussi),  il  se  mit  à  rouler  tout 
autour  les  plus  gros  rochers  de  la  colline  (et  l'on 
sait  qu'il  n'en  manque  pas  dans   ce  beau  vallon). 

«  Pendant  que  le  bambin  travaillait  ainsi,  au 


EN   BASSE-BRETAGNE  139 


grand  ébahissement  des  autres,  sa  marraine  vint  le 
regarder  faire  et  se  dit  :  —  Voilà  un  filleul  qui  me 
fera  honneur.  Et  en  disant  cela  elle  jouait  avec  sa 
belle  bague  de  diamant.  Tout  à  coup,  la  bague 
lui  échappe  et  roule  au  fond  du  gouffre  qui  n'était 
pas  encore  couvert  et  où  l'eau  tombait  avec  un 
bruit  affreux.  La  marraine  se  mit  à  pleurer  :  — 
Qu'avez-vous,  marraine,  lui  dit  Hok-Bras,  —  votre 
bague,  —  ne  pleurez  pas,  nous  allons  voir.  —  Si 
j'étais  seulement  aussi  grand  que  ce  trou  est  pro- 
fond, je  vous  la  rapporterais  dans  cinq  minutes. 

«  Or,  il  est  bon  de  vous  dire  que  la  marraine 
était  une  fée.  Elle  sécha  ses  beaux  yeux  et  promit 
à  Hok-Bras  d'exaucer  sa  demande  s'il  trouvait  la 
bague.  Il  descendit  dans  le  trou,  mais  bientôt,  il  en 
eut  jusqu'au  cou.  — Marraine,  dit-il,  l'eau  est  trop 
profonde  et  moi  je  suis  trop  court.  —  Eh  bien, 
allonge-toi,  dit  la  fée. 

«  En  effet,  Hok  se  laissa  couler,  couler  toujours, 
toujours,  car  c'était  un  puits  de  l'enfer  et  sa  tête 
restait  toujours  au-dessus  de  l'eau.  Enfin,  car  il  y 
a  une  fin  à  tout,  ses  pieds  touchèrent  le  fond. 

—  Marraine,  dit-il,  je  sens  une  grosse  anguille 
sous  mes  pieds. 

«  Apporte-la,  dit  la  fée  :  c'est  elle  qui  a  avalé 
ma  bague,  et  remonte  de  suite. 


140  GARGANTUA 


«  Crac,  —  on  vit  tout  à  coup  Hok  sortir  du 
gouffre,  comme  un  peuplier  énorme  et  ii  montait 
toujours,  toujours. 

—  Marraine,  dit  enfin  une  voix  qui  venait  des 
nuages,  ne  m'arrêterez-vous  pas? 

—  Tu  n'as  qu'à  dire  assez,  mon  garçon,  et  ta 
croissance  s'arrêtera. 

—  Assez,  hurla  Hok,  d'une  voix  de  tonnerre... 
et  à  l'instant  on  le  vit  se  raccourcir  et  puis  se  mettre 
à  genoux  pour  embrasser  sa  jolie  tante,  et  lui 
passer  sa  bague  au  doigt. 

«  Par  malheur  pour  nous,  Hok  dans  sa  joie 
oublia  de  boucher  le  trou  du  Diable.  On  ne  le  sait 
que  trop  en  ce  monde,  hélas  1  —  Hok  s'en  re- 
tourna chez  son  père,  qui,  le  voyant  déjà  grandi 
de  deux  ou  trois  pieds  depuis  le  jour  de  son  bap- 
tême, pensa  qu'un  tel  garçon  serait  fort  coûteux  à 
nourrir  à  rien  faire....  Oui,  Hok  ne  voulait  rien 
faire,  si  ce  n'est  courir  les  aventures,  car  il  faut 
vous  dire  qu'il  était  amoureux. 

«  En  quittant  Huelgoat,  il  avait  d'abord  eu 
l'idée  d'emporter  sa  petite  tante  sous  son  bras  ; 
mais  la  fée  qui  était  sage  (chose  rare  en  vérité) 
lui  avait  fait  comprendre  que  ce  n'était  pas  con- 
venable à  son  âge  et  qu'elle  ne  voulait  être  sa 


EN   BASSE-BRETAGNE  141 

femme  que  quand  il  aurait  accompli  au  moins  trois 
prouesses,  ce  qui  lui  serait  facile,  vu  qu'elle  lui 
avait  donné  le  secret  de  s'allonger  à  volonté. 

«  La  découverte  de  la  bague  pouvait  compter 
pour  une  prouesse,  restait  deux  —  et  voild  ce  qui 
tourmentait  notre  grand  bébé,  déjà  rempli  d'am- 
bition. 

«  Hok  dans  son  impatience  ne  faisait  guère  que 
courir  par  monts  et  par  vaux  ;  dans  ses  moments 
perdus  (et  c'était  l'ordinaire)  il  s'amusait,  au  lieu 
d'aller  battre  (comme  un  bon  journalier),  à  faire 
des  tas  de  terre  et  de  cailloux,  à  la  manière  des 
enfants.  Si  bien  qu'un  jour  que  la  besogne 
lui  plaisait,  il  acheva  de  construire  la  mon- 
tagne d'Arrée,  depuis  Saint-Cadou  jusqu'à  Ber- 
rien.  —  Il  y  planta  même  le  mont  Saint-Michel, 
d'où  il  apercevait  les  bois  d'Huelgoat,  pour  les- 
quels il  soupirait,  vous  savez  pourquoi. 

«  Enfin,  quand  il  eut  fini  sa  montagne,  il  se 
trouva  un  peu  désœuvré  et  s'en  alla  flâner  jusqu'à 
Landerneau  (car,  si  sa  jolie  tante  lui  avait  permis 
de  soupirer,  elle  lui  avait  par  prudence  défendu 
de  venir  au  Huelgoat). 

«  Voilà  qu'en  regardant  tantôt  les  boutiques, 
tantôt    les    nuages,   Hok-Bnis    rencontra   M.    le 


142  GARGANTUA 


Bailli  avec  son  ccharpe.  —  Tiens,  dit  le  Bailli, 
voilà  un  grand  gaillard  qui  a  l'air  de  vouloir  at- 
traper la  lune  avec  ses  dents. 

—  Moi,  je  veux  bien  tout  de  suite,  dit  Hok 
qui  pensait  à  la  fée  d'Huelgoat. 

—  Tout  de  suite,  reprit  le  Bailli,  attends  au 
moins  qu'elle  soit  levée,  imbécile  :  et  puis  je  te 
donnerai  dix  écus  pour  acheter  un  habit  neuf  si  tu 
peux  ce  soir  attraper  la  Lune  de  Landerneau. 

—  Tope-là,  fit  le  jeune  géant,  en  ébranlant 
l'équilibre  de  M.  le  Bailli. 

«  Et  le  soir,  sur  la  place  de  Saint-Ouardon,  la 
foule,  le  Sénéchal  et  les  juges  en  tête,  s'assembla 
sur  le  placis  pour  voir  l'aflfaire.  Jugez  de  la  stupé- 
faction de  ces  braves  gens.  —  Dès  que  la  lune  fut 
au-dessus  du  placis,  Hok  se  mit  au  milieu  et  s'é- 
cria :  «  Hok,  allonge-toi  !  » 

«  Crac  :  Aussitôt  on  vit  sa  tête  monter,  monter 
et  parfois  se  perdre  dans  les  nuages  qui  passaient 
sur  le  ciel.  Enfin  la  lune  s'obscurcit  !  On  entendit 
un  coup  de  tonnerre  qui  disait  :  «  assez  »  et  peu  à 
peu  on  vit  la  lune  descendre  rapidement.  Quand 
elle  fut  arivée  sous  les  nuages,  on  put  voir  que 
c'était  Hok-Bras  qui  la  tenait  par  le  bord  entre  ses 
dents.  Hok-Bras  qui  se  trouvait  tout  auprès  du 


EN   BASSE-BRETAGNE  143 

clocher  de  Saint-Ouardon,  déposa  délicatement 
l'astre  des  nuits  sur  le  bout  de  la  girouette,  de- 
manda ses  dix  écus  et  s'en  fut  très  content.  — 
Et  de  deux. 

«  Depuis  ce  temps-là,  on  dit  que  Landemeau  a 
conservé  sa  tante  la  lune  :  ce  que  je  ne  puis  affir- 
mer par  serment.  Vous  voyez  que  c'est  une  qua- 
lité assez  précieuse  de  pouvoir  devenir  plus  grand 
que  les  autres  ;  et  je  suis  sûr  que  s'il  se  trouvait 
encore  une  fée  comme  celle-là,  sur  la  terre,  elle 
aurait  beaucoup  de  pratiques.  Il  y  a  dans  ce  monde 
tant  de  gens  qui  ont  la  faiblesse  de  vouloir  tou- 
jours être  plus  grands  que  les  autres.... 

«  Vous  pensez  bien  que  notre  petit  géant  — 
qui  n'avait  guère  que  douze  à  treize  pieds  dans 
ses  jours  ordinaires,  —  avait  attrapé  un  peu  chaud 
dans  son  voyage  à  la  lune  ;  et  il  regrettait  fort,  en 
passant  par  Loperhet,  que  la  mer  ne  fût  pas  sous 
ses  pieds  pour  s'y  désaltérer  et  se  baigner  à  l'aise. 

«  Il  est  bon  de  vous  dire  qu'à  cette  époque  la 
rade  de  Brest  n'existait  pas  encore.  — Tiens,  se  dit 
Hok-Bras,  si  je  creusais  ici  un  petit  étang,  voisin 
de  ma  maison,  cela  serait  bien  commode  pour  se 
baigner  tous  les  matins,  et  peut-être  que  cela  ferait 
plaisir  à  ma  tante,  —  allons... 


144  GARGANTUA 


«  Il  déracina  quelques  chênes  ;  prit  une  taille  et 
une  force  proportionnée  A  la  besogne  ;  s'empara 
de  deux  ou  trois  vieux  chalands  sur  la  rivière  de 
Landerneau,  afin  de  s'en  servir  comme  d'écucUe  et 
se  mit  à  l'ouvrage. 

«  Le  premier  jour,  il  creus;i  un  grand  bassin 
depuis  Daoulas  jusqu'à  Lanvéoc. 

«  Le  deuxième  jour,  il  creusa  de  Lanvéoc  à 
Roscanvel,  —  et  le  troisième  jour,  comme  il  était 
pressé  d'achever  la  besogne  par  une  prouesse 
digne  de  sa  tante,  crac,  il  donna  un  grand  coup  de 
pied  dans  la  butte  qui  fermait  le  Goulet  et  bientôt 
il  eut  le  plaisir  de  sentir  l'eau  de  mer  lui  chatouil- 
ler agréablement  les  mollets  à  une  jolie  hauteur  ; 
car  à  ce  moment-là  il  mesurait  plus  de  mille  pieds 
du  talon  à  la  nuque. 

«  Mais  le  vent  soufflait  un  peu  fort  de  l'Ouest; 
les  vagues  se  précipitaient  avec  la  violence  que 
vous  pouvez  supposer  par  l'ouverture  du  nouveau 
goulet,  si  bien  qu'un  vaisseau  à  trois  ponts  (vous 
comprenez  —  un  vaisseau  à  trois  ponts  avant  le  dé- 
luge) —  qui  passait  toutes  voiles  dehors  du  côté 
du  cap  Saint-Mathieu,  se  trouva  entraîné  par  le 
courant  et  entra,  vent  arrière  dans  la  rade  qui  se 
remplissait  à  vue  d'œil.  -^  Et  de  trois. 


EN    BASSE-BRETAGNE  145 


«  La  rade  de  Brest  dtait  née  pour  la  gloire  de  la 
France.  —  Mais,  pour  le  malheur  de  son  père,  il 
arri%'a  que  Hok-Bras  s'étant  mis  à  genoux  pour 
boire  un  coup  et  goûter  l'eau  de  sa  nouvelle  fon- 
taine, il  arriva  que  le  vaisseau  à  trois  ponts  s'en- 
gouffra, avec  ses  voiles,  ses  mâts  et  ses  canons, 
dans  le  gosier  de  notre  géant,  où  il  demeura  à 
mcTitié  chemin  arrêté  par  les  vergues  du  grand 
mât.  —  Aie  !  Hok-Bras  se  sentit  au  trois  quarts 
étranglé. 

«  Impossible  de  crier  asse:(_,  asseï,  pour  revenir  à 
sa  taille  naturelle  ;  et  d'ailleurs,  s'il  se  fut  rape- 
tissé, le  vaisseau  lui  aurait  rompu  la  poitrine. 

«  Le  voilà  donc,  courant,  courant  comme  un 
possédé,  arpentant  plaines,  monts  et  vallées,  avec 
quatre-vingts  canons  dans  la  gorge. 

«  Enfin  il  se  calma  un  peu  et  se  dit  tout  natu- 
rellement —  Ma  tante  me  tirera  de  ce  mauvais 
pas. 

«  Et  il  se  mit  à  courir  dans  la  direction  de  la 
montagne  d'Arrée,  qui  l'avait  vu  naître  et  qui 
allait  devenir  son  tombeau....  Oui,  en  ce  temps-là 
comme  toujours  l'ambition  perd  bien  des  hommes; 
à  force  de  se  grandir,  il  tombent  de  plus  haut  et 
ne  peuvent  plus  se  relever,  chargés  qu'ils  sont  du 

10 


I 46  GARGANTUA 


poids  trop  lourd  de  leur  convoitise.  Hok-Bras  va 
peut-être  nous  le  prouver  tout  à  l'heure. 

«  Hok-Bras  s'assit  un  moment  pour  se  reposer 
sur  le  mont  Saint-Michel,  car  son  vaisseau  à  trois 
ponts  le  gênait  pour  faire  une  longue  route.  Puis, 
quand  il  fut  reposé,  au  lieu  de  foire  le  tour  du 
marais,  il  voulut  le  traverser  afin  d'aller  plus  vite. 

«  Par  malheur  il  avait  compté  sans  le  poids  de 
ses  quatre-vingts  canons,  car  il  n'avait  pas  fait 
quatre  enjambées  au  milieu  des  moUières  du  grand 
marécage,  qu'il  se  sentit  enfoncer,  enfoncer ,  au 
point  de  ne  pouvoir  plus  en  retirer  les  jambes. 
Enfin,  dans  ses  efforts  épouvantables,  il  trébucha 
et  son  corps  immense,  entraîné  par  le  poids  des 
quatre-vingts  canons,  alla  s'abattre  sur  la  montagne 
à  l'endroit  appelé  Rocbraz  ou  Hoc-Trévézel. 

«Il  y  eut,  dit-on,  un  tremblement  de  terre,  et  au 
Huelgoat,  la  fée  en  fut  épouvantée. 

«  Hok-Bras  s'était  brisé  la  tête  en  tombant  sur 
les  roches  qu'il  avait  amoncelées  lui-même.  Sa 
marraine,  folle  de  douleur,  essaya  en  vain  de  le 
rappeler  à  la  vie,  et  n'y  pouvant  réussir  elle  se 
changea  en  une  chienne  noire  qui  erre  et  doit  errer 
jusqu'au  jugement,  sur  le  funeste  marécage .  — 

«  Voilà  le  conte  fini. 


EN   BASSE-BRETAGXE  147 

«  Maintenant  il  serait  trop  long  de  rapporter 
tout  ce  que  l'on  dit  du  cadavre  de  Hok-Bras. 

«  On  prétend  que  voyant  venir  le  déluge  et  no 
trouvant  pas  de  poutres  assez  fortes  pour  cons- 
truire l'Arche,  Noé,  qui  avait  entendu  parler  du 
géant  Hok,  vint  à  la  montagne  d'Arrée,  scia  la 
barbe  du  géant  défunt  et  en  fit  les  membrures  du 
navire  suprême. 

«  Noé  voulut  aussi  par  curiosité,  ou  pour  lester 
son  arche,  emporter  quelques  dents  de  Hok-Bras. 
Il  fallut  pour  chacune  huit  hommes  vigoureux. 

«  On  raconte  bien  d'autres  choses  du  gigantes- 
que constructeur  de  nos  montagnes...  Mais  ici  se 
termine  le  récit  authentique  du  cabaretier  de  Bot- 
Meur,  récit  qui  sans  doute  vous  a  démontré  que 
les  Bretons  ne  sont  pas  des  petits  garçons  !  » 

Cette  légende  figure  dans  Les  Nouveaux  Fantômes  bretons,  de 
Dulaurens  de  la  Barre  :  elle  fut  lue  par  l'auteur  au  Concours  de 
l'Association  bretonne  à  Vannes,  à  la  séance  du  mercredi  2  sep- 
tembre 1874,  et  il  la  fit  précéder  de  l'en-tète  suivant  qui  n'est 
pas  reproduit  dans  Les  Fantômes  bretons  : 

«  Les  scènes  qui  vont  suivre  se  passent  aux  en- 
virons des  montagnes  d'Arrée,  dans  le  Finistère, 
entre  Daoulas  et  la  Feuillée,  non  loin  du  sombre 
marécage  du  Mont  Saint-Michel,  où  errent,  dit-on. 


148  GARGANTUA  EN   BASSE-BRETAGNE 


par  troupeaux,  les  âmes  en  peine  de  la  Cornouaille. 

«  C'est  le  pays  des  Légendes  sombres  et  pieuses, 
où  le  coupable  est  toujours  puni;  c'est  aussi  le 
berceau  des  récits  gigantesques,  où  la  force  surhu- 
maine l'emporte  d'abord  sur  toute  autre  chose, 
jusqu'au  jour  de  sa  chute  inévitable.  Dans  la 
Basse-Cornouaille,  c'est  ordinairement  la  ruse  qui 
prime  la  force  et  le  droit,  sauf  à  être  punie  à  son 
tour.  Mais  ici,  auprès  des  gouffres  de  Saint-Hcrbot 
et  des  grands  rochers  du  noir  Menez,  c'est  (pour 
ainsi  dire)  le  démesuré  qui  est  en  honneur. 

«  Jakou-ar-Gall,  le  cabaretier  de  Bot-Meur,  qui 
habite  au  pied  du  Mont  Saint-Michel,  va  essayer 
de  le  prouver  par  le  récit  suivant  ». 

{Jjt  PublicaUur  du  Finistère,  n°  du  5   septembre  1874). 

Hok-Bras  (Hok-le-Grand),  comme  Gargantua  est  grand  dès 
sa  naissance  ;  il  a  pour  marraine  une  fée  (cf.  les  légendes 
n"»  ni  et  VIII  (Haute-Bretagne). 

Hok-Bras  amoureux  a  de  la  ressemblance  avec  le  Gargantua 
recueilli  à  Saint-Suliac  par  M"»  de  Cemy.  Les  chênes  déracinés 
figurent  dans  plusieurs  légendes  (cf.  le  commentaire  du  conte 
no  I,  p.  27).  La  rade  creusée  a  pour  similaire  celle  de  Paimbœuf, 
creusée  aussi  par  Gargantua  (cf.  p.  16).  Les  vaisseaux  avalés 
se  retrouvent  dans   nombre  de   légendes  gargantuesques. 


CHAPITRE  III 


GARGANTUA  EN  NORMANDIE 


§  I.  —  POPULARITÉ,   ROCHERS  ET  MÈGAUTHES 
QUI  PORTENT  SON  NOM 

W^^m  PRÈS  la  Bretagne,  il  n'est  point,  à  ma  con- 
E^  naissance,  de  province  où  Gargantua  soit 
^^^^  aussi  populaire  qu'en  Normandie.  Ainsi 
qu'on  le  verra  ci-après,  un  assez  grand  nombre  de 
lieux  portent  son  nom,  et  les  auteurs  qui  se  sont 
occupés  de  la  Normandie  légendaire,  ont  recueilli 
sur  le  géant  des  récits  d'une  importance  variable , 
mais  qui  ne  sont  pas  sans  nul  doute  les  seuls  où 
il  soit  mis  en  scène. 

Dans  la  Manche,  qui  entonne  bien  sous  toutes 
les  espèces,  solides  ou  liquides,  a  un  ventre  de 
Gargantua. 

^Communiqué  par  M   Arislidt  Frémim'). 


I 50  GARGANTUA 


«  Le  fameux  géant  éternisé  par  RabcLiis,  Gar- 
gantua, qui  passe  parmi  nos  villageois  pour  avoir 
eu  une  influence  très  grande  sur  la  destinée  de 
leurs  pères,  a  partagé  avec  les  fées  le  privilège 
d'établir  son  patronage  sur  les  pierres  druidiques 
et  plus  particulièrement  encore  sur  les  monuments 
naturels  de  forme  gigantesque  et  singulière.  » 

(Amélie  Bosquet,  Im  Normandie  romanesque  et  mer- 
veilleuse, p.   177). 

«  Dans  la  commune  d'Ussy  (Calvados),  à 
l'ouest,  vers  Leffard  et  Saint-Germain,  en  quit- 
tant la  plaine,  sont  deux  petits  menhirs  qui  sem- 
blent indiquer  les  limites  du  Bocage.  Le  premier, 
que  l'on  nommait  Pierre,  du  Post,  Postis,  ne  sail- 
lait que  de  sept  pieds  au-dessus  du  sol,  et  il  fut 
renversé,  il  y  a  quatre  ans,  par  les  jeunes  gens  de 
la  commune  qui  croyaient  trouver  dessous  un 
trésor. 

«  Le  second,  que  nous  avons  fait  lithographier, 
porte  le  nom  de  Pierre  de  la  Hoberie.  Il  est  dans 
un  joli  petit  vallon,  au-dessous  de  la  ferme  du 
même  nom.  Sa  hauteur  est  de  onze  pieds.  Son 
effet  est  assez  pittoresque.  Le  fond,  vers  les  ro- 
chers, est  garni  de  grands  arbres  qui  arrêtent  la 


EN   NORMANDIE  151 


vue  et  un  léger  ruisseau  coule  au  pied  du  monu- 
ment. 

«  Nous  demandâmes  à  un  paysan  de  Leffard 
quelques  détails  sur  l'origine  de  la  Pierre  de  la 
Hoberie  ;  il  nous  répondit  qu'elle  avait  été  plantée 
par  curieiisitè  ;  qu'on  disait  que  c'était  un  gian 
nommé  Guergintua  qui  l'avait  laissé  tumher  par  un 
trou  de  sa  poiichette  en  passant  ;  il  ajouta  que  l'on 
y  voyait  souvent  des  revenants  et  qu'il  y  avait 
sûrement  quelque  trésor.  » 

(Galeron,  Statistique  de  l'arrondissement  de  Falaise,  t.  II,  p-  léo). 
M"«  Amélie  Bosquet,   qui  cite  Galeron  en  l'abrégeant,  donne 
au  géant  le  nom  de  Guerguintua. 

«  En  face  et  tout  près  du  château  de  la  Brosse, 
dans  le  Perche,  s'offre  un  dolmen  gigantesque  sur- 
nommé le  PaUt  de  Gargantua.  Le  géant,  revenant 
un  jour  de  jouer  sa  partie  dans  la  contrée,  laissa 
par  mégarde  tomber  son  palet  sur  le  chemin.  » 

(A.  Bosquet,  p.  189). 

«  On  montre  près  de  Portmont  (Eure),  sur  les 
bords  de  la  Seine,  une  pierre  levée  qui  porte  le 
nom  de  Caillou  de  Gargantua.  » 

(Bourquelot,  p.  4)- 


152  GARGANTUA 

«  En  sortant  de  Saint-Germain-du-Corbeis 
(Orne),  par  l'ancien  chemin  de  Saint-Barthélémi, 
à  mi-côte,  près  du  vieux  chemin  qui  descend  du 
moulin,  existait  autrefois  une  roche,  détruite  lors 
de  la  construction  de  la  nouvelle  route,  sur  laquelle 
on  remarquait  un  creux  d'environ  soixante  centi- 
mètres, qu'on  disait  être  l'empreinte  du  pas  de 
Gargantua.  » 

(Duval,  p.  7.  Cf.  sur  les  empreintes  de  Gargantua,  les 
commentaires  du  conte  n"  II,  p.  34). 

«  M.  l'abbé  Cochet,  dans  son  Dictionnaire  topo- 
graphique  de  la  Seine-Inférieure,  nous  apprend  qu'on 
montre  la  Chaise  de  Gargantua  à  Saint-Pierre-dc- 
Varengeville  (i);  à  Veulettes,  son  tombeau  (2). 
Son  petit  doigt  est  resté  à  Varengeville-sur-Mer, 
son  chei'al  à  Fresles. 

«  Dans  le  département  de  l'Eure,  M.  le  marquis 
de  Blosseville  signale  le  siège  de   Gargantua  con- 


(i)  La  roche  naturelle  connue  sous  le  nom  de  chaise  ou  Chaire 
de  Gargantua,  est  dùsignée  dans  une  charte  du  xn'=  siècle,  trou- 
vée par  M.    Deville  sous  le  nom  de  Cnria    Giganlis,  not.,  p.  36. 

(2)  La  butte  du  Chàtelicr  où  s'élevait  autrefois  un  oppidum, 
et  que  les  habitants  appellent  le  Tombeau  de  Gargantua.  Joanne, 
p.  8s. 


EN   NORMANDIE  155 


sen'é  à  Port-Mort,  sur   la  route  des   Andelys  à 
Vemon.  » 

(Duval,  p.  8). 

«  Sur  la  falaise  la  plus  avancée  de  Varengeville 
(canton  d'Offranville),  s'élève  une  énorme  butte 
en  terre  dont  la  forme  un  peu  allongée  ressemble 
assez  à  un  tertre  de  nos  cimetières.  Le  peuple,  qui 
symbolise  tout,  dit  que  c'est  la  tombe  du  petit  doigt 
de  Gargantua.  » 

(Cochet,   Seine-Inférieure,   p.   83). 

«  Sur  la  crête  d'une  falaise,  près  du  château  de 
Tancarville  (Seine-Inférieure),  s'élève,  à  deux  cents 
pieds  au-dessus  de  la  Seine,  uns  roche  de  craie, 
semblable  à  un  immense  toit  qui  surplombe  et  pa- 
raît prêt  à  se  détacher.  Elle  est  connue  sous  le 
nom  de  Pierre  Gante  et  sous  celui  de  Chaise  ou 
de  Fauteuil  de  Gargantua.  Suivant  la  tradition,  il 
avait  coutume  de  s'y  asseoir  lorsqu'il  se  lavait  les 
pieds  dans  la  Seine,  et  il  y  faisait  entendre  de 
sourds  mugissements  qui  retentissaient  dans  les 
nuages  chassés  par  le  vent  de  mer  et  amoncelés 
autour  du  rocher.» 

(Bourquelot,  p.  2). 

«  M.  Bourquelot  commet   à   cet    égard    deux   petites   inexac- 
titudes :   i»  U  place  la  chaise  de  Gargantua  près  de  Tancarville, 


154  GARGANTUA 


lorsqu'elle  est  à  une  vingtaine  de  kilomètres  de  Duclair  ;  2"  il  la 
décrit  comme  une  pierre  qui  surplombe  :  ce  n'est  rien  de  sem 
blable.  La  chaise  de  Gargantua  est  un  vallon  creusé  dans  les  fa- 
laises qui  bordent  la  Seine,  et  borné  de  chaque  côté  par  des 
relevés  de  roche  qui  lui  font  comme  deux  grands  bras  de 
fauteuil.  » 

(F.  Baudry,  Um'm  de  l'InsIriicttoH  publique,  19  mai  1859). 

On  peut  rapprocher  de  ces  chaises  de  Gargantua  les  simi- 
laires :  en  Haute-Bretagne  la  chaise  de  Michel  Morin  ;  en  Basse- 
Bretagne,  celle  de  Rannou  ;  celle  de  Gargantua  en  Franche- 
Comté. 

«  A  Dormont,  près  Veruon,  une  hottée  de 
terre  jetée  par  Gargantua  a  suffi,  dit-on,  pour 
former  deux  tumulus  bien  connus  des  antiquaires 
normands.  On  les  appelle  la  Hotée  de  Gargantua.  » 

(Duval,  p.  9. —  Bourquelot,  p.  4). 

«  C'est  à  Gargantua  qu'il  faut  rapporter,  sui- 
vant quelques  auteurs,  la  dénomination  de  Mont- 
Gargan,  donnée  à  plusieurs  montagnes  de  France 
et  d'Italie.  Cependant,  d'autres  étymologistes  n'y 
voient  qu'une  altération  du  mot  archange.  Un 
monticule,  prés  de  Rouen,  situé  à  la  descente  de 
la  montagne  Sainte-Catherine,  s'appelle  Mont- 
Gargan. 

«  L'église  de  Fortmoville  est  située  dans   une 


EN   NORMANDIE  155 

vallée,  et  n'a  de  remarquable  que  son  clocher  en 
bâtière.  Les  habitants  racontent  que  ce  clocher  fut 
primitivement  très  élevé,  mais  que  Gargantua,  en 
passant  d'un  mont  sur  l'autre,  l'ayant  renversé 
d'un  coup  de  pied,  on  lui  donna  la  forme  qu'il  a 
conservée.  » 

(A.  Bosquet,  p.  194). 

Dans  rOrne,  à  Chamboy,  où  se  trouve  un 
remarquable  donjon  du  moyen  âge,  on  donne  le 
nom  de  Bottes  de  Gargantua  à  deux  collines  qui 
en  sont  voisines. 

((Communiqué  par  M.  Le  Héricher). 

D'autres  endroits  ont  emprunté  leur  nom  à 
Gargantua.  On  lit  dans  le  Glossaire  de  la  vallée 
d'Yères,  de  M.  DclbouUe(Le  Havre  1876)  : 

«  Gargantua,  n.  m.  Localité  près  de  Grand- 
court  (Seine-Inférieure),  canton  de  Londinières. 
Dans  le  pays  de  Bray,  un  autre  endroit  se  nomme 
le  Pas  du  Cheval  de  Gargantua.  Qjui  nous  dira 
l'humble  village  où  ne  sont  pas  connus  les  héros 
de  Rabelais?  (p.  166)  » 

«  La  Pierre  à  affiler  de  Garganttta  est  un  menhir 
situé  à  Néaufles-sur-Risle,  vers  la  limite  du  dépar- 
tement de  l'Orne. 


156  GARGANTUA 


«  Le  peuple,  qui  appelle  ce  menhir  la  Pierre  à 
Gargantua,  attache  à  cette  dénomination,  comme 
à  plusieurs  autres  monuments  celtiques,  une  fable 
analogue  à  tous  les  contes  qui  ont  été  faits  sur  ce 
géant  célébré  par  Rabelais,  mais  qui  sûrement 
n'est  pas  de  son  invention.  Les  paysans  racontent 
donc  (ce  que  peut-être  ils  croyaient  autrefois,  mais 
qu'ils  se  disent  aujourd'hui  en  riant)  que  Gargantua, 
venant  de  finir  sa  journée,  pendant  laquelle  il 
avait  fauché  dix-huit  acres  de  prairies,  et  n'ayant 
plus  besoin  de  sa  pierre  à  faux,  la  jeta  du  haut  de 
la  côte  sur  laquelle  il  passait  dans  la  vallée,  où 
elle  s'est  plantée  debout,  et  que  c'est  elle  que  nous 
voyons  aujourd'hui.  » 

(\'augeois,  Histoire  des  Antiquités  de  la  ville  de  Laigle  et  de  ses 
environs,  p.  27.  Cité  par  L.  Duval). 

C'est  la  même  pierre  que  désigne  sans  doute  M.  Bourquclot, 
p.  12  :  «  Dans  la  commune  de  Néaufles  (département  de  l'Eure) 
s'élève  la  Pierre  d  repasser  de  Gargantua.  C'est  un  obélisque  haut 
de  dix  pieds,  qu'on  découvre  de  loin  dans  la  vallée  qu'arrose  la 
Risle.  Le  grés  dont  il  est  formé  n'existe  qu'à  deux  ou  trois  lieues 
de  Néaufles.  Les  paysans  racontent  que  Gargantua  alla  déraciner 
dans  la  carrière  et  transporta  lui-même,  au  lieu  où  il  est  mainte- 
nant, l'énorme  bloc,  et  que  c'est  sur  ses  rudes  arêtes  que  le 
monstrueux  général  afRlait  la  faux  avec  laquelle  il  achevait  les 
soldats  de  César.  » 


EN   NORMANDIE  l'yj 


A  CaroUes  (Manche),  se  trouve  la  Roche  de 
Gargantua,  surplombant  la  grande  abîme  du  Port- 
du-Sud  (i).  C'est  de  là  que,  posant  à  travers  la 
baie  du  Mont  Saint-Michel  une  pierre  qui  est  l'îlot 
de  Tombelaine,  puis  une  autre  qui  est  le  Mont,  il 
passait  de  Normandie  en  Bretagne,  et  sa  troisième 
enjambée  se  faisait  en  se  posant  sur  le  Mont  Dol. 

(Commuttiqut  par  M.  Le  Héricher,  d'Avranches). 

Cf.  la  légende  qui  suit  et  dans  Gargantua  en  Haute-Bretagne, 
p.  I),  le  passage  des  Grandes  Chroniques  où  les  mêmes  exploits 
sont  accomplis  par  Grantgosicr  et  Galemelle. 

L'enjarabée  sur  le  Mont  Dol  est  attribute  plus  généralement 
au  diable  ou  à  saint  Michel. 

Dans  le  bois  de  Montgommerj',  sur  le  chemin 
de  Carrouges  à  Sées,  commune  de  la  Lande  de 
Goult,  existe  une  roche  de  grès  très-dure,  à  fleur 
de  terre,  présentant  à  sa  surface  une  sorte  de  dé- 
pression en  forme  de  rainure,  longue  de  2  ou  3 
mètres  sur  une  largeur  de  50  à  60  centimètres.  On 
dit  dans  le  pays  que  c'est  l'empreinte  des  roues  du 
chariot  de  Gargantua,  lorsqu'il  revenait  de  Tom- 
belaine après  avoir  jeté  dans  la  mer  l'îlot  de 
Tombelaine  et  le  Mont. 

(^Communiqué  par  M.  L.   Duval). 

(i)  Cène  roche  avait  été  sigtulée  sous  ce  nom  à  la  Commis- 
sion topographique  des  Gaules. 


158  GARGANTUA 


Le  mont  de  Besneville ,  canton  de  Saint- 
Sauveur-le- Vicomte  (Manche),  est  une  grosse  col- 
line rocheuse  tapissée  de  bruyères  et  du  haut  de 
laquelle  on  domine  la  mer  qui  s'étend  entre  la  côte 
bas-normande  et  l'île  de  Jersey,  située  en  flice.  J'ai 
entendu  raconter  dans  mon  enfance  que  le  mont 
de  Besneville  n'était  ni  plus  ni  moins  qu'un  gra- 
vier qui  se  trouvait  dans  le  soulier  de  Gargantua. 
Il  venait  de  loin,  de  bien  loin,  par  delà  de  Caen, 
Rouen  ou  Paris  pour  le  moins.  Or  il  voulait  sans 
s'arrêter  dans  sa  route,  passer  à  Jersey,  ce  qui 
était  l'affaire  d'une  enjambée.  Il  sentit  que  quelque 
chose  le  gênait  dans  ses  souliers  ;  il  s'assit  sur  le 
bord  de  la  mer,  se  déchaussa  et  tira  de  son  soulier 
le  gravier  qui  est  le  mont  de  Besneville. 

(^Communiqué  par  M.  Aristide  Frimint). 

Cf.  sur  les  traces  du  passage  de  Gargantua,  les  p.  ij  et  suiv., 
et  les  commentaires  du  conte  n°  II,  Gargantua  en  Haule-Brelagtit. 

5  II.  —  LA  LÉGENDE  DE  CRAMÈXIL 

Y^jM  Craménil-sur-Rouvre,  canton  de  Briouze^ 
ïP^^  se  voit  un  des  plus  beaux  menhirs  du  dé- 
^*^^  partement  de  l'Orne,  connu  sous  le  nom 
de  Pierre  à  affiler  de  Gargantua  (i). 

(i)  M.  Duval  m'écrit  que  dans  le  patois  dos  environs  de 
Briouze,  on  prononce  Jarganlua. 


EN   NORMANDIE  I59 


«  Une  légende  insérée  par  Chrétien  de  Joué  du 
Plain,  dans  ses  FetUerys  Argentenois,  manuscrit  non 
encore  publié,  et  dont  l'extrait  suivant  a  été  com- 
muniqué A   M.    Duval  par  M.    de    la   Sicotière, 
nous  montre    Gargantua   aux   prises    avec    saint 
Pierre  :  le  Dieu  celtique,  sûr  de  sa  force,  engage 
la  lutte  avec  courage  ;   mais  l'apôtre  juif,  ayant 
pour  lui  la  ruse,  finit  par  triompher.  Est-ce  s'abu- 
ser de  voir  dans  ce  récit  un   souvenir  de  la  lutte 
soutenue  contre  les  missionnaires  chrétiens  par  les 
derniers  défenseurs  du  paganisme,  et  de  la  défaite 
définitive  de  ces  derniers?  Le  lecteur   va   être   à 
même  de  juger  :  le  diable,  autrement  Gargantua 
ou  le   Géant,  envoya    un    jour   un  défi  à  saint 
Pierre  pour  fiiucher.  Saint  Pierre  accepta,  et  l'on 
convint  de  se  trouver  sur  Craménil,  car  la  plaine 
était  difficile,  les  champs  étaient  couverts  çà  et  là 
de  gros  rochers  qu'il  faut  savoir  éviter,  et  le  grain 
si  court  et  si  glissant  qu'à  peine  on  peut  le  saisir. 
Gargantua  monta  dans  un   chariot  traîné  par  trois 
démons,  s'étant  muni  de  sa  faux  et  de    son  oli- 
vier (i)  garni  de  sa  pierre  affiloirc. 

(j)  Sorte  de  vase  allongé  dans  lequel  le  faucheur  met  sa 
pierre  à  aiguiser,  et  qu'on  nomme  dans  certains  cantons  de 
l'Ome  couié.  Cf.  le  gallot  cottyi. 


l6o  GARGANTUA 

«  Il  venait  de  loin,  car  il  voyageait  depuis  long- 
temps, lorsqu'il  parvint  dans  la  contrée  avec  un 
fracas  si  grand,  qu'on  crut  entendre  un  tremble- 
ment de  terre  à  plusieurs  lieues  à  la  ronde  ;  les 
côtes,  les  lochers,  rien  ne  l'arrêtait  ;  mais,  balan- 
çant sa  tête  décrépite  et  se  dressant  sur  le  bout  de 
ses  pieds  en  forme  d'ergots,  pour  mieux  se  fixer 
sur  son  siège,  il  pensa  plusieurs  fois  tomber  en 
faisant  la  culbute. 

—  Par  ma  barbe,  dit-il,  les  guérets  sont  rudes 
dans  ce  pays  ! 

«  Ayant  encore  éprouvé  une  violente  secousse, 
■en  heurtant  contre  une  roche  énorme  : 

—  Oh  !  là,  dit-il,  voilà  une  motte  qui  est  dure 
comme  du  fer. 

«  Enfin  commença  l'entrevue.  Gargantua  salua 
saint  Pierre  de  la  main  ;  saint  Pierre  lui  rendit  son 
salut  en  s'inclinant  avec  dignité.  Alors  Gargantua 
fit  trois  sauts  en  avant,  deux  en  arrière,  puis  un 
en  avant,  et,  saisissant  la  calotte  rouge  dont  il 
ornait  son  chef,  il  allait  comme  un  élégant  d'au- 
jourd'hui passer  sa  main  sur  ses  cheveux  pour  les 
placer  avec  grâce,  lorsque,  dans  celle  opérction,  elle 
se  trouva  arrêtée  par  une  de  ses  cornes  ;  c'est  alors 
qu'il  résolut  de  s'incliner  encore  une  fois  profon- 


E\    NORMANDIE  l6l 


dément.  Pour  en  finir,  les  pourparlers  ne  furent 
pas  longs  :  le  concours  commença.  Saint  Pierre, 
en  homme  adroit,  se  mit  près  d'un  bloc  de  granit, 
et  tourna  tout  autour.  Gargantua  voulut  suivre, 
mais  en  vain,  car,  sans  s'en  douter,  il  avait  plus  de 
besogne  à  fliire;  il  avait  donc  beau  se  démener,  il 
n'arrivait  pas.  Enfin,  pour  la  troisième  fois,  il  s'é- 
cria :  Affilamus,  Petre,  et  saint  Pierre  de  toujours 
aller  et  de  lui  répondre  :  Non  affilemus,  diavole. 
Cependant  Gargantua,  voulant  prendre  à  la  hâte 
sa  pierre  pour  affiler,  la  tira  de  son  olivier,  mais 
voyant  que  saint  Pierre  gagnait  encore  du  terrain, 
il  la  lança  loin  de  lui,  pour  tenter  un  dernier 
effort.  Alors,  voyant  qu'il  ne  pouvait  venir  à 
bout  de  regagner  le  temps  perdu,  il  s'avoua  de 
bonne  grâce  vaincu. 

«  Saint  Pierre,  content  de  sa  supériorité ,  quitta 
Gargantua  en  le  complimentant  d'un  air  bénin 
pour  se  rendre  à  son  poste,  et  Gargantua  monta 
dans  son  chariot,  sans  penser  à  sa  pierre  affiloire 
qui  était  tombée  debout  dans  l'herbage  du  Grand- 
Douit. 

«  Cette  pierre,  qui  a  douze  pieds  d'élévation, 
est  d'une  belle  qualité  de  granité,  et  offre  quatre 
faces  bien  marquées  dont  les  quatre  angles  corres- 

II 


l62  GARGANTUA 


pondent  aux  quatre  vents  principaux  ;  l'herbage  où 
elle  se  trouve  est  uni.  » 

D'après  M"'  A.  Bosquet,  les  villageois  la  nomment  Pierre  de 
Jergaiiiua,  p.  182. 

M.  Duval  ajoute  :  «  Un  proverbe  qui  montre 
l'authenticité  et  l'ancienneté  de  cette  légende  est 
conservé  aux  environs  de  Craménil,  où  l'on  dit 
communément  :  Faire  couper  comme  la  pierre  de 
Gargantua. 

«  Il  est  évident  que  dans  la  légende  recueillie  à 
Craménil,  nous  avons  affaire,  non  plus  à  un  géant 
débonnaire  et  glouton,  remarquable  seulement 
par  le  développement  prodigieux  des  forces  phy- 
siques, et  sans  aucun  caractère  divin,  mais  à  un 
dieu  véritable,  à  un  génie  déchu,  relégué  au  rang 
des  démons  par  la  croyance  populaire  (p.  10-13). 
Comme  nous.  Chrétien  voit  dans  ces  récits  fabu- 
leux le  produit  spontané  de  l'imagination  popu- 
laire frappée  du  discrédit  dans  lequel  tombèrent  les 
monuments  et  les  dieux  de  l'ancienne  religion, 
lorsque  le  christianisme,  tardivement  introduit 
dans  nos  contrées,  fut  devenu  la  religion  officielle. 
De  là,  dit-il,  les  noms  de  Gargantua,  de  Tue-la- 
Mort  ou  de  Folk,  sous  lesquels  on  le  désigne  sou- 
vent. Pour  en  revenir  à  ce  qu'on  raconte  du  con- 


EN    NORMANDIE  163 


cours  entre  saint  Pierre  et  le  diable,  on  a  voulu 
figurer  le  triomphe  de  l'apôtre,  qui  représente  sous 
le  nom  de  Gargantua  le  diable  ou  génie  malfai- 
sant, et  qui  venait  d'être  vaincu  ou  renversé 
(p.  16-17.)  .) 

Gargantua  faucheur  est  connu  en  d'autres  pays  qu'en  Nor- 
mandie ;  plusieurs  légendes  de  la  Haute-Bretagne  le  montrent 
fauchant,  et  quelques  mégalithes  sont  aussi  désignés  sous  le  nom 
de  pierres  à  aiguiser  de  Gargantua.  Cf.  Gargtntua  en  Hautt- 
Bretagne,  p.  7,  et  les  Peliles  légendes  n«  VII  et  VIII  (Haute- 
Bretagne).  Cf.  aussi  Gargantua  en  Ile  de  France  p.  215. 

§  III.  —  GÉANTS  SIMILAIRES 

BLIQ.UEHUIT  (Seine-Inférieure) ,  d'après 
l'abbé  Cochet,  il  y  a  une  pierre  autour  de 
laquelle  on  voit  des  fées  et  des  géants.  » 

{Matériaux,  t.  I,  p.    261). 

«  Près  d'Argentan,  entre  la  rivière  de  Baise  et 
le  ruisseau  de  Sarceaux  qui  prend  naissance  dans 
plusieurs  fontaines,  dont  la  plus  renommée  porte 
le  nom  de  fontaine  de  Michon,  existe  un  mame- 
lon calcaire  connu  sous  le  nom  de  Butte  du  Hou, 
sur  le  versant  duquel  on  remarquait,  il  y  a  une 
trentaine  d'années,  un  tumulus  auquel  on  attri- 
buait une  origine  semblable.  D'après   les  légendes 


104       GARGANTUA  EN  NORMANDIE 

locales,  recueillies  par  Chrétien  de  Joué  du  Plain, 
c'était  l'œuvre  d'un  géant  d'une  taille  si  élevée 
qu'il  emjambait  les  hayes  et  les  arbres  comme  on 
passe  sur  les  herbes  ;  il  n'était  arrêté  dans  ses 
voyages,  ni  par  les  rochers  les  plus  élevés,  ni  par 
les  rivières  les  plus  larges.  Avec  cela,  il  était  doué 
d'une  grande  force,  car  un  jour,  voulant  honorer 
la  mémoire  de  quelques  braves  morts  pour  la  pa- 
trie, il  prit  une  poignée  de  terre  à  Grogni,  et  forma 
ainsi  une  excavation  qui  s'appelle  aujourd'hui  la 
Mare  de  Grogni.  Il  mit  ensuite  cette  terre  dans 
une  de  ses  poches,  et  alla  la  déposer  sur  leur 
tombe.  Telle  est  l'origine  du  tumulus  de  la  Butte 
du  Hou  qui,  de  temps  en  temps,  est,  dit-on,  visi- 
tée par  ce  géant. 

«  M.  Chrétien  rapporte  que,  d'après  les  lé- 
gendes du  pays,  le  tumulus  des  Hogues,  situé  sur 
la  commune  de  Cuigni,  près  de  la  rivière  d'Orne, 
a  été  également  élevé  par  des  géants.  » 

(Duval,  p.  9.) 


CHAPITRE  IV 


GARGANTUA  DANS  LE  MAINE,  L'ANJOU 
ET  LA   TOURAINE 

§  I.  —  GARGANTUA  DANS  LE  MAINE 

iH  nom  de  Gargantua  n'est  pas  complète- 
ment inconnu  chez  nous.  A  Laval  même, 
tout  au  moins  dans  le  peuple,  on  dit  cou- 
ramment :  c(  11  mange  comme  un  Gargantua.  » 
Mais  cette  locution  pourrait  très  bien  n'être  que 
postérieure  A  l'œuvre  de  Rabelais,  et  avoir  pénétré 
dans  le  langage  populaire  en  passant  par  celui  des 
gens  instruits. 

(Communiqué  par  M.  Emile  Moreau). 

Bien  que  je  me  sois  occupé  à  la  fois  des  monu- 
ments mégalithiques  de  la  Sarthe  et  des   poésies 


l66       GARGANTUA  DANS  LE  MAINE 

populaires  du  Maine,  je  ne  connais  dans  ce 
pays  aucune  tradition  populaire  qui  se  rapporte  à 
Gargantua.  Ceux  de  nos  atnis  que  j'ai  interrogés  à 
cet  égard  sont  dans  la  même  ignorance  que  moi. 
Je  n'en  conclus  pas  de  là  que  Gargantua  n'ait 
laissé  aucun  souvenir  dans  notre  pays  ;  mais  jus- 
qu'à ce  jour  personne  ne  s'est  avisé  de  recueillir 
quoi  que  ce  soit  sur  les  traditions  populaires  de 
notre  province...  Les  locutions  :  «  Manger  comme 
un  Gargantua.  Quel  Gargantua  !  Il  a  un  ventre 
de  Gargantua  !  »  existent  dans  la  Sarthe. 

(^Communiqué  par  M.  L.  Chardon,  vice-président  de  la 
Société  archéologique  du  Maine"). 

§  II.  —  GÉANT  SIMIUIRE 

ANS  la  Mayenne,  d'après  M.  Emile  Moreau, 
il  n'existe  aucun  inégalithe  auquel  les 
paysans  donnent  le  nom  de  Gargantua; 
mais  on  voit  à  Saint-Gemmes,  entre  Bais  et 
ÉvTon,  un  monument  mégalithique  fort  curieux 
que  M.  Emile  Moreau  a  décrit  dans  sa  brochure 
sur  les  Monuments  mégalithiques  d'Hambers  et  de 
Saint-Gemmes-le-Rûbert.  Laval,  1875,  p.  47-48. 


GARGANTUA   EN   ANJOU  167 


«  C'est  un  dolmen  dont  la  table  est  composée 
de  deux  pierres;  l'une  mesure  trois  mètres,  et 
l'autre  quatre  mètres  de  longueur  ;  mais  ces  deux 
blocs  ne  sont  pas  juxtaposés;  l'un  deux  est  à 
moitié  recouvert  par  l'autre,  et  c'est  dans  cette 
particularité  qu'on  croit  voir  l'origine  du  nom  de 
Pakl-du-Diable.  La  légende  raconte  que  dans  la 
nuit  de  Noël,  le  diable  transporta  sur  son  épaule 
jusqu'au  sommet  du  Rochard  les  deux  pierres  su- 
périeures, et  que  de  là  il  les  lança  de  nouveau  sur 
leurs  supports  avec  une  dextérité  telle  que  leur 
position  semble  n'avoir  jamais  changé. 

«  A  une  petite  distance  du  Palet-du-Diable  se 
trouve  aussi  un  autre  groupe  mégalithique  impor- 
tant dont  la  Roche-au-Diable,  aussi  appelée  Ga- 
loche du  Diable,  semble  être  le  centre.  » 

(Emile  Moreau,  p.  Si->2)- 

§  111.  —  GARGANTUA  EN  ANJOU 

iN  dit  en  proverbe  ;  «  Manger  comme  Gar- 
gantua, »  pour  désigner  une  personne  de 
grand  appétit;  «  C'est  un  Gargantua,  » 
en  parlant  d'un  homme  de  grande  taille. 

Le  Gargantua  populaire  semble  peu  connu    en 


l68  GARGANTUA   EN   TOURAINE 

Anjou  ;  je  ne  trouve  son  nom  nulle  part,  et  je  n'ai 
guère  entendu  les  paysans  le  prononcer.  Une  seule 
fois,  j'ai  rencontré  son  nom;  c'est  à  Chazé  :  une 
borne  milliaire  romaine,  couchée  à  la  porte  de 
l'église,  est  appelée  Bâton  de  Gargantua. 

Le  Gargantua  angevin  me  paraît,  partout  où 
j'en  ai  parlé,  resté  circonscrit  au  monde  lettré, 
celui  de  Chazé  comme  les  autres,  et  être  tout  sim- 
plement éclos  avec  Rabelais. 

(^Communiqué  par  M.  Auguste  Michel,  d'Angers). 

M.  Célestin  Port,  archiviste  à  Angers,  auquel  j'avais  de- 
mandé des  renseignements  sur  le  Gargantua  Angevin,  est, 
quant  à  sa  popularité,  du  même  avis  que  M.  Michel. 

§  IV.  —  GARGANTUA  £-V  TOURAINE 

,N  conserve  en  Touraine  la  même  tradition 
(celle  qui  représente  le  géant  s'amusant 
à  lancer  des  pierres  en  guise  de  disques 
vers  un  but)  ;  une  pierre  faisant  partie  d'un  dol- 
men auprès  du  château  de  la  Brosse,  porte  le  nom 
de  PaJet  de  Gargantua.  » 

(Traditions  sur  Gargantua  dans  le  Magasin  pittoresque,  1841, 
P-  «39)- 

Un  dolmen  prés  de  l'Ile  Bouchard  est  marqué 
de  l'empreinte  du  pouce  de  Gargantua. 


GARGANTUA   EN   TOURAINE  169 

Il  y  en  a  un  autre  dans  la  commune  de  Thoré, 
près  Vendôme,  que  l'on  prétend  être  un  caillou 
entré  par  hasard  dans  la  botte  du  géant,  qui  s'en 
serait  débarrassé  en  cet  endroit. 

(Communiqué  par  M.  de  Chabati). 

Nous  avons  bien  peu  de  traditions  légendaires 
en  Touraine,  au  sujet  de  Gargantua.  Elles  se  bor- 
nent à  deux  d'un  caractère  général. 

Presque  toutes  les  pierres  celtiques,  presque 
toutes  les  pierres  volumineuses  qui  font  saillie  au- 
dessus  du  sol,  par  suite  d'un  déchaussement  dilu- 
vien, portent  le  nom  de  Palet  de  Gargantua.  Ce 
sont  les  témoins  des  jeux  du  géant. 

Dans  un  ordre  d'idées  analogues,  tous  les  tertres 
factices  de  terre,  tombelles,  mottes,  etc.,  sont 
considérés  comme  le  résultat  du  nettoyage  des 
chaussures  de  Gargantua.  C'est  là  «  qu'il  a  dé- 
crotté ses  souliers  »  selon  l'expression  populaire. 
Cela  se  dit  surtout  dans  les  régions  argileuses  où 
la  terre  s'attache  aux  pieds. 

Voilà  tout  ce  que  j'ai  pu  recueillir  à  ce  sujet 
dans  une  exploration  incessante  à  travers  la  Tou- 
raine, qui  dure  depuis  trente  ans. 

(Communique  par  M.  l'atbé  Chevalier,  président  dt  la 
Société  archéologique  de  Touraine). 


CHAPITRE  V 


GARGANTUA  DANS  L'OUEST 


§  I.  —  GARGANTUA  EN  POITOU 

W^^'^  Poitou,  on  dit  en  proverbe   «   manger 
ffl^^   comme  un  Gargantua.  » 

(^Communiqué  par  M.  Desaivre). 

«  Près  de  Poitiers  est  un  dolmen  connu  sous  le 
nom  de  Pieire  de  Gargantua.  » 

(Martinet,  p.  6). 

Toutefois,  cette  appellation  est  contestée;  un 
article  inséré  dans  le  tome  III  des  Mémoires  de 
la  Société  des  Antiquaires  de  France  l'ayant  ainsi 
qualifiée,  provoqua  la  réponse  suivante  des  savants 
du  pays,  qui  semble  prouver  que  le  nom  de  Pierre 
de  Gargantua  n'est  pas  véritablement  celui  que  lui 


GARGANTUA  EN   POITOU  I  7 1 

donne  le  vulgaire,  et  qu'en  tout  cas  il  est  posté- 
rieur à  Rabelais  (i). 

La  Société  des  Antiquaires  de  l'Ouest  ne  con 
naît,  près  de  la  ville  de  Poitiers,  que  le  dolmen 
connu,  non  sous  la  dénomination  de  Pierre-de- 
Gargantua,  mais  sous  le  nom  devenu  célèbre  de 
Pierre  levée  de  Poitiers.  Voici  comment  en  parle 
Rabelais  : 

«  Ainsi  croissoit  Pantagruel  de  jour  en  jour,  et 
prouffitoit  à  veu  d'oeil,  dont  son  père  s'esjouissoit 

par  affection  naturelle De  faict,  vint  à  Poictiers 

pour  estudier  et  proffita  beaucoup,  auquel  lieu 
voyant  que  les  escoliers  estoyent  auculnesfois  de 
loysir  et  ne  sçavoient  à  quoy  passer  temps,  en  eut 
compassion.  Et  un  jour  print  d'un  grand  rochier 
qu'on  nomme  Passe-Lourdin  une  grosse  roche, 
ayant  environ  douze  toizes  en  quarré,  et  d'espes- 
seur  quatorze  pans,  et  la  mist  sur  quatre  pilliers 
au  milieu  d'un  champ  bien  à  son  ayse,  affin 
que  lesdictz  escoliers,  quand  ils  ne  sçauroyent 
aultre  chose  faire,  passassent  temps  à  monter  sur 
ladicte  pierre,  et  là  à  banqueter  à  force  flacons,  jam- 

(1)  La  pierre  levée  de  Poitiers  est  attribuée  à  Mélusine  par  J  . 
Babinet,  Melminc  ;  Giojroy  la  grand  dent.  Légendes  Poitevines. 
Broch.  in-S". 


172  GARGANTUA 


bons  et  pastez  et  escripre  leurs  noms  dessus  avec  un 
couteau  et  de  présent  l'appelle-t-on  la  Pierre-Levée. 
Et  en  mémoire  de  ce,  n'est  aujourd'hui  passé  aul- 
cunen  la  matricule  de  ladicte  Université  de  Poictiers, 
sinon  qu'il  ait  bu  en  la  fontaine  Caballine  de 
CroustcUes,  passé  à  Passe-Lourdin  et  monté  sur 
la  Pierre-Levée.  » 

(^Pantagruel,  ch.  V). 

«  On  voit  que  tout  ami  qu'il  était  de  son  Gar- 
gantua, Rabelais  lui-même  n'a  point  appelé  Pierre 
de  Gargantua  notre  antique  dolmen.  En  cela,  il 
respectait  la  tradition  qui,  en  parlant  des  antiquités 
qui  se  rencontrent  partout  à  Poitiers,  avait  dit  dès 
longtemps  dans  ce  vieux  langage  poitevin  dont  on 
aime  à  garder  souvenance  : 

«  Sy  voit  incor  ine  Pearre  leuie 

«  Et  nul  ne  peut  se  vonty  d'astre  fin 

o  Sans  y  grauy  son  nom  et  sa  ponsie, 

«  Pr'ally  di  qui  dret  A  Passe-Lourdin.  » 

(Mangon  de  la  Lande,  Quelques  observations  sur  les  Monuments 
antiques  de  Poitiers  dans  les  Mémoires  de  la  Société  des  Ant.  de 
France,  2'  série,  t.  IV,  p.  38-59). 

«  Les  berges  escarpées  de  la  Creuse,  à  Saint- 
Rémi-sur-Creuse  (Vienne),  contienneiit  plusieurs 
souterrains  et  cavernes  creusés  dans  le  roc.  L'une 


EX   POITOU  175 


de  ces  grottes,  dans  laquelle  ont  été  trouvés  divers 
instruments  en  silex  taillés,  est  en  partie  couverte 
par  une  roche  que  sa  position  et  sa  forme  singu- 
lière ont  fait  nommer  Palet-de-Gargantua.  » 

(Scxiili  dts  Antiquaires  de  l'Oiust,  1879,  p.  484). 

Il  existe  dans  la  vallée  de  la  Sèvre,  à  trois  kilo- 
mètres de  Saint-Maixent,  au-dessus  de  la  route  de 
Saint-Maixentà  la  Motte  Saint  Heraye  et  du  chemin 
de  fer  de  Niort  à  Poitiers,  un  gros  mamelon  arrondi 
appelle  Ètron  de  Gargantua.  Quelque  effort  que 
j'aie  fait  pour  y  relever  une  légende,  je  n'ai  pu  y 
parvenir. 

{Communiqué  par  M.  Léo  Desaivrt). 

M.  B.  Souche,  instituteur  à  Pamproux,  a  été 
plus  heureux.  «  On  m'a  appris,  m'écrit-il,  que 
pour  produire  l'Étron  qui  porte  son  nom  près  de 
Nanteuil,  Gargantua  avait  un  pied  dans  le  Moutaï, 
île  de  la  Sèvre,  près  de  Palu,  et  l'autre  sur  Pèss' 
Marin,  coteau  situé  près  de  Nanteuil.  » 

GARGANTUA    ET    SAINTE   MACRINE 

r^s«NE   légende  chère    aux    maraichins    nous 

'\y-\f   montre    sainte    Macrine   fuyant    devant 

Gargantua,  montée  sur  une  mule  ferrée  à 


1 74  GARGANTUA 


l'envers.  La  bête,  harassée  de  fatigue,  s'arrête 
dans  l'île  de  Magné,  près  d'un  champ  où  des 
paysans  sèment  de  l'avoine.  Macrine,  se  fiant  en 
la  miséricorde  divine,  les  prie  de  dire  à  tout  venant 
qu'elle  a  passé  le  jour  où  ils  mettaient  leur  grain 
en  terre. 

«  Grand  étonnement  des  laboureurs,  en  trou- 
vant le  lendemain  leur  avoine  mûre  ;  ils  reconnais- 
sent à  ses  œuvres  l'envoyée  du  Seigneur,  et , 
quand  survient  Gargantua,  ils  se  hâtent  de  lui  ap- 
prendre que  l'avoine  n'était  pas  née  lors  du  passage 
de  la  sainte. 

«  Le  géant  abandonne  la  poursuite,  mais  avant 
de  revenir  sur  ses  pas,  il  nettoie  ses  sabots  ;  alors 
le  tertre  de  la  Garette  et  celui  où  s'éleva  depuis  la 
chapelle  de  Macrine,  apparaissent  pour  la  première 
fois  au-dessus  de  la  vallée.  » 

(L.  Desaivre,  p.  2). 

D'après  M.  Desaivre,  dont  j'ai  cité  textuellement  le  récit,  It 
miracle  des  avoines,  attribué  à  sainte  Radegonde,  et  dont  il  n'est 
point  fait  mention  avant  le  xii«  siècle,  paraît  emprunté  à  la 
sainte  de  Magné,  sans  doute  à  peu  près  contemporaine  de  l.i 
dernière  évangélisation  des  Gaules.  Sauf  l'épisode  de  la  mule 
ferrée  à  rebours,  la  substitution  Je  Clotaire  à  Gargantua  et  le 
nettoyage  des  sabots,  la  légende  de  sainte  Radegonde  (cf.  Th.  de 
Bussière,    Histoire   de  sainte   Radegonde,    reine,   et   de  la   Cour  de 


EN    POITOU  17s 


Ntustric.  Pitris,  iSjo,  grand  in-S",  introduction)  est  exactement 
semblable  &  celle  de  Gargantua  et  de  sainte  Macrine. 

La  chapelle  de  sainte  Macrine,  dit  M.  Desaivre,  s'élève  à  quel- 
ques kilomètres  de  Niort,  sur  le  sommet  d'une  colline  que  la 
Sèvre  entoure  de  ses  eaux. 

L'épisode  de  la  boue  des  sabots  se  retrouve  ailleurs  qu'en 
Poitou,  notamment  à  Chalautre-la-Grandc  (Seine-et-Marne),  p.  214 
(cf.  Bourquelot).  La  mule  ferrée  à  l'envers  a  son  similaire 
dans  un  épisode  légendaire  de  la  vie  d'Anne  de  Bretagne.  Cf. 
mes  Traditions  et  Superstitions,  1. 1,  p.  349. 

La  légende  qui  suit,  recueillie  p.tr  M.  Hugues  Imbert,  et  citée 
par  M.  Desaivre,  fait  mention  et  de  l'appétit  formidable  de  Gar- 
gantua et  du  nettoyage  de  ses  sabots. 


LÉGENDE   DE   LA   BUTTE   DE    MONTCOUÉ,  PRÉS   THOUARS 

j.^RGANTUA  en  grand  appétit,  non  loin  du 
gué  de  Ligaine,  avale  six  boeufs  avec  la 
charrette  chargée  d'épines  à  laquelle   ils 

sont  attelés,  sans  oublier  le  paysan  qui  les  guide. 

Après  cet  exploit,  le  géant   s'endort  comme  une 

brute  qui  en  a  trop  pris. 

«  A  son  réveil,  nettoyage  des  sabots  ;  l'un  d'eux 

produit  la  butte  de  Montcoué,  puis,  Gargantua   se 

lève,  fait  une  enjambée  en  passant  près  d'Oiron  et 

de  Montbrun,  et  secoue  son  autre  sabot.  La  butte 

de  Tourtenay  est  aussitôt  créée.  » 


176  GARGANTUA 


M.  Desaivre  cite  encore  une  tradition  des  bords 
de  l'Arlcanson  (Vendée),  fort  analogue  à  celle  de 
l'île  de  Magné.  «  Elle  nous  porte  à  croire ,  dit-il, 
que  le  Juif  Errant  est  venu  quelquefois  prendre  la 
place  de  Gargantua  dans  les  traditions  populaires. 
On  remarquera  qu'il  n'existe  point  dans  la  légende 
chrétienne  de  type  plus  en  rapport  avec  le  dieu  cel- 
tique, toujours  en  marche  comme  Ah;\svérus.  C'est 
une  substitution  analogue  à  celles  que  j'ai  déjà 
signalées,  qu'explique  suffisamment  la  présence 
d'une  colonie  juive  dans  la  contrée,  au  lieu'  dit 
Nazareth.  Jésus-Christ,  poursuivi  par  le  Juif-Er- 
rant, traverse  un  gué  de  l'Arkanson,  près  du  petit 
village  de  Nazareth,  et  se  dérobe  à  ses  recherches 
en  se  cachant  dans  un  champ  où  l'avoine  vient  de 
croître  miraculeusement.  »  (P.  6,  note  i.) 

J'ai  entendu  à  Saint-Cast,  par  deux  fois,  une  substitution  plus 
explicite  encore  :  on  appelait  Gargantua  le  Juif  errant  Gargantua. 
Cf.  p.  14  et   117. 

«  Nous  ne  savons  pas  si  on  prenait  dans  une 
soupière  analogue  la  bouillie  qu'on  versait  dans 
la  bouche  de  Gargantua  avec  des  pelles  à  vanner, 
quand  il  dînait  en  Poitou  (il  s'agit  de  la  soupière 
citée  par  Bourquclot). 


EN    POITOU  177 


«  Le  géant  ayant  eu  grand  soif,  un  jour  qu'il 
s'était  repu  de  cette  bouillie,  se  fit  conduire  au 
bord  de  la  mer  et  but  longuement  l'eau  salée.  La 
colique  le  prit  aussitôt. 

«  I  sais  pas  ce  qu'i  ai,  dit-il,  i  crois  quH  ai  avalé 
un  musse t  (moucheron). 

Cf.  le  commentaire  du  conte  n°  II,  p.  34  et  suiv. 

«  Un  médecin  appelé  en  toute  hâte  se  trans- 
porta loco  dolenti  et  découvrit  dans  l'estomac  un 
bateau  chargé  de  poudre  auquel  il  mit  le  feu. 

«  Gargantua  fit  alors  un  pet  énorme  et  se 
sentit  soulagé.  » 

(Desaivre,  p.  5.  Il  a  recueilli  cette  légende  de  la  bouche  d'un 
domestique,  qui  la  tenait  d'un  Gâtineau  de  la  paroisse  d'Alloués, 
canton  de  Sccondigny.) 

Une  variante  du  repas  à  la  bouillie  :  A  un 
moment  donné,  la  pelle  qui  verse  la  bouillie 
échappe  au  pourvoyeur  et  Gargantua  l'avale  sans 
s'en  apercevoir. 

Cependant  il  éprouve  bientôt  une  sensation 
désagréable  dans  l'estomac  et  se  met  à  dire  : 
«  Brassez,  brassez  o  l'ématonne,  »  c'est-à-dire 
la  bouillie  forme  de  gros  grumeaux. 

(^Communiqué  par  M.  L.  Dcsanre). 
Cf.  sur  la  pelle  avalie  le  fragment  n°  II  (Haute-Bretagne). 

12 


178  GARGANTUA 


«  Gargantua,  assis  sur  le  clocher  de  Fontenay, 
un  pied  sur  la  flèche  de  Niort  et  l'autre  sur  celle 
de  Luçon,  compissait  aigrement  les  gens  de  la 
Rochelle.  » 

{Légende  recueillie  à  Fontenay  par  M.  Fillon, 
citée  par  Desaivre,  p.  5). 

Cf.  le  commenuire  du  fragment  n"  IV  (Haute-Bretagne). 


§  II.  —  GARGANTUA  EN  VENDÉE 

N  antiquaire  de  l'Ouest,  très  honorablement 
connu  par  ses  travaux  archéologiques, 
M.  Ferdinand  Baudry,  s'était  attaché  à 
relever  dans  le  département  de  la  Vendée  les 
traces  que  Gargantua  avait  laissées  dans  les  noms 
de  pays  et  dans  les  légendes;  je  ne  puis  mieux 
taire  que  de  citer  les  passages  où  il  a  traité  cette 
question,  et  dont  je  dois  la  communication  à 
M.  Desaivre  : 

«  Voici  ce  que  dit  Cavoleau,  Annuaire  de 
l'an  XII,  p.  287,  et  Description  de  la  Vendée, 
p.  333,  des  peulvans  de  la  commune  d'Avrillé  : 

«  A  un  kilomètre  à  l'est  du  bourg,  sur  la 
grande  route  des  Sables  à  Fontenay,  il  y  en  a 
trois    parfaitement  alignées,  et  à  peu  près  de  la 


EN   VENDÉE  I79 


même  hauteur;  autrefois,  il  y  en  avait  une  qua- 
trième plus  élevée  à  l'extrémité  septentrionale  de 
la  ligne...  Elles  attirèrent  l'attention  de  M.  Do- 
rotte,  ingénieur  en  chef  des  travaux  maritimes 
du  département,  qui  crut  pouvoir  les  employer  à 
la  construction  des  jetées  du  port  des  Sables.  Il 
fit  creuser  autour  de  la  base  de  celle  qui  était  la 
plus  rapprochée  de  la  route,  et,  à  huit  pouces  de 
profondeur,  il  trouva  qu'elle  était  entourée  d'un 
pavé  en  blocage  qu'il  fit  détruire  et  qui  rendit  à 
peu  près  deux  mètres  cubes  de  moellons.  Ayant 
fait  creuser  ensuite  à  vingt  pouces,  en  contre-bas, 
d'un  seul  côté,  on  put  l'abattre  sans  la  briser. 
Elle  pesait,  d'après  l'estimation  de  ce  même  ingé- 
nieur, de  15  à  18,000  kilogrammes.  M.  Léon 
Aude  retrouvait,  en  1840,  les  débris  de  cette 
pierre  brisée  en  trois  par  la  mine,  et  non  encore 
utilisée.  Les  trois  autres  menhirs  furent  brisés  en 
1833  pour  la  construction  d'un  moulin. 

«  Un  fermier  du  Bernard,  qui  avait  passé  sa 
journée  à  Saint-Benoit,  nous  disait  dernièrement  : 

«  Quand  Gargantua  était  berger  et  dei'in  dans 
«  le  pays,  il  s'amusait  à  jouer  aux  palets.  Les  trois 
«  pierres  d'Avrillé  lui  servaient  de  minches  (but), 
«  et  la  pierre  couchée  qui  se  voit  encore  dans  la 


l8o  G.VRGANTUA 


«  plaine  de  Saint-Benoît  est  l'un  des  palets  qu'il 
«  lançait  vers  ce  but  à  trois  lieues  de  distance.  » 

On  retrouve  un  peu  partout  les  palets  de  Gargantua. 

«  Ainsi  le  peuple  croit  encore  de  nos  jours  que 
l'érection  des  dolmens  et  des  menhirs  est  due  à 
ime  puissance  surhumaine.  Id  ce  sont  les  fées 
qui  ont  tout  fait,  là  c'est  l'œuvre  de  Gargantua, 
être  imaginaire  s}Tnbolique,  en  qui  se  résume  la 
force  et  le  pouvoir  attribués  à  ceux  qui  ont  des 
relations  avec  l'autre  monde,  aux  prêtres  et  aux 
prêtresses  des  temps  anciens,  aux  fradets  et  aux 
sorders  des  temps  modernes.  » 

{Aniiquiiis  celtiques  de  U  Vexia,  cmion  de  Talmond,  3'  Mé- 
moire, par  l'abbé  Ferd.  Baudry,  curé  du  Bernard.  Eitrait  de 
V Annuaire  de  la  Société  d'Émulation  de  ht  Vendée,  8«  année,  p.  4-7. 
Kapoléon-Veniée,  J.  Sory,  1862). 

a  Belesbat  est  le  nom  que  porte  le  territoire 
qui  relie  Jard  à  Saint-Vincent-sur-Jard.  Non  loin 
de  Belesbat,  à  une  faible  distance  du  ruisseau  du 
Goulet,  commune  de  Saint- Vincent,  se  trouvent 
les  pierres  du  haut  desquelles,  suivant  la  tradi- 
tion, on  condamnait  autrefois  les  mauvais  garne- 
ments... Les  pierres  dont  nous  parlons  sont  deux 
dolmens  :  le  plus  considérable,  appelé  pierre  du 


EN   \'ENDÉE  l8l 


Grand  Douillac,  est  maintenu  debout  par  trois 
blocs;  ses  autres  supports  sont  renversés.  Ce  dol- 
men est  en  grès...  La  table  a  3  mètres  80  centi- 
mètres de  long  sur  3  mètres  70  centimètres  de 
largeur,  son  épaisseur  est  de  60  centimètres.  Cette 
pierre  est  connue  dans  le  pays  sous  le  nom  de 
Palet  de  Gargantua.  Au  sud  et  à  l'est,  à  40  ou 
50  mètres,  trois  menhirs  renversés  semblent  éta- 
blir que  le  dolmen  était  entouré  de  monuments 
de  cette  espèce.  » 

(Ferd.  Baudry,  l*^  Mémoire,  p.  1^20). 

«  Canton  de  Challans.  La  légende  de  Gargan- 
tua, qui  se  relie  souvent  aux  traditions  antiques, 
fait  passer  ce  géant  par  Bois  de  Céné  et  par  un 
lieu  appelé  depuis  Pau  (Loire-Inférieure),  parce 
qu'une  malencontreuse  indigestion  le  força  de  s'y 
arrêter  un  moment.  » 

{Ihid-,  2=  Mcnwirc,  p.    15). 

«  Saint-Benoit-sur-Mer  (cf.  A-.Tillé)  a  conservé 
de  l'époque  celtique  une  large  table  en  granit; 
c'était  un  dolmen;  aujourd'hui  on  l'appelle  la 
Pierre  couchée  ou  le  PàUt  de  Gargantua. 

«  On  montrait  jusqu'à  ces  dernières  années,  à 
la  Bergerie,  un  énorme  caillou  que  l'on  a  détruit 


l82  GARGANTUA 


pour  le  passage  de  la  route;  il  en  existe  un  autre 
à  la  Maratte.  Ils  portaient  tous  deux  le  nom  de 
Cailloux  de  Gargantua.., 

«  Nous  avons  dit  précédemment  que  le  souve- 
nir de  Gargantua,  qui  est  si  vivant  dans  notre 
pays,  pouvait  rappeler  celui  des  druides.  On  sait 
que  Merlin,  le  plus  illustre  des  enchanteurs,  com- 
posa avec  un  os  de  baleine  et  une  fiole  de  sang 
la  poudre  d'où  furent  formés  Grand-Gosier  et 
Gargamelle,  père  et  mère  de  Gargantua  (Biblio- 
thèque bleue);  or,  Merlin,  dit  la  légende,  naquit 
d'une  druidcsse  et  d'un  démon.  L'île  dans  laquelle 
quelques-uns  le  font  naître  n'est  pas  très  éloignée 
de  l'embouchure  de  la  Loire.  M.  François  Piet  et 
M.  Edouard  Richer  (Recherches  sur  l'île  de  Noir- 
inoutiers)  pensent  que  cette  île  est  Noirmoutiers. 

«  Le  Palet  de  Gargantua  était  autrefois  le  but 
d'un  pèlerinage  superstitieux.  Au  printemps,  le 
peuple  allait  déposer  sur  la  pierre  une  poignée  de 
trèfle  pour  se  préserver  du  chei'al  Malet,  cheval 
blanc  sellé  et  bridé,  que  les  gens  trouvent  la  nuit 
sur  leur  route  et  qui  les  sollicite  à  monter  sur  son 
dos,  pour  les  jeter  dans  des  précipices  et  surtout 
dans  des  fontaines..,  » 

(F.  Baudry,  p.   ij-m)- 


EN    VENDÉE  183 


«  Saint-Sorniii  ou  Sorlin. 

«  La  pierre  debout  du  champ  de  la  Pierre  ou 
de  la  Chcnillée,  à  2  kilomètres  du  clocher,  proche 
la  route  impériale  des  Sables  à  Luçon,  fut  plamée, 
dit-on,  par  Gargantua.  C'est  un  monolithe  impo- 
sant qui  a  4  mètres  75  centimètres  de  hauteur,  2 
mètres  95  centimètres  de  largeur  et  une  épaisseur 
de  I  mètre  10  centimètres. 

«  Canton  de  Montaigu.  De  Montravers  (Deux- 
Sèvres)  à  Torlbu  (Maine-et-Loire),  à  Boussay  et 
à  Gétigné  (Loire-Inférieure),  on  voit  çà  et  là,  sur 
la  rive  droite  de  la  Sèvre  nantaise,  des  pierres 
celtiques...  A  Gétigné,  c'est  le  Rocher  aux  Écuelles 
du  village  de  l'Anerie,  écuelles  dues  à  Gargantua, 
le  granit  ayant  cédé  sous  la  pression  de  ses 
genoux  et  de  ses  coudes.  A  l'heure  du  sabbat,  la 
roche  sonne  comme  la  corde  d'une  lyre  ;  c'est  le 
signal  donné  aux  farfadets  qui  habitent  au  village 
de  l'Aiierie,  de  l'autre  côté  de  la  Sèvre.  » 

(F.  Baudry,  }'  Mémoire,  p.   15). 

Sur  les  empreintes  laissées  par  Gargantua,  voyez  le  com- 
mentaire du  conte  n°  II  (Haute-Breugne).  Cette  légende  s'ap- 
plique souvent  aux  pierres  à  écuelles  ;  c'est  tantôt  le  diable, 
tantôt  un  saint,  tantôt  un  héros  qui  prend  la  place  de  Gar- 
gantua. Cf.  le  ch.  I"  du  tome  I  de  mes  Trtuliliotts  et  Superstitions. 


184  GARGANTUA 


«  Canton  de  Mareuil.  Rosnay-sur-Yon  possède 
deux  menhirs;  ils  sont  placés  sur  le  terrier  de 
Follet,  de  chaque  côté  du  vieux  chemin  qui  con- 
duisait à  Mareuil.  On  les  appelle  les  Pierres  folles 
du  Follet.  Le  plus  petit,  long  de  3  mètres  50  cen- 
timètres, est  renversé;  l'autre  est  debout,  et  me- 
sure :  hauteur  3  mètres  66  centimètres,  circonfé- 
rence moyenne  3  mètres  25  centimètres.  La 
légende  eu  fiiit  des  minches  de  Gargantua,  quand 
il  s'amusait  à  manier  les  dolmens  des  cantons  des 
Moutiers  les  Mauxfaits  et  de  Talmond,  qui  lui 
servaient  de  palets. 

«  Un  jour,  poursuivi  par  les  chiens  d'un  berger 
qui  gardait  son  troupeau  sur  le  coteau  où  est  la 
grotte  Saint- Yon,  il  les  mit  dans  ses  poches  pour 
pouvoir  les  écraser  comme  de  misérables  fourmis  ; 
mais  ces  animaux,  plus  intelligents  qu'il  ne  sup- 
posait, se  blottirent  impunément  entre  ses  jambes 
colossales,  et  là,  ils  déchiquetaient  à  belles  dents 
ses  talons  monstrueux,  lorsque,  pour  leur  échapper, 
il  laissa  choir  les  deux  gros  monolithes  ;  mettant 
ensuite  le  pied  sur  le  plus  élevé,  il  posa  l'autre 
sur  la  flèche  de  Luçon,  distante  de  12  kilomètres. 
Craignant  d'y  retrouver  ses  adversaires,  il  attei- 
gnit d'une  seconde  enjambée  la  flèche  de  Fonte- 


EN  SAINTONGE  18$ 


nay-le-Comte  (28  kilomètres)  et  d'une  troisième 
celle  de  Niort  (32  kilomètres),  où  il  prit  un  instant 
de  repos.  Depuis,  on  ne  l'a  plus  revu  à  Rosnay. 
Il  est  permis  de  voir  dans  cette  légende  la  victoire 
du  christianisme  sur  la  population  riveraine  de 
l'Yon.  » 

(Ibid.,  p.   30). 

Une  légende  recueillie  par  Danjou  de  la  Garenne  (cf.  Haute- 
Breia_ine,  p.  6)  montre  Gargantua  prenant  des  cailloux  pour 
se  défendre  des  chiens. 

Sur  les  enjambées  gigantesques,  cf.  le  commentaire  du 
conte  a"  Il  (Haute-Bretagne). 

«  On  trouve  dans  la  commune  du  Tablier, 
canton  de  la  Roche-sur-Yon,  les  pierres  folles  et 
la  pierre  Nauline,  ou  Pierre  de  Gargantua,  plantée 
verticalement  dans  le  lit  même  de  l'Yon.  » 

(Mémoires  lus  par  l'abbé  Ferdinand  Baudrj'  au  Congrès 
archéologique  de  France,  tenu  à  Fonteiuy-le-Comte  en  1864. 
Monununts  de  l'âge  de  pierre  en  Vendée^. 


S  III.  —  GARGANTUA  EN  SAINTONGE 

N  Saintonge,  le  proverbe  :  «  Manger 
comme  Gargantua,  »  est  très  souvent 
employé. 

(Communiqué  par  M.  Maufras,  notaire  à  Pons). 


l86  GARGANTUA 


«  Ce  héros  de  Rabelais  est  une  espèce  de  per- 
sonnage historique  parmi  le  peuple  et  dans  nos 
campagnes.  On  lui  atttibue  certains  ouvrages  sin- 
guliers et  gigantesques  comme  lui  ;  c'est  un  hon- 
neur qu'il  partage  avec  les  Romains.  » 

(Chaudruc  de  Crazanne,  Antiquités  de  la  Charente-Inférieure, 
dans  les  Mémoires  de  la  Soc.  des  Antiquaires  de  France,  t.  IV,  p.  58). 

«  La  Galoche  de  Gargantua  est  un  menhir  sur 
le  chemin  de  Saint-Pierre-d'Olcron  à  Dolus, 
proche  Saint-GiUes.  C'est  une  énorme  pierre  qui 
s'élève  de  i  mètre  cinquante  centimètres  au-dessus 
du  sol.  A  peu  de  distance  se  trouve  une  grosse 
pierre  à  peu  près  semblable,  à  laquelle  on  a  donné 
le  nom  de  Cuiller  de  Gargantua.  Ce  sont  proba- 
blement des  menhirs.  » 

(Maufras,  Notes  sur  une  carte  préhistorique  de  la  Charente-Infé- 
rieure, dans  les  Matériaux,  t.  VIII  (2"  série),  p.   372). 

«  Sur  le  chemin  de  Dolus  à  Saint-Pierre  (île 
d'Oléron)  est  un  dolmen  appelé  par  les  gens  du 
pays  la  Galoche  (cette  chaussure  gauloise,  ainsi 
que  son  nom  gallica  l'indique,  est  celle  de  tous 
nos  paysans),  et  la  Cuiller  de  Gargantua,  comme 
la  fameuse  pierre  levée  de  Poitiers,   a  le  nom  de 


EN    SAINTONGE  187 


Pierre  de  Gargantua,   dénomination  dont  l'ingé- 
nieux curé  de  Meudon  a  tiré  parti.  » 

(Cbaudnic  de  Crazanne,  Antiquités  de  la  Charente-Inférieure, 
dans  les  Mémoires  de  la  Soc.  des  Anilq.  de  France,  t.  IV,  p.  58). 
Cette  version  est  un  peu  différente  de  celle  de  M.  Maufras. 

Chaudruc  affirme  que  le  monument  est  un  dolmen  ;  M.  Mau- 
fras pense  que  c'est  un  menhir. 

u  Au  village  d'Ors,  commune  du  Château- 
d'Oléron,  est  le  Paht  de  Gargantua,  caillou  aplati 
sur  un  côté,  de  forme  obarrondie  (sic).  » 

(P.  Lesson,  Ère  celtique  de  la  Saintonge.  Rochefort,  Lousteau, 
1847,  p.   122). 

«  A  Saint-Port-sur-Gironde,  arrondissement  de 
Jonzac,  proche  de  l'ancienne  voie  romaine,  est  le 
terrier  de  Beaumont.  L'abbé  Rainguet  croyait  que 
c'était  une  éminence  naturelle;  il  ajoutait  :  «  La 
«  tradition  populaire  rapporte,  il  est  vrai,  le  ter- 
«  rier  de  Beaumont  à  la  femme  de  Gargantua,  qui 
«  aurait  voulu  construire  un  pont  sur  la  Gironde, 
«  et  dont  les  cordons  du  tablier  se  seraient  rom- 
«  pus  en  cet  endroit.  » 

(P.  Lesson,  Ère  celtique  de  la  Saintonge,  p.  299). 

Cet  épisode  est  souvent  attribué  aux  Fées,  cf.  mes  Traditions 
ft  Superstitions,  t.  I,  p.  lo  et  suiv. 


l88  GARGANTUA 


GEANT    SIMILAIRE 

èN  dolmen  situé  à  une  lieue  de  Rochefort 
et  près  du  pont  de  Charras,  non  loin  d'un 
autre  mieux  conservé,  n'a  plus  de  table  de 
recouvrement.  Elle  se  retrouve  dans  la  cour  de  la 
métairie  de  l'Oumée  ou  de  l'Ormée.  Les  paysans 
racontent  à  ce  sujet  que  le  mauvais  génie,  pour 
montrer  sa  puissance,  la  prit  un  jour  et  la  lança 
à  mille  pas  du  lieu  où  elle  git,  et  qu'il  fit  jaillir 
une  fontaine  dans  l'endroit  même  où  elle  vint 
frapper.  Mais  comme  elle  gênait  dans  cet  empla- 
cement devenu  l'abreuvoir  du  bétail  de  la  métai- 
rie, le  fermier  de  l'Oumée,  moins  puissant  que  le 
génie,  ne  put,  à  l'aide  de  ses  boeufs,  que  lui  faire 
franchir  un  court  espace  et  l'introduire  dans  la 
cour  de  cette  maison.  Cette  légende  rappelle  celle 
du  Palet  de  Gargantua,  dénomination  donnée 
dans  plusieurs  endroits  aux  tables  de  recouvrement 
des  pierres  levées.  » 

(Chaudruc    de    Crazanne,    Stipplcmeiil  au  Mémoire ,    dans    les 
Mémoires  de  la  Société  des  Anliquaires  de  France,  t.  IV,  p.  48 1-48 j). 


EN   ANGOUMOIS  189 

§  IV.  —  GARGANTUA  EN  ANGOUMOIS 

ARGANTUA  cst  très  connu  dans  la  Cha- 
rente, du  moins  dans  la  partie  que  j'ha- 
bite, comme  dans  beaucoup  d'autres 
endroits.  Il  signifie  grand  buveur  et  surtout  grand 
mangeur.  En  patois,  Gargantua  se  dit  Gargoiin- 
toun. 

{Communiqué  par  M.  A.  di  Maret,  de  Monlanbeuf). 
GARGANTUA   FAUCHEUR 

ARGANTUA  (en  patois  Gargountoun)  étant 
en  voyage,  vint  à  passer  chez  une  femme 
qui  voulait  foire  couper  un  pré  d'une 
assez  grande  étendue  ;  lui  ayant  demandé  combien 
il  fallait  de  faucheurs  et  combien  ils  mettraient  de 
temps,  elle  répondit  que  deux  hommes  le  cou- 
paient avec  peine  en  deux  jours.  Gargantua  fit 
alors  la  proposition  de  le  couper  seul  et  en  un 
seul  jour,  à  la  condition  qu'elle  lui  donnerait 
seulement  à  déjeuner. 

Le  marché  ainsi  conclu,  Gargantua  se  met  à 
table,  mange  toute  la  fournée  de  pain  qui  avait 
été  faite  le  matin  même,  puis  se  couche  et  s'en- 
dort. Plus  de  la  moitié  de  la  journée  étant  passée 


190  GARGANTUA 


et  Gargantua  dormant  toujours,  la  bonne  femme 
n'ayant  jamais  pu  l'éveiller,  inquiète  et  regrettant 
son  déjeuner,  elle  appelle  ses  voisins,  qui 
accourent,  l'un  armé  d'une  niasse,  l'autre  d'une 
barre  de  fer,  et  tous,  en  choeur,  cognent  sur 
Gargantua  sans  pouvoir  le  déranger  dans  son 
sommeil,  ces  formidables  coups  ne  lui  produisant 
pas  plus  d'effet  qu'une  piqûre  de  mouche.  Enfin, 
las  et  épuisés,  ils  abandonnent  la  place  et  laissent 
la  femme  se  livrer  à  ses  lamentations. 

Dans  la  soirée,  Gargantua  se  réveille  et  se  met 
au  travail.  Ici  surgit  un  nouvel  incident.  Gar- 
gantua ne  connaissant  pas  les  limites  du  pré, 
coupe  toute  l'herbe  qui  se  trouve  sur  son  passage  ; 
les  propriétaires  cherchent  à  l'en  empêcher,  mais, 
peine  perdue,  tout  y  passe.  Ils  plantent  des  pieux, 
des  barres  de  fer,  rien  ne  résiste  à  sa  formidable 
faux. 

La  nuit  étant  venue  et  le  pré  fauché,  Gargan- 
tua demande  à  dîner  ;  mais  comme  il  ne  reste  rien 
à  la  maison,  il  va  chez  un  meunier,  après  s'être 
toutefois  muni  d'un  sac  fait  avec  plusieurs  draps, 
et  demande  la  farine  dont  il  peut  disposer.  Ayant 
rempli  son  sac,  il  retourne  chez  la  femme,  fait 
son  pain  et  mange  encore  toute  la  fournée.   Le 


EN   ANGOUMOIS  I91 


meunier,  n'ctunt  pas  payé,  arrive  et  réclame  l'ar- 
gent ou  une  quantité  égale  de  farine.  Pour  le 
payer,  Gargantua,  muni  de  son  fameux  sac,  se 
rend  chez  un  fermier  voisin,  où  la  permission  lui 
est  donnée  de  prendre  le  blé  qu'il  voudra.  Son  * 
chargement  terminé,  il  retourne  au  moulin,  fait 
moudre  le  grain  et  propose  au  meunier  de  faire 
de  la  bouillie.  Il  vide  alors  toute  la  f;irine  dans 
l'écluse,  fait  lever  une  de  leurs  pelles  et  absorbe 
le  liquide  au  fur  et  à  mesure  de  son  passage.  A 
cette  vue,  le  meunier  pousse  de  grands  cris  ;  les 
gens  du  village  s'assemblent  et  jettent  dans  l'écluse 
des  animaux  crevés  qui  se  trouvent  dans  les  envi- 
rons, boeufs,  chiens  et  ânes.  Lorsqu'un  de  ceux-ci 
arrive  à  la  bouche  de  Gargantua,  il  l'avale  en  fai- 
sant cette  simple  réflexion  : 

—  Paisso  bourri  (passe,  poussière.  —  Bourri 
est  employé  quelquefois  pour  désigner  l'âne,  mais 
bien  plus  souvent  il  signifie  une  chose  infiniment 
petite,  poussière,  atome.  Ainsi  donc,  paisso  bourri 
n'est  qu'un  jeu  de  mots  ;  il  peut  bien  n'avoir  été 
employé  ici  que  pour  montrer  la  vaste  capacité  du 
gosier  du  héros  de  la  légende). 

Gargantua  ayant  grand  soif,  s'était  mis  derrière 
la  pelle  d'un  moulin.  Un  âne  mort,  entraîné   par 


192       GARGANTUA  EN  ANGOUMOIS 

le  courant,  vint  à  passer.  Gargantua  cria  alors  au 
meunier  de  baisser  un  peu  la  pelle,  disant  qu'il 
avait  failli  s'étrangler  en  avalant  cet  âne. 

(^Communiqué  par  M.  A.  de  Marel). 

Tout  le  début  de  cette  légende  se  retrouve  dans  le  conte 
basque  de  Cerquand,  intitulé  Hamalau. 

L'appétit  de  Gargantua  figure  dans  nombre  de  légendes. 

Sa  faux,  qui  est  aussi  connue  en  Haute-Bretagne,  coupe  tout. 
Cf.  p.  87. 

Les  objets  variés  qu'il  avale  ont  pour  similaires  les  navires 
(cf.  le  commenuire  du  n"  II,  p.  35)  et  le  bateau  chargé  de 
moines  (cf.  Gargantua  en  Berry),  que  le  géant  engloutit  par 
mégarde. 


CHAPITRE  VI 


GARGANTUA  DANS  LE  CENTRE 


§  I.  —  GARGANTUA  EN  BERRY 

ANS  une  foule  de  localités  du  Bas-Berry  ,  on 
retrouve  vivacele  souvenir  de  Gargantua, 
dont  la  légende,  si  populaire,  est  bien  an- 
térieure au  héros  de  Rabelais. 

«  C'est  Gargantua  qui,  en  secouant  la  boue  at- 
tachée à  son  sabot,  produisit  la  petite  éminence 
qui  se  dresse  isolée  dans  la  plaine  de  Montlevic  ; 
c'est  lui  qui,  venant  de  la  capitale  du  Berry  en 
une  seule  enjambée,  laissa  tomber  le  monticule 
qui  s'élève  près  de  Clion  et  que  l'on  appelle  le 
Pied  de  Bourges  ;  dans  la  commune  de  Châtillon- 
sur-Indre,  il  a  semé  les  dépatturcs  de  Gargantua 
qui  font  suite  au  Pied  de  Bourges;   sur  les  bords 

13 


194  GARGANTUA 


de  la  Creuse,  il  avala  un  bateau  chargé  de 
moines  ;  précédemment  il  avait  absorbé,  dans  les 
environs  d'Issoudun,  sa  nourrice  en  voulant  la 
téter,  et  l'on  ne  retrouva  la  bonne  femme  que  le 
lendemain,  en  changeant  les  langes  de  son  nour- 
risson. Enfin,  la  «  orde  vieille  »  habile  à  confec- 
tionner les  «  restrictifs  et  qui  avoit  réputation 
d'estre  grand  médecine,  estoit  venue  deBrisepaille, 
d'auprès  Sainct-Genou,  »  pour  assister  Gargamelle 
lors  de  la  naissance  de  Gargantua. 

«  Ce  mythe  de  Gargantua  existe  non  seulement 
dans  la  région  de  l'Indre  touchant  à  la  Creuse, 
mais  aussi  dans  tout  l'Ouest  de  la  France  et  jus- 
qu'en Grande-Bretagne. 

«  Rabelais,  selon  toute  probabilité,  l'a  emprunté 
aux  croyances  de  la  Salntonge,  du  Poitou  et  du 
Bas-Berry,  qu'il  a  habité  quelque  temps... 

«  A  Mauvières,  dans  la  Brennc,  existent  un  dol- 
men et  un  menhir  appelés  le  Palet  de  Gargantua 
au  des  Géants.  Suivant  la  légende,  la  table  du  dol- 
men est  le  palet  et  le  menhir  es  î  le  bouchon  sur 
lequel  les  géants  exerçaient  leur  adresse.  Au  sur- 
plus les  villages  et  les  chaumières  d'une  partie  du 
Bas-Berry  admettent  toujours  l'existence  des  géants 
qui  ont  habité  jadis  le  pays  et  que  l'on  voit  appa- 


EN    BERRY  195 


raître  et  se  promener  dans  «les  mauvaises  nuits.  » 

(Martinet,  p.   5  et  6). 

«  Les  traditions  et  les  légendes  sont  plus  rares 
dans  cette  région  pittoresque  (la  région  ,de  l'Indre 
qui  touche  à  la  Creuse)  que  dans  nos  plaines; 
mais  elle  sont  généralement  tristes,  et,  sauf  ce  qui 
se  rapporte  à  Gargantua,  je  n'ai  pas  trouvé  par  là 
ce  fond  d'humour  berrichonne  qui  mêle  souvent 
l'ironie  aux  terreurs  du  monde  fantastique. 

«  En  Berr)',  où  aucune  tradition  historique 
n'est  restée  dans  la  mémoire  des  paysans,  sinon  à 
l'état  de  mythe,  on  est  très-surpris  de  retrouver 
une  sorte  d'histoire  locale  très-précise  de  Gargan- 
tua, tout  à  fait  en  dehors  du  pocme  de  Rabelais, 
bien  que  dans  la  même  couleur.  A  Montlevic,  une 
petite  éminence  isolée  dans  la  plaine  a  été  formée 
par  le  pied  de  Gargantua.  Fourvové  dans  nos 
terres  argileuses,  le  géant  secoua  son  sabot  en  ce 
lieu  et  y  laissa  une  colline. 

o  Sur  la  Creuse,  aux  limites  du  Berry,  on  re- 
trouve Gargantua  enjambant  le  vaste  et  magniti- 
que  ravin  où  la  rivière  s'engouffre,  entre  le  clocher 
du  Pin  et  celui  de  Ceaulmont,  planté  sur  les  bords 
escarpés  de   l'abîme.   Un  bac  rempli   de   moines 


196  GARGANTUA 


vînt  à  passer  entre  les  jambes  du  géant.  Il  crut  voir 
filer  une  truite,  se  baissa,  prit  l'embarcation  entre 
deux  doigts,  avala  le  tout,  trouva  les  moines  gros 
et  gras,  mais  rejeta  le  bateau  en  se  plaignant  de 
l'arête  du  poisson. 

«  Ceux  qui  vous  racontent  ces  choses  n'ont 
certes  jamais  lu  le  livre,  et  pas  plus  qu'eux  leurs 
aïeux  n'ont  su  son  existence.  Le  nom  de  Rabelais 
leur  est  aussi  inconnu  que  celui  de  Pantagruel  et 
de  Panurge.  Le  frère  Jean  des  Entomeures,  ce  type 
si  populaire  par  sa  nature  et  son  langage,  n'est  pas 
arrivé  davantage  à  la  popularité  de  fait.  Ces  per- 
sonnages sont  l'œuvre  du  poëte  ;  mais  je  croirais 
que  Gargantua  est  l'œuvre  du  peuple,  et  que, 
comme  tous  les  grands  créateurs,  Rabelais  a  pris 
son  bien  où  il  l'a  trouvé.  » 

(G.  Sand,  Légendu  rustiques,  p.  56-59). 

«  Il  y  a  tout  lieu  de  penser  que  Rabelais,  qui 
fut  souvent  par  voies  et  par  chemins,  et  qui  se 
plaisait  à  visiter  ses  amis  de  jeunesse,  au  nombre 
desquels  il  comptait  le  savant  gentilhomme  ber- 
ruyer  Barthélcmi  Salignac  et  bon  beuveur  Antoine 
Tranchelion,  abbé  de  Saint-Genou  (Indre)  fit  plus 
d'un  séjour  dans   l'ouest   de  l'arrondissement  de 


EN    BERRY  197 


Châteauroux.  Ce  coin   du   Berry,  assez  rapproché 
du    lieu   de    sa   naissance    (Cliinon),    et   dont   il 
nomme  plusieurs  châteaux,  abbayes    et  hameaux, 
aux  chapitres  XV  et  XLV  de  sa  burlesque  épopée, 
semble  lui  avoir  été  très  familier.  On  montre  en- 
core de  nos  jours,  dans  la  salle  des  Archives  de  la 
préfecture  de  l'Indre,  un  vieux  fauteuil  sorti  de 
l'église  de  Palluau,  et  que  l'on  dit  avoir  appartenu 
au  joyeux  curé  de  Meudon.  Toutes  ces   circons- 
tances nous  porteraient  à  croire  que  Rabelais  a  dû 
recueillir    dans    notre   province   une    partie    des 
aventures  merveilleuses  qui  compose  l'odyssée  de. 
son  héros.  Quoi  qu'il  en  soit,  on  s'entretenait  en 
Berry  des  faits  et  gestes  de  Gargantua,  longtemps 
avant  que  son  Homère  eût  songé  à  le  chanter.  Il 
est  même   certains  de  ces  faits  dont  Rabelais  n'a 
point  parlé  ;  c'est  pourquoi   nous  allons  les   con- 
signer ici. 

«  Dans  le  canton  de  Châtillon-sur-IndK-e,  on 
appelle  dépatttires  de  Gargantua  des  monticules 
considérables,  dont  le  plus  important  est  auprès  de 
Qion  et  se  nomme  Pied  de  Bourges  (cf.  Dépattures 
et  Pied  dans  le  Glossaire  du  Centre^.  On  assure  que 
Gargantua  ayant  un  pied  à  Bourges  et  l'autre  en 
cet   endroit,  secoua    l'un  de  ses  souliers,  et  en  en- 


I 98  GARGANTUA 


^ 


voya  la  dépatture  (masse  de  terre  argileuse  qui 
s'attache  à  la  chaussure,  aux  pieds  des  piétons, 
en  temps  de  pluie),  jusqu'auprès  de  l'église  de 
Murs,  à  deux  lieues  de  Clion,  tandis  que  l'autre 
de  ses  souliers  laissait  dans  les  vignes  du  Château, 
près  de  Bourges,  une  autre  dépatture  qui  porte, 
de  temps  immémorial,  le  nom  de  Mottepelous,  et 
que  des  savants,  qui  ne  savaient  pas  cela,  ont  pris 
pour  un  tumulus  gaulois.  Remarquons  en  passant 
que  ces  énormes  enjambées  de  Gargantua  rap- 
pellent celles  du  géant  Scandinave  Floki  ou  Loki, 
dieu  du  feu,  dont  on  montre  facilement  les  pas  en 
Islande.  Ces  deux  fables  ont  probablement  la  même 
origine  mythologique  que  la  légende  aryenne,  où 
il  est  si  souvent  question  des  trois  pas  du  dieu 
Vichnou.  Faut-il  voir  dans  cette  parodie  berri- 
chonne des  trois  pas  de  Vichnou,  parodie  où  Gar- 
gantua joue  le  rôle  du  soleil,  l'intention,  de  la 
part  des  nouveaux  cultes,  de  tourner  en  dérision 
ce  qu'enseignaient  les  théogonies  primitives  ? 

«Aux  environs  d'Issoudun,  on  tient  pour  certain 
que  Gargantua,  étant  au  maillot,  tétait  si  goulû- 
ment, qu'un  beau  jour  il  avala  sa  nourrice,  que 
l'on  retrouva  quelques  instants  après  dans  ses 
langes.  C'est  sans  doute  à  la  suite  de  cet  accident 


EN    BERRY 


199 


qu'on  jugea  à  propos  de  le  faire  allaiter  par  des 
vaches . 

«  L'appétit  de  ce  terrible  enflmt,  croissant  avec 
l'âge,  on  le  vit  plus  tard,  sur  les  bords  de  la 
Creuse,  avaler  comme  une  huître,  et  sans  en  être 
incommodé,  un  bateau  chargé  de  moines,  ce  qui 
rappelle  les  pèlerins  mangés  en  salade  (i). 

«  Au  reste,  la  gourmandise  semble  avoir  été  le 
péché  capital  de  Gargantua  et  de  tous  les  siens. 

«Les  larges  dalles  de  pierre  des  dolmens  passent 
aussi,  en  certaines  contrées  du  Bas-Berry,  pour 
avoir  servi  de  petits  palets  au  fils  de  Gargamelle 
dans  ses  ébats  enfantins.  » 

(Laisnel  de  la  Salle,  t.  II,  p.   195-97). 

Les  enjambées  se  retrouvent  un  peu  partout;  cf.  le  commen- 
taire du  conte  n»  II,  p.  35.  II  en  est  de  même  de  la  boue 
secouée,  cf.  Gargantua  en  Poitou,  en  Ile  de  France  et  en  Toii- 
raine. 

La  VU  du  fameux  Garganluas  le  fait  aussi  avaler  une  de  ses 
noarrices  ;  cf.  le  commentaire  du  conte  n"  I,  p.  77  (Haute-Bre- 
tagne), et  Gargantua  en  Angoumois,  p.  191  (ânes,  boeufs,  etc., 
avalés). 


(i)  Péremé,  Comptes  rendus  des  travaux  de  la  Société  du   Berry. 
X'  année,  p.  266. 


200 


GARGANTUA 


GEANT   SLMILAIRE 


|N  peut  mentionner  également  ici  le  fossé 
du  Grand-Géant,  immense  tranchée  qui 
s'étend  d'Ivoy-le-Pré  à  Henrichemont,  sur 
un  parcours  de  dix  kilomètres.  Dans  les  endroits 
où  le  respect  superstitieux  l'a  protégé,  il  mesure 
plus  de  trois  mètres,  tant  en  largeur  qu'en  pro- 
fondeur. La  destination  de  cet  immense  travail,  et 
l'époque  à  laquelle  il  a  été  exécuté,  sont  également 
inconnues.  La  légende  rapporte  que  le  Grand 
Géant,  le  fondateur  des  villes  et  le  défricheur  du 
sol,  creusa  ce  fossé  avec  une  charrue  attelée  à  ses 
épaules.  » 

(Martinet,    Le  Bcrry  préhistorique,  dans  la  Revue 
d'Anthropologie,   1880,  p.  478). 

Ce  fossé  du  Géant  a  pour  quasi-similaire  le  fossé  d'Oster, 
en  Haute-Breugne.  Cf.  mes  Traditions  et  Superstitions,  t.  I, 
p.   367  et  368. 


§  II.  —  GARGANTUA  DANS  LA  MARCHE 

Saint-Priest-la-Plaine  est  l'empreinte  d'un 
pied    gigantesque,    chaussé    d'un    sabot, 
appelé  le  Pas-de-Gargantua,   jadis  sur  le 
bord  du  ruisseau  de  Salagnac,  aujourd'hui   jetée 


EN    BOURBONNAIS  20Ï 


sur  ce  ruisseau  dans  la  haie  d'un  pré,  au  passage 
du  chemin  du  Grand-Bourg  à  Saint-Priest.  Très 
profonde  et  d'une  vérité  frappante,  cette  empreinte 
n'en  est  pas  moins  due  à  la  nature  seule.  » 

(De  Cessac ,  Liste  des  monumtnls  nugalithiqius   de  la  Creuse, 

P-  4>)- 

Sur  les  empreintes  de  pieds.  Cf.  Gargauliia  en  Haute-Bretagne, 
p.  7  et  15. 

A.  Chambon  (Creuse),  Pieds  de  h  Mule  de  Saint  Martin;  à 
Pierre  .Mulet,  celles  de  Saint  Martin  poursuivi  (Ccssac,  p.  43- 
44). 

§  III.  —  GARGANTUA  EN  BOURBONNAIS 

;X  Bourbonnais,  pour  exprimer  l'appétit 
d'un  homme  gourmand  qui  se  gorge  de 
nourriture,  on  se  sert  communément  de 
l'expression  :  «  Il  a  un  appétit  de  Gargantua.  » 
Les  paysans,  dans  leur  patois,  prononcent  Gar- 
gantla. 

On  dit  aussi  «  un  estomac,  un  ventre  de  Gar- 
gantua »  pour  désigner  une  personne  gloutonne 
et  qui  a  le  ventre  gros.  Enfin  on  donne  le  surnom 
de  «  Gargantua  »  aux  gens  qui  mangent  déme- 
surément. 

Mais  pendant  quelques  années  on  cessa,  en 
Bourbonnais,  de  se  servir  du  nom  de  Gargantua 
pour  désigner  un  grand  mangeur.  Voici  l'histoire 


202  GARGANTUA 


authentique  du  personnage  parfaitement  réel  dont 
l'illustration  populaire  éclipsa  momentanément  la 
renommée  d'appétit  du  héros  de  Rabelais. 

Suchalle  était  un  ancien  soldat  de  la  Grande 
Armée.  Il  avait  fait  la  campagne  de  Russie  et 
s'était  plusieurs  fois  trouvé  dans  des  villes  assié- 
gées où  la  faim  façonna  merveilleusement  ses 
organes  intestinaux. 

Après  la  paix,  Suchalle  revint  se  fixer  à  Mou- 
lins. Il  était  pauvre,  et  quand  j'eus  l'occasion  de 
le  voir  dans  mon  enfance,  il  gagnait  péniblement 
sa  vie  en  se  montrant  dans  les  foires  et  en  expé- 
rimentant coram  populo  son  étonnante  capacité 
stomacale,  qui  lui  rapportait  des  gros  sous.  Les 
ouvriers  et  les  gens  de  la  campagne  lui  appor- 
taient à  qui  mieux  mieux  toute  espèce  de  choses 
à  manger,  des  rats  morts,  des  chats  crevés,  des 
poules  mortes  de  la  pépie,  enfin  les  aliments  les 
plus  improbables  et  les  moins  comestibles! 
Suchalle,  atteint  d'une  boulimie  monstrueuse, 
dévorait  tout  et  digérait  tout  comme  par  enchan- 
tement. Il  avait  pour  compagnon  un  certain 
Montarbeau  dont  il  avait  fait  un  nègre,  grâce  à 
quelques  couches  de  cirage  à  souliers.  Un  jour  ce 
pauvre  hère,  qu'il  avait  ramassé  sur  le  pavé  de 


EN   NIVERNAIS  203 


Moulins,  croyant  que  ce  n'était  point  assez  d'être 
nègre  pour  être  à  la  hauteur  de  sa  tâche  et  le 
digne  valet  de  celui  qui,  dans  les  foires,  s'exhibait 
sous  le  titre  flistueux  de  Gargantua  moderne,  en 
grosses  lettres  peintes  sur  toile,  s'imagina  de 
devenir  homme  sauvage  en  s'enduisant  le  corps 
de  poix-résine  et  en  se  roulant  ensuite  dans  de  la 
plume.  Les  admirateurs  de  Suchalle  disaient  de 
lui  :  Suchalle  a  détrôné  Gargantua,  et  l'on  cessait 
de  donner  aux  gens  gourmands  le  nom  de  Gar- 
gantua pour  les  appeler  des  Stichalles.  Aujourd'hui 
cette  locution  tend  à  se  perdre  et  la  tradition 
s'est  déjà  affaiblie.  Mais  longtemps  encore,  dans 
les  souvenirs  et  la  mémoire  du  peuple  en  Bour- 
bonnais, le  nom  de  Suchalle  brillera  à  côté  de 
celui  du  héros  de  Rabelais. 

(Communiiiué  par  M.  Botineton,  prisidenl  du  Tribunal 
chnl  de  Gannat). 

§  IV.  —  GARGASTUA  EN  NIVERNAIS 

«a^  .\NS  la  Nièvre,  où  tout  le  monde  connaît 
fWt  Gargantua,  on  dit  à  un  gourmand  :  «  T'es 
^"^^  pir'  que  Gargantua.  »  Voici  une  formu- 
lette  qu'on  adresse  aux  enfants  gloutons  : 


204  GARGANTUA 


Garganqui,  Gargantua  (prononcez  :  cua), 
Qu'a  mangé  les  six  pots  d'pois, 
Anvec  son  grand  ventr'  de  loup 
Q.ui  les  aval'rait  bcn  tous. 

A  gauche  et  au  bord  de  la  route  d'Autun  à 
Luzy  (Nièvre),  à  deux  kilomètres  environ  de 
cette  dernière  ville,  on  voit  encastrés  dans  le 
talus  deux  gros  blocs  arrondis  ayant  l'aspect  de 
blocs  erratiques  et  qu'on  nomme  Pets  de  Gar- 
gantua. 

Gargantua  enfant  eut  cent  nourrices. 

Plus  tard  il  lui  fallut,  à  chaque  repas,  cent 
bœufs  et  cent  moutons. 

Quand  Gargantua  déjeûnait,  il  fallait  pour  le 
rassasier  plusieurs  hommes  armés  de  grandes 
pelles,  qui  ne  cessaient  de  lui  jeter  des  victuailles 
dans  la  bouche. 

Le  vendredi,  jour  maigre,  vingt  hommes  se 
relayaient,  dix  par  dix,  pour  lui  jeter  du  sable 
dans  la  bouche  avec  des  pelles.  Quelquefois  il  se 
trouvait  dans  le  sable  de  gros  cailloux.  «  Passe, 
guernaille,  »  disait  Gargantua,  qui  les  prenait 
pour  de  petites  graines. 

Pour  faire  son  bonnet,  on  employa  plusieurs 


EN   NIVERNAIS  20S 

quintaux  de  laine  ;  pour  ses  souliers,    le  cuir  de 
plusieurs  paires  de  bœufs. 

Il  alla  un  jour  nu  bois  chercher  un  f^igot.  Il 
tordit  plusieurs  chênes  et  les  attacha  au  bout  l'un  de 
l'autre  pour  faire  le  lien  de  ce  fagot.  La  charge  étant 
un  peu  lourde,  il  se  reposa  devant  la  porte  d'une 
femme,  laquelle  se  chauffa  pendant  sept  ans  des 
brindilles  qui  tombèrent  là  du  faix  de  bois  de 
Gargantua. 

Gargantua  s'était  fait  une  légère  écorchure  au 
petit  doigt  de  pied,  et  il  s'en  allait  boitant.  Il 
passa  près  d'une  femme  qui  venait  d'étendre  au 
soleil  une  grande  pièce  de  toile,  et  il  y  en  avait 
plus  de  cent  aunes.  Il  lui  en  demanda  une  petite 
bande  pour  envelopper  l'orteil  blessé. 

—  Coupez  ce  que  vous  voudrez,  lui  répondit 
la  femme. 

La  pièce  de  toile  y  passa  tout  entière,  et  encore 
elle  ne  fit  qu'à  grand'peine  le  tour  du  petit  doigt. 

Il  partit  en  guerre,  se  coucha  la  bouche  ouverte 
dans  le  chemin  que  devait  suivre  l'armée  ennemie, 
et  les  soldats  s'engloutirent  ainsi  dans  son  gosier, 
ce  qui  termina  la  guerre. 

Un  jour  il  s'était  endormi  dans  un  champ,  la 
bouche  ouverte.  Une  bergère  gardait  près  de  là 


206  GARGANTUA 


ses  cent  vingt  moutons  qui,  tout  en  pâturant, 
arrivent  près  du  dormeur.  Un  des  moutons 
tombe  dans  la  bouche  béante  et,  naturellement, 
tous  les  autres  suivent  le  premier.  Gargantua  n'en 
fut  pas  incommodé,  seulement  la  soif  le  prit; 
comme  il  n'était  pas  loin  de  la  mer,  il  alla  s'y' 
désaltérer  et,  dans  une  grande  gorgée,  avala  un 
vaisseau  qui  passait.  C'était  un  énorme  bâtiment 
qui  s'accrocha  aux  parois  du  gosier.  Gargantua 
éprouvant  quelque  gêne,  dut  s'adresser  à  un 
médecin  qui,  pour  le  traiter,  entra  dans  sa  bouche 
avec  une  chandelle  allumée.  Le  feu  prit  aux 
poudres  du  vaisseau,  qui  sauta.  «  Ah!  dit  Gar- 
gantua après  l'explosion,  voilà  qui  m'a  bien  sou- 
lagé! » 

C'est  Gargantua  qui  a  formé  les  montagnes 
avec  les  dépattures  de  ses  sabots. 

Le  Bcrry  est  un  pays  plat  parce  que  Pousse- 
Montagne,  qui  passait  par  là  un  pou  après  Gar- 
gantua, poussait  dans  les  fonds  les  dépattures  de 
ce  dernier. 

Comme  son  grand  appétit  mettait  la  famine 
dans  le  pays,  on  résolut  de  le  tuer  ;  on  parvint  à 
le  faire  tomber  dans  une  carrière  ou  dans  un  puits 
et  on  lui  jeta  sur  la  tête  une  grande  quantité  de 


EN   NIVERNAIS  207 


meules  do  moulin  ;  mais  lui  les  écartait  du  bout 
des  doigts  en  disant  :  —  Hé  !  là  haut  !  avez-vous 
bientôt  fini  de  me  jeter  du  sable  dans  les  yeux? 


{Communiqué  far  M.  Achille  Millitn). 


Sur  les  hommes  armés  de  pelles,  cf.  le  commentaire  du 
conte  n°  V(Haute-Brcugiie);  l'énorme  fagot  se  retrouve  dans  le 
conte  n"  III,  et  la  bonne  femme  qui  se  chauffe  avec  les  brindilles 
a  son  simibire  dans  le  conte  n"  II  ;  sur  le  pied  blessé  et  pansé, 
cf.  Gargantua  en  Savoie. 

L'épisode  des  soldats  engloutis  se  retrouve  en  Picardie  (cf.  le 
conte  picard  n"  I);  celui  du  vaisseau  englouti,  en  Haute-Bre- 
tagne et  ailleurs  (cf.  le  commentaire  du  conte  u°  II). 

Ici,  comme  en  plusieurs  autres  contes,  Gargantua  (cf.  le  conte 
u"  VII,  Haute-Bretagne),  se  trouve  en  société  avec  d'autres 
géants. 

Qjuand  à  l'épisode  final,  il  rappelle  un  passage  de  Rabelais  : 

■  Ceux  qui  estoient  dedans  le  chasteau  amusés  à  la  pille, 
entendant  le  bruit,  coururent  aux  tours  et  forteresses,  et  lui 
tirarent  plus  de  neuf  mille  vingt  et  cinq  coups  de  faulconncaux 
et  arquebuses,  visants  touts  à  la  teste  et  si  menu  tiroient  contre 
lui,  qu'il  s'escria  :  «  Ponocrates,  mon  ami,  ces  mousches  ici  m'a- 
veuglent ;  baillez-moi  quelque  rameau  de  ces  saules  pour  les 
chasser  !  »  pensant  des  plombées  et  pierres  d'artillerie  que  ce 
fussent  mousches  bovines.  Ponocrates  l'advisa  que  n'estoient 
lultres  mousches  que  les  coups  d'artillerie  que  l'on  tiroit  du 
chasteau.  »  (Livre  I,  chap.  XXXVI). 


2o8  GARGANTUA 


§  V.  —  GARGANTUA  EN  ORLÉANAIS 

L  existe  près  du  bourg  de  Toury  (Loiret), 
sur  la  grande  route  de  Paris  à  Orléans, 
un  dolmen  dont  l'origine  est  semblable 
à  celle  du  gravier.  Le  géant  s')^  débarrassa,  en 
passant,  d'un  petit  caillou  qu'il  retira  de  son 
soulier,  et  ce  caillou  est  l'énorme  pierre  qui  a 
pris  le  nom  de  Pierre  de  Gargantua.  » 

«  Il  a  laissé  un  palet  et  une  drue  à  Saint-Si- 
gismond  (Loiret). 

(Bourquelot,  p.  2). 

«  Il  s'est  trouvé  dans  la  même  position  près  de 
Beaugency  (dans  l'attitude  du  colosse  de  Rhodes, 
debout  sur  deux  rochers  et  se  penchant  pour  boire 
d'un  trait  la  rivière  qui  coule  à  leur  base),  et  l'on 
prétend  qu'il  posait  jadis  l'un  de  ses  pieds  sur  la 
Piare  Toiirnaute,  et  l'autre  sur  la  P/crrc  t^'Orf/drw, 
qui  en  est  distante  d'environ  trois  lieues. 

{.ii'id.,  p.  5). 

«  Un  jour,  il  voyageait  en  Beauce,  portant  sur 
le  dos  un  fardeau  de  bois  ;  pris  par  la  faim,  il 
pria  une  vieille  qui  menait  un  troupeau  de  bœufs 
de  lui  donner  à  manger.  La  vieille  lui  offrit  de  se 


EN    ORLÉANAIS  209 

rassasier  sur  le  troupeau,  et  il  le  dévora  tout  entier. 
En  récompense,  il  laissa  à  la  bergère  sa  charge  de 
bois  avec  laquelle  elle  se  chauffa  tout  l'hiver.  » 

(Bourquelot,  p.  5). 

«  A  Gallardon,  non  loin  de  Chartres,  un  champ 
inondé  de  petits  cailloux,  tous  de  même  forme  et 
•d'égale  dimension,  rappelle  en  miniature  la  fa- 
meuse plaine  delà  Crau,  en  Provence, où,  selon  la 
mythologie  phénicienne,  Jupiter  envoya  à  Hercule 
une  nue  chargée  de  pierres,  pour  remplacer  ses 
flèches  épuisjes  contre  les  Ligures.  Au  milieu  du 
champ  de  Gallardon,  s'élève  un  menhir  de  même 
forme  que  les  cailloux;  aussi  la  pierre  druidique 
porte-t-elle  le  nom  de  Mère  aux  cailles  (cailloux). 
Tout  à  côté  une  tour,  dont  il  est  difficile  d'assigner 
la  date,  porte  le  nom  de  Tour  de  Gallardon  ou 
d^ Épaule  de  Gargantua.  La  base  écroulée  ne  sup- 
porte que  par  un  pan  l'énorme  masse  circulaire 
du  reste  de  l'édifice.  » 

(L.    Garraud,  Origines  lillcrairrs  de  la  Fraiiee,  Jans   l.i    Ga^i'lle 
lie  Hongrie,   17  août  18S2). 

La  tour  do  Gallardon  est   plus  habitUL-lIcnient  disignoc  sous  le 
nom  de  VLpaale  de  Gailardon. 

14 


210  GARGANTUA 


A  Ymeray  (Eure-et-Loir),  à  trente  mètres  d'un 
dolmen,  sont  des  roches  éparses  que  les  paysans 
appellent  Palets  de  Gargantua. 

(^Communiqué  par  M.  Minatdy 

«  On  voit  ses  palets  à  Changé,  près  Mainlenon 
(Eure-et-Loir).  C'est  un  groupe  de  peulvans  et  de 
menhirs,  dont  un  seul  reste  encore  debout.  Suivant 
la  tradition,  Gargantua  s'amusait  à  lancer  vers  un 
but  des  pierres  en  guise  de  disques  ;  le  but  est  le 
menhir  qui  a  conservé  sa  position  perpendiculaire  ; 
les  palets  sont  les  rochers  épars  lancés  par  le  géant 
contre  le  but.  » 

(Bourquelot,  p.  3). 

«  Alluyes,  canton  de  Bonneval,  arrondissement 
de  Châteaudun  (Eure-et-Loir). 

«  A  deux  cents  mètres  au  sud  des  premières 
maisons  du  village,  rive  gauche  du  Loir,  au  lieu 
dit  la  Plaine  d'Ambré,  existe  un  demi-dolmen.  Il 
est  connu  sous  le  nom  de  Pierre-Coupe  ou  Palet  de 
Gargantua,  et  se  compose  d'une  grande  table 
enfoncée  dans  la  terre  du  côté  nord  et  soutenue, 
à  o^yo  et  o'"8o  au-dessus  du  sol,  du  côté  sud, 
par   un    pilier   médian    :    longueur  do   la   table. 


EN    ORLÉANAIS  2  I  I 


5    niC'tres  ;  largeur,  3™45;   Opaisseur,  o"'8o.    Ce 
dolmen,  dit-on,  n'a  pas  été  fouillé.  » 

(^Topographie  des  Gaules). 

«  A  Membrolles  (Loir-et-Cher),  se  voit  une  pierre 
de  Gargantua.  » 

(Bourquelot,  p.  5). 

«  D'après  M.  Launay,  qui  les  a  dessinées,  il  y  a 
à  Membrolles,  non  pas  une,  mais  deux  pierres  dites 
de  Gargantua.  Ce  sont  deux  dolmens  inclinés,  à 
trente-cinq  mètres  l'un  de  l'autre. 

«  Le  géant  a  laissé  comme  monument  de  ses 
jeux  un  palet  et  une  drue,  à  Triplcville,  canton 
d'Ouzouer-le-Marché.  » 

(Bourquelot,  p.  $). 

M.  Launay  a  dessiné  ces  monuments  qui  sont 
au  nombre  de  trois  ;  ce  sont  :  la  Drue  ou  la  quille 
de  Gargantua,  menhir  important,  mesurant  3ni8o 
de  hauteur  sur  2'"30  de  largeur; 

Le  Dolmen  dit  Palet  de  Gargantua  ; 

Le  Menhir,  dit  Pierre  de  Gargantua,  renversée 
sur  le  sol  ;  hauteur  4^60,  largeur  2m70. 

Au  hameau  du  Temple,  commune  de  Vendôme, 


2  12  GARGANTUA 


Pierre  levée  dite  le  Gravier   de   Gargantua,  haute 
de  2^50,  large  de  1^70. 

La  légende  dit  que  Gargantua  en  passant  près 
du  hameau  du  Temple,  sur  la  route  de  Vendôme 
à  Blois,  sentit  un  gravois  ou  gravier  qui  le  gênait 
dans  sa  chaussure,  et  qu'en  cherchant  à  s'en  débar- 
rasser, il  en  fit  sortir  la  susdite  Pierre  levée. 

(Communique  par  M.  G.  Launay). 

«  A  Verdes  (Loir-et-Cher),  on  voit  la  Soupière  de 
Gargantua  ;  c'est  une  grande  excavation,  évi'. 
demment  faite  de  main  d'homme,  et  près  de 
laquelle  se  trouvent  un  tumulus  et  des  pierres 
posées,  qui  contribuent  à  lui  donner  une  physio- 
nomie druidique.  » 

(Bourquclot,  p.  2), 

«  Sur  le  môme  territoire  se  trouve  une  pierre 
longue  d'environ  dix  pieds  et  échancrée  par  le 
milieu,  que  les  gens  du  pays  prennent  pour  les 
Lunettes  de  Gargantua.  » 

(;Wd.,  p.  2). 

«  Les  nouvelles  pierres  druidiques  que  vient  de 
décrire  votre  confrère,  M.  Pellieux  l'aîné  (Disser- 
tation sur  les  pierres  de  Ver  et  de  Feularde,  situées 


EN   ORLÉANAIS  213 


dans  la  commune  de  Travers,  près  Beaiigency. 
Orléans,  1822),  sous  les  noms  de  Pierre  de  Ver, 
Pierre  de  Feularde  qui  tourne,  Pierre  de  Feularde 
Ver\'alant,  de  Palet  et  de  Drue  de  Gargantua,  de 
Lunette  de  Gargantua.  » 

{Soc.  des  Antiquaires ,  t.   V,  p.  viii-ix). 

Dans  la  commune  de  Souday,  canton  de  Mont- 
doublon,  arrondissement  de  Vendôme,  se  trouve 
le  curieux  château  de  Glatigny,  que  Rabelais  a 
habité  à  plusieurs  reprises.  On  voit  encore  dans 
la  cuisine  une  immense  cheminée  à  faire  rôtir  un 
bœuf.  Elle  continue  à  porter  le  nom  de  cheminée 
de  Gargantua. 

{Communiqué  par  M.  G.  Launay). 

Cf.  pins  loin  la  cheminée  de  Gargantua  en  Gascogne.  Le 
Dictionnaire  topographique  des  Gaules  mentionne  sept  pierres  en 
Eure-et-Loir  qui  portent  le  nom  de  Gargantua  ;  l'une  d'elles  est 
aussi  l'objet  d'un  pèlerinage  à  saint  Christoplie,  dont  la  statue 
est  auprès. 

«  Palet  de  Gargantua,  près  du  château  de 
La  Brosse  (Eure-et-Loir).  » 

{Mémoires  de  la  Société  des  Antiquaires,  t.  I,  p.  2)). 


CHAPITRE  VII 


GARGANTUA   EN   ILE-DE-FRANCE 
ET  EN  CHAMPAGNE 


1RES  de  Chalautre-la-Grande  (Seine-et- 
Marne),  est  une  butte  naturelle,  dans  l'in- 
térieur de  laquelle  on  a  trouvé  des  armes 
et  des  ossements  humains  ;  on  prétend  que  cette 
butte  a  été  formée  par  la  boue  des  sabots  de  .Gar- 
gantua, qui  vint  jadis  les  décrotter  en  cet  endroit. 
Le  diable  hante  encore  de  nuit  la  butte,  qui  est 
peu  éloignée  des  monuments  druidiques  de 
Liours.  » 

(Bourquelot,  p.  4). 

«  L'arrondissement  de  Sonlis  renferme  deux 
autres  pierres  levées  bien  connues.  L'une  se  voit 
sur  la  route  de  Senlis  à  Nanteuil,  au  nord  de 
Borcst,  vis-à-vis  la  porte  dite  de  la  ville  de  cet 


GARGANTUA   EN  ILE-DE-FRANCE  2  I  S 

ancien  bourg;  c'est  une  plaque  de  grès  brut, 
fichée  en  terre  à  la  profondeur  de  cinq  pieds,  haute 
de  dix  pieds  environ,  large  de  sept  à  la  base  et 
plus  étroite  au  sommet  ;  elle  incline  un  peu  vers 
le  sud.  Un  bloc  moindre  est  enfoncé  horizonta- 
lement dans  le  sol  devant  celui-ci....  La  tradition 
locale  affirme  que  le  grès  couché  recouvre  la 
sépulture  d'un  général;  l'autre  est  appelée  dans  le 
pays  Oueusse  (c'est-à  dire  pierre  à  aiguiser)  de 
Gargantua.  » 

(Notice  archéologique  sur  le  départemenl  de  l'Oise,  p.    23). 

«  Dans  la  commune  de  Boret,  canton  de  Nan- 
teuil-le-Haudouin  (Oise),  est  un  menhir  dit  la 
Quesse  (pierre  à  aiguiser)  de  Garganlua.  On  ra- 
conte dans  le  pays  qu'il  recouvre  un  guerrier.  » 

(E.  Woillez,  Répertoire  archéologique  de  l'Oise). 

Cette  pierre  est  ainsi  décrite  dans  le  Diction- 
naire des  Gaules  : 

«  Borest,  canton  de  Nanteuil-le-Haudouin,  arrondissement  de 
Scnlis  (Oise). 

Il  Bloc  de  grès  brut  fiché  en  terre  à  une  profondeur  de  i"62  ; 
bautenr,  3" 08  au-dessus  du  sol;  largeur,  2"'33  h  la  base.  Cette 
masse  incline  vers  le  sud,  et  deux  blocs  plus  petits  sont  enfoncés 
tout  A  côté.  Ou  la  nomme  Queusse  de  Gargantua.   » 


2l6  GARGANTUA  EN   ILE-DE-FRANCE 

«  Dans  une  plaine  du  Hurepoix,  entre  Dourdan, 
Étarapes  et  Arpajon,  s'élève  un  grand  rocher  isolé 
que  l'on  nomme  le  Gravier  de  Gargantua.  Au  dire 
des  conteurs  du  pays,  Gargantua  jeta  dans  la 
prairie  ce  gravier  qui  se  trouvait  dans  son  soulier 
et  lui  blessait  le  pied.  » 

(Bourquelot,  p.  4). 

«  Aux  environs  de  Rambouillet  (Seine-et-Oise), 

est  un  cimetière  où  l'on  a  découvert  des  restes  de 

poteries  romaines  et  des  tombes  mérovingiennes  ; 

il  s'appelle  les  Gargants.  » 

(/?..-,/.,  p.  î). 

«  A  Gency,  commune  de  Cergy,  canton  de  Pon- 
toise,  est  un  monument  mégalithique  appelé  Galet 
de  Gargantua. 

«  C'est  une  énorme  pierre-levée  appelée  dans  le 
pays  Pierre  du  Foiiret  ou  Palet  de  Gargantua. 
«  Gargantua,  dit  la  tradition  de  Gency,  ayant 
maille  à  partir  avec  un  géant  dont  le  quartier 
général  était  établi  sur  les  hauteurs  de  Cormeilles 
en  Parisis  (d'autres  plus  hardis,  vont  jusque  à 
indiquer  la  butte  Montmartre),  entreprit  le  siège 
en  règle  de  la  montagne  de  son  adversaire.  Se 
portant  donc  à   Courdimanchc,  il  commença    à 


ET   EN    CHAMPAGNE  217 

bombarder  à  coups  de  rochers  le  fort  de  son 
ennemi.  Mais  le  coup  d'œil  et  la  force  lui  ayant 
manque  à  la  fois  dès  le  lancement  de  la  première 
pierre,  son  projectile  tomba  à  Gency  et  se  ficha 
en  terre  dans  la  position  où  nous  le  voyons  au- 
jourd'hui. » 

(jètuâes  sur  quelques  monuments  mégalithiques  de  la  vallée 
de  l'Oise,  par  Am.  de  Caix  de  Saint-Aymour.  Paris, 
1875)- 

«  On  voit  dans  la  plaine  qui  sépare  La  Ville- 
tertre  de  Chavançon,  près  de  Saint-Cyr-sur-Chars, 
une  autre  Pierre-Frite  touchant  au  bois  Saint- 
Pierre.... 

«  M.  l'abbé Barraud  rapporteune  tradition  d'après 
laquelle  Gargantua,  jouant  au  palet  sur  la  butte 
de  Montjavoult,  essaya  de  jeter  cette  pierre  sur 
les  coteaux  de  Neuville-Bosc  (deux  myriamètres 
de  distance  rectiligne)  ;  elle  tomba  dans  le  petit 
bois  où  on  la  voit  aujourd'hui.  » 

(Notice  archéologique  sur  le  département  de  l'Oise,  pp.  12-13'). 
Cet  épisode  se  retrouve  dinsl'Histoiredugéanl  Rannou,  p.  130. 

«  Dans  le  pays  de  Crécy-sur- Serre  (Aisne),  on 
connaît  plus  spécialement  le  menhir  de  Bois-lès- 


2l8  GARGANTUA  HX    ILF.-DE-FRANCE 

Pargny  sous  le  nom  de  la  Haute-Borne,  le  nom 
générique  employé  presque  partout  dans  le  dépar- 
tement, ou  bien  sous  celui  de  Pierre  de  Gargantua, 
ou  encore  sous  la  dénomination  locale  et  spéciale 
de  Ver^iau  de  Gargantua;  Verziau,  dans  l'ancien 
patois  picard,  aujourd'hui  tout  à  fait  oublié  dans  le 
Laonnais,  signifiait  pierre  à  aiguiser. 

«  Le  nom  de  Gargantua  était  jadis  populaire 
dans  la  contrée  et  voulait  dire  tout  simplement 
gigantesque,  à  proportions  énormes  et  insolites. 
Ainsi,  Molinchart  (canton  de  Laon)  a  son  entas- 
sement chaotique  et  formidable  de  grès  considé- 
rables en  place  et  dénudé  par  les  eaux,  qu'on 
appelle  Hottée  de  Gargantua,  et  que  menacent  de 
ruine  les  tailleurs  de  pierre  du  pays,  au  mépris 
d'un  arrêté  préfectoral  pris  il  y  a  trente-cinq  ans 
pour  la  conservation  de  ce  monument  naturel  et 
unique  dans  la  contrée.  » 

(Ed.  Flcury,  Antiquités  et  monuments  de  l'Aisne, 
1877,  !'•'=  partie,  p.  9;)- 

«  On  lui  attribue  la  formation  de  la  montagne 
sur  laquelle  est  assise  la  ville  de  Laon.  II  portait 
un  jour  de  la  terre  dans  une  hotte  ;  se  trouvant 
trop  chargé,  il  jeta  dans  la   plaine  une  partie  de 


ET   EN   CHAMPAGNE  219 

son  fardeau,    et  la  plaine  fut  changée  en  mon- 
tagne. » 

(Bourquelot,  p.  4). 

«  A  Vic-sur-Aisne  est  une  pierre  à  pisser    de 

Gargantua.  » 

(IHJ.,  p.  3). 

A  Mont-Saint-Père  et  dans  les  environs,  pour 
empêcher  les  petits  enfants  d'aller  sur  le  bord  de 
la  rivière,  on  leur  raconte  qu'un  jour  Gargantua 
passa  par  le  pays.  Il  faisait  tellement  chaud,  que 
le  géant  eut  besoin  de  boire  dans  la  Marne  ;  il 
posa  un  pied  sur  le  clocher  de  l'église  de  Mézy  et 
l'autre  sur  celui  de  Chartèves,  et  il  se  mit  à  boire 
à  la  rivière  avec  tant  d'avidité  qu'il  avalait  même 
les  bateaux  qui  naviguaient  sur  la  Marne. 

(Communiqué  par  M.  Léon  Lhtrmitté). 

Je  n'ai  pu  me  procurer  aucun  renseignement  sur  la  popula- 
rité   de    Gargantua   dans    la    Champagne   proprement    dite. 

M.  Emmanuel  Cosquin,  M.  d'Arbois  de  Jubainvillc,  ne  con- 
naissent ni  légende  gargantuesque,  ni  monument  auquel  le 
peuple  attache  son  nom. 


A§* 


CHAPITRE  VIII 


GARGANTUA  DANS    LE   NORD 
§  I.  —  GARGANTUA  EN  PICARDIE 

L  y  a  aussi  près  de   Péronne  (Somme)  un 
menhir,  dit  la  Pierre-Fiche-de-Gargantua.  » 

(Bourquclot,  p.  3). 


«  M.  de  Mortillet  présente  de  la  part  de 
M.  Georges  Lecocq  une  eau-forte  représentant  le 
menhir  de  Doingt.  Ce  mégalithe,  de  trois  mètres 
de  hauteur,  connu  sous  le  nom  de  Pierre-de-Gar- 
gantua,  est  situé  sur  le  territoire  de  la  commune  de 
Doingt-Flamicourt,  arrondissement  de  Péronne 
(Somme).  » 

(Bulltliii  de  la  Sociclé  d'Anthropologie,  aiiiiùc  jS.Si). 


GARGANTUA   EN    PICARDIE  221 

M.  Lecocq,  auquel  j'avais  demande  des  rensei- 
gnements, m'a  répondu  qu'on  raconte  dans  le  pays 
qu'un  jour  que  Gargantua  parcourait  la  contrée, 
il  sentit  au  pied  une  gêne  légère,  ôta  son  sabot, 
et  l'ayant  secoué,  envoya  dans  la  prairie  ce  petit 
caillou.  Ce  menhir  de  Doingt  est  le  seul  du  dépar- 
tement de  la  Somme  auquel  le  nom  de  Gargantua 
soit  attribué  d'une  façon  incontestable.  Cependant 
quelques  personnes  rattachent  le  même  légende  à 
un  petit  menhir  situé  aux  environs  de  Ham,  et  qui 
est  généralement  connu  sous  le  nom  de  la  Pierre- 
qui-Poussc  ;  l'un  et  l'autre  menhir  se  trouvent  dans 
un  marais. 

On  me  signale  un  conte  en  vers  portant  le  titre  de  Pont  de 
Gargantua,  qui  figure  dans  un  recueil  intitulé  :  Amusements, 
gayttis  et  frholités  poétiques,  par  un  bon  Picard  (La  Place). 
Londres,  1783,  in-8. 

Ce  document  m'arrivant  an  cours  de  l'impression  de  cette 
partie  de  mon  livre,  le  temps  me  manque  pour  rechercher  si 
c'est  une  oeuvre  de  pure  imagination,  ou  si  elle  s'appuie  sur 
une  légende. 

I.    —   NAISSANCE    ET   EXPLOnS   DE    GARGANTUA 


NE  noble  et  belle  châtelaine  fut  un  joursur- 

'^    prise  dans  une  forêt  par  un  ours  et  conduite 

par  lui  dans  une  grotte  connue  de  lui 


2  22  GARGANTUA 


seul.  Au  bout  de  dix  mois,  la  châtelaine  donna 
naissance  à  un  enfant  d'une  force  prodigieuse  : 
Gargantua.  L'ours  chassa  la  châtelaine  et  éleva 
l'enfant.  Dès  l'âge  de  trois  ans,  Gargantua  déraci- 
nait les  plus  gros  chênes  pour  s'en  faire  des  jouets 
et  son  appétit  se  montrait  déjà  prodigieux.  Lors- 
que Gargantua  fut  arrivé  à  l'âge  d'homme,  son 
père  lui  donna  une  énorme  masse  d'armes  et  lui 
adjoignit  quatorze  valets  nés  comme  lui  d'un 
ours  et  d'une  femme. 

Gargantua  se  mit  à  voyager  de  ci  de  là.  Cela  lui 
était  d'autant  plus  facile  qu'il  faisait  des  enjambées 
de  dix  ou  douze  lieues. 

Quand  Gargantua  se  trouvait  en  appétit,  sept 
valets,  armés  de  pelles  en  guise  de  cuillers,  lui 
servaient  alternativement  les  vivres  réunis  pour  la 
circonstance.  Puis  il  lui  fallait  deux  cents  agneaux 
rôtis  et  quelques  pièces  de  vin  pour  finir  son  repas. 
Chaque  repas  durait  six  mois  et  le  pays  en  était 
réduit  à  la  famine.  Gargantua  restait  ensuite  un  an 
sans  manger.  Ses  déjections  formaient  des  mon- 
tagnes parfois  très  hautes,  qui  amenaient  la  peste 
dans  le  pays. 

Quoique  fort  doux,  Gargantua  était  une  source 
de  malheur  pour  les  pays  qu'il  visitait  :  dans  ses 


EN   PICARDIE  225 


courses,  il  écrasait  les  églises,  les  villages,  les  per- 
sonnes même  sous  son  pied  pesant  ;  aussi  le  crai- 
gnait-on partout. 

Un  pauvre  bûcheron,  surpris  par  la  pluie  dans  la 
campagne,  rencontra  Gargantua  endormi.  Prenant 
sa  bouche  pour  une  caverne,  il  s'y  réfugia  avec 
son  fagot.  Gargantua  se  réveilla  peu  après  et  se 
mit  en  voyage.  Le  bûcheron,  étonné  de  voir  sa 
retraite  en  mouvement,  en  examina  les  recoins.  Il 
trouva  sept  pèlerins  avec  leurs  bourdons  réfugiés 
comme  lui  dans  une  dent  creuse.  Ils  se  trouvaient 
là  depuis  sept  ans,  se  nourrissant  de  réser^^es  faites 
lors  des  repas  du  géant  et  emmagasinées  dans  dif- 
férents recoins  de  la  bouche.  Le  bûcheron  prit  son 
fagot  et  chatouilla  le  palais  du  géant.  Gargantua 
s'arrêta,  s'assit  sur  une  colline,  déracina  un  arbre 
et,  s'en  servant  comme  de  cure-dents,  fit  sortir  les 
pèlerins  et  le  bûcheron  auquel  il  donna  une  forte 
somme  d'argent.  Heureusement  pour  les  pèlerins 
et  le  bûcheron,  Gargantua  avait  fait  le  tour  du 
monde  dans  sa  promenade,  et  les  pèlerins  et  le 
bûcheron  étaient  remis,  les  uns  sur  leur  route,  et 

l'autre  devant  sa  maison. 

» 

(JJgevdfS  raconiia  par  difénnies  pcnonnts  de  Warlaf- 
Bâillon  (Somme),  et  recueillies  par  M.  H.  Camoy). 


224  GARGANTUA 


Dans  la  première  partie  de  ce  récit,  Gargantua  a  vine  origine 
semblable  à  celle  des  Jean  de  l'Ours  des  différents  pays  (cf.  prin- 
cipalement les  deux  contes  basque  et  picard,  publiés  dans  Mélusinc 
et  plus  loin  un  Jean  de  l'Ours  languedocien).  Comme  Jean  de 
l'Ours,  il  a  une  canne  énorme  (cf.  sur  les  cannes  de  Gargantua 
le  commentaire  du  conte  n"  I,  p.  27  (Haute-Bretagne).  La  niasse 
d'armes  a  son  similaire  dans  le  passage  suivant  des  Grandes  Chro- 
niques : 

«  Lors  le  mercia  Gargantua  et  dist  que  l'on  luy  fist  une  massî 
de  fer  de  soixante  piedz  de  long,  et  que  p.ir  le  bout  elle  fcust 
grosse  comme  le  ventre  de  une  tine...  La  massue  feust  tantost 
faicte  par  la  science  de  Alerlin  telle  que  il  lui  falloit,  et  en  brief 
fust  amenée  dedans  une  grande  charrette,  comme  on  faict  une 
pièce  d'artillerie,  et  présentée  à  Gargantua,  lequel  la  prit  bien 
legieremcnt.  » 

Les  quatorze  valets  se  retrouvent,  mais  avec  moins  de  préci- 
sion, quant  au  nombre,  dans  Thomas  de  Saint-Mars. 

Les  énormes  enjambées  qui  sont  un  des  attributs  caractéris- 
tiques du  géant,  figurent  dans  la  plupart  des  légendes  que  j'ai 
recueillies,  et  dans  celles  de  la  Vendée,  du  Poitou, etc.  (Cf.  aussi 
le  commentaire  du  conte  n»  I  (Haute-Bretagne). 

Il  est  souvent  question  des  sept  valets  qui  lui  donnent  imanger 
avec  des  pelles  (cf.  pp.  79,  204,  etc.). 

Les  montagnes  résultant  des  repas  de  Gargantua  se  retrouvent 
assez  fréquemment  (cf.  le  commentaire  du  conte  n"  II,  p.  36 
(Haute-Breugne)  et  Gargantua  dans  le  pays  de  RelO;  mais 
jusqu'à  p-ésent,  c'est  seulement  dans  les  récits  picards  qu'elks 
sont  une  cause  de  peste  pour  le  pays. 

L'épisode  des  pèlerins  est-il  emprunté  à  Rabelais,  ou  Rabelais 
'l'a-t-il  trouvé  dans  la  légende  populaire  ?  On  peut  aussi  rappro- 
cher, pour  la  grandeur  de  la  dent  creuse  de  Gargantua,  le  passage 


EN  PICARDIK  22 S 


des  Grandis  Chroniques  où  il  mot  le   roi  et  cinquante  seigneurs 
en  prison  dans  sa  dent  creuse. 


II.    —    GARGANTUA    SE   DÉBARRASSE  DE   BRISE-CHÊNES 

)N  puissant  gtjant  arriva  un  jour  dans  la 
contrée  où  résidait  Gargantua.  C'était  un 
homme  haut  de  quatre-vingts  pieds  et 
recouvert  d'une  forte  armure  à  l'épreuve  de  toutes 
les  armes  connues.  Il  avait  entendu  parler  du  géant 
Gargantua  et  était  venu  pour  se  mesurer  avec  lui. 
Il  allait  par  toutes  les  villes  cherchant  quelqu'un 
qui  lui  indiquât  la  demeure  de  Gargantua.  Ce  der- 
nier l'apprit,  et  comme  il  avait  envoyé  réparer  son 
armure  et  ses  armes  eu  Flandre,  il  ne  se  jugea  pas 
assez  fort  pour  résister  au  géant.  Mais  que  dirait-on 
dans  tous  les  pays  si  l'on  apprenait  que  Gargantua 
avait  refusé  de  se  battre  avec  celui  qui  se  faisait 
appeler  Brise-Chênes  ?  Il  lui  fallait  faire  peur  à 
Brise-Chênes,  pensa-t-il. 

Quand  il  sut  que  le  géant  allait  arriver,  Gargan- 
tua donna  ses  ordres  à  sa  femme,  se  coucha  dans 
son  lit  et  ramena  les  couvertures  sur  sa  tête. 

Brise-Chênes  arriva. 

—  C'est  bien  ici  la  maison  de  Gargantua,  femme  ? 

15 


2  26  GARGANTUA 


Prévenez  votre  mari  que  je  suis  venu  de  bien  loin 
pour  le  combattre  et  éprouver  sa  force,  et... 

—  Paix  !  paix  !  je  vous  en  prie.  Gargantua 
n'est  pas  ici,  et  c'est  bien  malheureux,  car  il  vous 
aurait  bientôt  réduit  en  chair  à  pâté!...  Mais, 
de  grâce,  ne  réveillez  pas  notre  petit  enfant.  Il  est 
malade  depuis  quelques  jours  et  c'est  la  première 

fois  qu'il  ferme  l'œil  depuis  ce  temps! Pauvre 

enfant,  à  six  mois,  être  déjà  malade  !  J'ai  peur  que 
cela  ne  l'empêche  de  devenir  aussi  grand  que  son 
père.  Vo)''ez,  il  est  tout  petit. 

—  duoi!  c'est  votre  enfant,  et  il  n'a  que  six 
mois  !  Dieu  !  que  doit  être  le  père,  alors!  s'exclama 
Brise-Chênes  en  examinant  la  forme  du  corps  du 
soi-disant  enfant.  Et  il  s'enfuit  aussi  vite  qu'il  était 
venu.  Jamais  on  ne  le  revit. 

(^Contipar  A.  Dehard  et  recueilli  par  M.  H.  Cartioy). 

Dans  ce  fragment,  Gargantua,  qui  vient  ici  sans  doute  par 
substitution,  se  trouve  en  rapport  avec  un  autre  géant.  Cf. 
p.   54  et  suiv. 

5  II.  —  GARGANTUA  EN  FLANDRE 
N»«^ALGRÉ  tous  mes  efforts,  il  m'a  été  impos- 


5fey?P  ^^^^^  '^^   "^^  procurer  le  moindre  rensei- 
ment    sur  Gargantua   en   Flandre  ;    tous 


EN    ARTOIS  22  7 


ceux  que  j'ai  interrogés  m'ont  affirmé  qu'il  n'exis- 
tait rien  sur  ce  géant  ni  sur  ses  similaires. 

Il  y  a  cependont  lieu  de  mentionner,  au  moins 
au  point  de  vue  du  nom,  le  Gayant  de  Douai. 


§  m.  -  GARGANTUA  EN  ARTOIS 

^  ANS  le  canton  d'Etaples,  pour  désigner  un 
bon  marcheur,  on  dit  :  «  Il  a  des  gambes 
ed  Gargantua.  »  Cela  s'applique  aussi  aux 
personnes  qui  ont  les  jambes  longues. 

Dans  le  canton  de  Samer,  on  dit  d'un  gros 
mangeur  :  «  Il  a  ein  veintc  ed  Gargantua;  »  dans 
les  environs  de  Boulogne  :  «  I  meinge  comme 
Gargantua.   » 

Dans  les  campagnes  du  Pas-de-Calais,  même 
celles  qui  sont  éloignées  des  viUes,  Gargantua  a 
pénétré  avec  sa  légende  de  géant  extraordinaire. 
Le  peuple  tient  de  tradition  que,  primitive- 
ment, des  géants  habitaient  la  contrée,  et  il  y 
avait  ici  un  tumulus  qu'on  appelait  la  tombe  du 
général  Fourdène.  Les  géants  Reuss,  àDunkerque; 
Gayant,  à  Douai,  d'autres  encore,  sont  des  sou- 
venirs d'êtres  vivants,  ayant  subi  la  métamorphose 


228  GARGANTUA    EN    ARTOIS 

populaire  à  laquelle  la  Grèce   a  soumis  ses  pre- 
miers possesseurs. 

Mais  bien  que  dans  notre  contrée  on  ait  ces 
souvenirs  locaux  ou  voisins,  ce  n'est  pas  à  eux 
que  le  peuple  pense  pour  exprimer  l'idée  des 
jambes  et  de  l'appétit  d'un  géant,  mais  à  Gar- 
gantua. Nos  paysans  n'ont  pas  lu  le  livre  de 
Rabelais;  mais  dans  les  sèrées,  ceux  qui  ont  habité 
la  ville,  ou  qui  savent  lire,  racontent  ses  aventures 
à  leur  manière,  et  elle  a  frappé  vivement  leur 
imagination. 

{Communiqué  par  M.  Ernest  Deseille,  de  Boulogne-sur-Mtr) . 


CHAPITRE  IX 


GARGANTUA  EN  BOURGOGNE  (i) 


§  I.  —  POPULARITÉ    DE    GARGANTUA 

[ANS  le  patois  des  environs  de  Semur  on  ap- 
pelle Gargantua  «  Gargantia  »  parfois, 
mais  plus  rarement  «  Gargantuais.  » 
On  emploie  les  locutions  suivantes,  qui  sont 
dites  tantôt  en  patois,  tantôt  en  français  correct. 
On  dit  d'un  ivrogne  :  «  A  l'ai  eune  geule  au- 
tant le  grand  Gargantia  (Il  a  une  gueule  de  Gar- 
gantua) ;  »  d'un  gourmand  :  «  C'o  un  Gargantia 
(C'est  un  Gargantua)  ;  »  d'une  personne  qui  a  un 
gros  ventre  :  «  A  l'ai  eune  panse  queman  lai  sai  du 
grand  Gargantia  (Il  a  un  ventre  comme  Gargan- 
tua); »  Si  quelqu'un  est  prodigue,  on  dit  :  «  A 
migerai    ben  to    ce  qu'a    lai    queman    Gargantia 

(O  Sous    la    rubrique    Bourgogne    est    compris   tout    l'ancieii 
gouvernement  Je  ce  nom. 


250  GARGANTUA 


(Il  mange  bien  ce  qu'il  a  comme  Gargantua)  ;  » 
«  C'o  un  Gargantia  fini.  » 

Presque  toujours  on  place  le  mot  grand  avant 
Gargantua. 

On  a  donné  dans  les  environs  de  Semur  le 
sobriquet  de  Gargantua  à  des  gens  de  bon  appétit, 
et  plusieurs  ne  sont  connus  que  sous  ce  nom. 

On  appelle  un  vieux  coq  un  Gargan. 

(Communique pnr  M.  Hipfolyle  Marlol,  dt  Semur). 

§  II.  —  LIEUX  QUI  PORTENT  SON  NOM.  —  LÉGENDES 

*:^^RÈs  de  l'abbaye  de  Saint-Seine  (Côte-d'Or), 
I  K^  est  une  ferme  à  laquelle  on  donne  le  nom 
^^^   de  Ferme-de-Gargant.  » 

(Boiirqudot,  p.  5). 

«  A  quelques  kilomètres  nord-est  de  Chàtillon- 
sur-Seine,  commune  de  Prusly-sur-Ouree,  se  trou- 
vent deux  monticules  appelés  Jumeaux-dc-la- 
Chassaigne,  ou  les  Bottes-de-Gatgantua.  » 

(Matériaux,  î™»  série,  t.  IV,  p.  260). 

«  Près  d'Avallon  (Yonne),  au  lieu  dit  Gargant, 
existe  un  monolithe  de  cinq  à  six  mètres  de  hau- 


EN    BOURGOGNE  23 I 


teur,  connu  sous  le  nom  de  Petit-Doigt-dc-Gargan- 
ttia.  Certains  habitants  du  pays  ne  passent  auprès 
de  cette  pierre  qu'avec  une  sorte  de  terreur.  C'est 
là,  disent-ils,  que  les  fées  viennent  chaque  nuit 
tenir  leur  sabbat.  » 

(Th.  Salmon,  Dictionnaire  topographique  de  l'Yonne,  p.   202). 

«  A  Saintpoints,  canton  do  Saint-Sauveur,  arron- 
dissement d'Auxerre,  climat  à  noter  :  les  Gargan- 
tiias.ï) 

(Jbid.,  p.  2iio). 

«  Dans  la  vallée  du  Furans,  au  nord  du  village 
de  Thoys,  commune  d'Arbignieu  (Ain),  à  trois 
kilomètres  sud-est  de  Belley,  se  voit  un  bloc  erra- 
tique de  grès  anthracifère  alpin ,  orné  d'une 
soixantaine  d'écuelles  simples  ou  conjuguées.  Il 
est  long  de  i"i6o  environ,  large  de  90  centimètres, 
épais  de  60,  et  de  forme  à  peu  près  ovale.  Les 
habitants  l'avaient  nommé  Boule  de  Gargantua.  Ils 
prétendaient  que  le  Géant  l'avait  ramassée  de 
l'autre  côté  du  Furans,  à  plus  d'un  kilomètre  de 
distance,  au  hameau  du  Plâtre,  et  l'avait  lancée 
comme  une  boule  auprès  de  Thoys. 

«  Au  nord  de  ce  bloc,  dans  le  fond  de  la  vallée 
du   Furans,   au  milieu  d'une  verte  prairie,   et  au 


!32  GARGANTUA 


sud,  près  des  bords  de  la  petite  rivière,  une  butte 
ronde,  peut-être  un  vaste  tumulus,  rappelle  aussi, 
mais  par  un  nom  fort  trivial,  le  souvenir  de  Gar- 
gantua.  » 

Cf.   Gargantua  en  Poitou,  p.   173. 

«  Quant  à  cette  appellation  de  Gargantua,  elle 
provient  d'une  coutume  assez  répandue  dans  notre 
pays,  de  consacrer  à  l'illustre  héros  de  Rabelais  la 
plupart  des  objets  qui  étonnent  par  leur  grandeur 
ou  par  leur  caractère  merveilleux. 

('  Près  du  camp  de  Sathonaj',  il  y  avait  aussi 
un  bloc  erratique  appelé  le  Palet  de  Gargantua, 
et  dans  le  pays  de  Gex,  à  Arbère,  près  de  Divonne, 
on  voit  deux  énormes  blocs  :  l'un  de  gneiss, 
l'autre  de  conglomérat  anthracifère,  appelés  le  Palet 
et  la  Boule  de  Gargantua.  » 

(\.  Faisan,  Les  Pierrts  d  écuelUi  dans  la  région  moyenne  du 
Rliône ,  dans  les  Matériaux,  t.  IX,  p.  283-87.  I.a  Boule  do 
Gaigantua  est  reproduite  sur  une  planche  i  pan). 

Du  sommet  du  mont  d'Alazc,  non  loin  de 
Mercurey  (Saône-et-Loire),  Gargantua  lançait  d'é- 
normes blocs  de  rochers  contre  le  cliAteau  de 
Cruzilles,  près  de  Châlons-sur-Saône.  Le  premier 


EN    BOURGOGNE  233 


bloc  n'ayant  pas  atteint  le  but,  le  Géant  en  jeta 
un  second,  qui  tomba  seulement  plus  près.  Il 
essaya  une  troisième  fois  sans  plus  de  succès. 
Alors  il  se  lassa,  et,  s' avouant  vaincu,  il  ne  fit 
aucune  autre  tentative. 

Ces  trois  pierres  sont  près  d'un  chemin,  à 
côté  du  château,  et  elles  s'appellent  Pierres  de 
Gargantua. 

(Communiqué  par  M.  A.  Faisan;  il  lient  celle  noie 
de  M.  Jules  Chevricr,  de  Chdlon,  qui  a  gravé  us 
pierres  à  l'cau-forlc). 

Sur  le  territoire  de  Grignon  et  près  de  Venarey 
existe  dans  la  plaine  un  mamelon  conique,  ayant 
l'apparence  d'un  tumulus  gigantesque,  —  Mame- 
lon bien  naturel,  et  dont  la  masse  ne  permet  pas 
de  croire  qu'il  ait  été  fait  par  l'homme.  On 
raconte  que  Gargantua  étant  au  château  de  Thil- 
en-Auxois,  avait  fait  une  enjambée  à  la  montagne 
du  télégraphe  de  Semur  (12  à  15  kilomètres), 
puis  une  autre  sur  le  Mont-Auxois,  plateau  de 
l'antique  AUsia;  mais  que  dans  celle-ci  il  était 
tombé  de  son  soulier  un  morceau  de  terre  qui  est 
la  colline  en  question.  —  D'autres  disent  simple- 
ment :  c'est  la  décrotture  du  soulier  de  Gargan- 


234  GARGANTUA 


tua.  On  connaît  cette  motte  dans  le  pays  sous  le 
nom  de  Teiirid  do  Jiinid.  —  Teurid,  Tciirais , 
Teureaii,  Tenriau,  Teurle,  veulent  dire  en  patois 
élévation  dans  nos  contrées. 

Entre  Saulieu  et  Maîson-Baude  existe  une 
énorme  roche  de  granit,  dite  la  pierre  Clximp-Cu. 
On  y  voit  deux  grandes  cavités  acotées  comme  en 
feraient  bien  les  fesses  quand  on  se  serait  assis  dans 
une  matière  molle.  C'est  l'empreinte  de  celles  de 
Gargantua,  dit-on.  D'autres  disent  :  le  diable  s'est 
assis  là.  Cette  roche  rentre  dans  la  catégorie  des 
pierres  à  bassin  ouécuelles,  qui  ne  sont  pas  rares  dans 
le  Morvan. 

(^Communiqué  par  M.  H.  Marlol,  de  Semur). 
Cf.  sur  les  fesses  de  Gargantua  la  p.  8. 

Deux  montagnes  du  canton  de  Précy-sous- 
Thil,  le  Mouron  et  Ligauh,  commune  de  Fon- 
tangy,  séparées  par  plusieurs  kilomètres,  repré- 
sentent une  toichce  (enjambée)  de  Gargantua.  Ces 
deux  collines  sont  les  emploies  (décrottures  de 
terre)  qui  s'étaient  attachées  à  ses  sabots. 

Cf.   sur  les  empreintes  de  pieds,   les    commcnuires  du  conte 
n"  II,  p.   3.1,    et    sur    les   décrottures    Gargantua    en    Tourainr, 

r    '09- 

«  Ain.   Thoiry.  —  Un  bloc  erratique  de  schiste 


EN   BOURGOGNE  23^ 

talqueux  de  37  m.  c,  appelé  Pierre  à  Samson,  et 
portant  deux  excavations.  L'une  est  formée  de 
plusieurs  trous  réunis,  l'autre  représente  assez  bien 
l'empreinte  que  laisserait  sur  un  sol  peu  ferme  le 
pied  d'un  homme  gigantesque.  Ces  deux  cavités 
naturelles  (?)  sont  considérées  comme  les  em- 
preintes du  pied  et  de  la  main  de  Samson,  qui  se 
serait  servi  de  ce  bloc  pour  jouer  avec  Gargantua.  » 

(Wo/«  communiauiu  par  M.  Chanel,  ingénieur  civil,  et  repro- 
duites dans  la  Monographie  générale  du  terrain  erratique  ci  des 
ancietis glaciers  du  bassin  du  Rhône,  par  MM.  A.  talsan  et  Chantre, 
t.  I,  p.  6). 

«  Divonne  Arhère. —  Bloc  erratique  de  gneiss  de 
20  m.  c.  Anciennement  on  prétendait  que  Gar- 
gantua jouait  avec  cette  pierre  comme  avec  un 
palet ,  et  de  là  vient  sans  doute  le  nom  de  Galet 
de  Gargantua,  donné  à  ce  bloc.  » 

(Ibid.,  t.  I,  p.  3). 

I 

GARGANTUA    ET    SAMSON 

Divonne -Arbère   (Ain)    est    un  bloc  de 
conglomérat    houiller    de    quinze    mètres 
carrés. 
«  Gargantua,  avant  de  jouer  au  palet,  avait  conçu 


236  GARGANTUA 


le  projet  d'élever  le  colombier  de  Gex  à  la  hau- 
teur du  Mont-Blanc.  Il  allait  dans  les  Alpes  cher- 
cher des  matériaux  qu'il  transportait  dans  une 
hotte  dont  les  dimensions  étaient  en  rapport  avec 
sa  taille  et  sa  force. 

«  Uu  jour,  après  avoir  traversé  le  hameau  d'Ar- 
bère,  une  des  bretelles  de  sa  hotte  se  cassa,  et 
sa  charge  se  répandit  sur  le  sol.  Les  matériaux 
renversés  étaient  tellement  considérables  qu'ils 
formèrent  la  colline  de  Mussy  ou  Muren  de 
Divonnc. 

«  Après  cet  accident,  le  Géant  abandonna  son 
projet  et  on  le  vit  jouer  aux  palets  et  aux  boules 
avec  un  deuxième  géant,  Samson.  Gargantua  se 
plaçait  sur  la  colline  do  Mussy,  et  Samson  sur 
celle  de  Riaumont  (Vesancy).  Ils  se  lançaient 
réciproquement  des  blocs  à  cette  distance,  qui 
peut  être  évaluée  à  deux  mille  cinq  cents  mètres. 

«  D'après  cette  légende,  on  donne  souvent  le 
nom  de  Boule  du  Géant  au  plus  gros  bloc  de 
Vesancy.  » 

(Note  de  M.  Chanel,  dans  Moiiographit  des  anciens  glaciers, 
tic,  t.  I,  p.  }  et  4). 

Cf.  sur  les  hottées  de  Gargantua,  les  pp.  i',4,  218,  et  sur  le:> 
jtux  des  géants  Garj^avtua  en  Pnnvna. 


EN   BOURGOGNE  237 


II 
GARGANTUA    liT    LE    MEUNIER 

jARGANTUA  ne  s'arrctait  pas  dans  les  petites 
maisons,  car  il  savait  bien  qu'il  n'y  aurait 
pas  trouvé  de  quoi  manger  à  son  appétit. 
Il  visitait  de  préférence  les  moulins,  car  avec  la 
farine  on  peut  faire  bien  des  choses.  Il  s'arrêtait 
souvent  au  Moulin  Casin,  commune  de  Dom- 
pierre-en-Morvan,  pour  y  déjeûner.  Il  mangeait  la 
soupe  de  douze  hommes  et  vingt  livres  de  pain. 
Ses  souliers  ou  ses  sabots  avaient  un  mètre  de 
long,  et  la  terre  qu'il  en  ôtait  en  les  décrottant 
remplissait  un  grand  tombereau. 

Un  jour,  le  meunier  Jean  Baudry  avait  attelé 
ses  quatre  bœufs  pour  aller  chercher  un  chariot 
de  bois.  Gargantua  avait  fait  caca  au  milieu  du 
chemin  à  peu  de  distance  du  moulin,  et  le  meu- 
nier, qui  ne  se  défiait  de  rien,  y  emmerda  si  bien 
son  attelage  que  les  boeufs  ne  pouvaient  faire 
avancer  le  chariot.  Gargantua,  qui  surv-int,  fit  le 
meunier  dételer  les  bœufs,  et  il  emporta  le  chariot 
de  bois  au  moulin ,  en  disant  à  Jean  Baudry  qu'O 
avait  fait  beaucoup  de  bruit  pour  peu  de  chose. 

(^Communiqué  par  M.  H.   Marlol,    de  Semur). 
Cf.  sur  les  déjections  gargantuines   le  commentaire   Ju  conte 
n"  Il  p.  36,  et  le  conte  picard,  p.  222. 


258  GARGANTUA 


III 
l'appétit    de   GARGANTUA 

[ARGANTIA  aito  uii  homme  qucma  a  n'ian 
ai  pu  ai  c'teure.  C'cto  un  grand  gorman. 
Etant  p'tio  a  mgi  sai  nourice.  A  ne  pouvi 
pas  restai  dans  son  pays,  à  iero  mi  lai  famcigne. 
A  l'ai  passé  dans  ces  pays  qui.  A  fso  des  grands 
toichées  de  pu  d'eune  ieue  de  long  ;  a  l'ai  laichée 
eune  eniprote  de  terre  de  sai  sabots  au  desôo  de 
Grignon.  C'o  to  de  maime  qu'eune  montaigne. 

A  l'y  faillo  pou  son  daignai  un  beu,  quate,  cin 
boirbis,  dix  poulats  ;  a  lais  aivolo  queman  si  on 
aivo  fourré  eune  miche  de  pain  dans  un  foô,  que- 
man qua  l'aivo  le  garguillot  lairge.  Eune  fois  a 
l'aivo  tellement  soi  qu'a  Icù  aitcrichi  l'crvée  Idi 
Brenne  su  ben  deux  ieues  de  long. 

(^Conlé  â  Ctmois  par  Jean  Bêlant,  tige  ât  69  ans; 
recueilli  el  traduit  ci-dessous  par  M.  H.    Mariât). 

Gargantua  était  un  Jjomme  comme  il  n'y  en  a  plus  à 
présent.  C'était  un  grand  gourviaud.  Étant  petit,  il 
mangea  sa  nourrice.  Il  ne  put  rester  dans  son  pays 
natal;  il  y  aurait  mis  la  famine.  Il  faisait  de 
grandes  toisées  (enjambées)  déplus  d'une  lieue  de  long; 
il  a  laissé  une  emploi  te  de  terre  de  ses  saliots,  au-ihi- 


EN    BOURGOGNE  259 


SOUS  de  Grignon.  C'est  tout  de  ntètne  qu'une  montagne.  Il 
lui  fallait  pour  son  dîner  un  bœuf,  quatre,  cinq 
brebis,  dix  poulets.  H  les  avalait  comme  si  on  avait 
mis  une  miche  de  pain  dans  la  gueule  d'un  four, 
tant  il  avait  le  gosier  large.  Une  fois,  il  avait 
tellement  soif  qu'il  tarit  la  rivière  la  Brenne  sur 
bien  deux  lieues  de  long. 

La  Brenne  est  un  affluent  de  l'Armançon.  On  met  cette 
action  de  Gargantua  tout  près  de  la  colline  de  Grignon,  for- 
mée de  la  terre  de  ses  sabots.  Ce  point  de  la  Brenne  est  aussi 
au-dessous  de  l'antique  Âlésia. 

Dans  l'Yonne,  aux  environs  de  Sens,  on  montre 
les  ruines  d'une  maison  brûlée,  et  on  prétend  que 
Gargantua  éteignit  en  pissant  dessus  l'incendie  qui 
y  avait  été  allumé. 

Une  autre  fois  qu'il  passait  dans  le  pays,  il  tarit 
tous  les  puits. 

(Recueilli  par  M.  P.  Guyot). 


GÉANTS    SIMILAIRES 

çjj  ANS  la  commune  de  Pont-d'Aisy  existe 
une  pierre  à  écuelle  aux  dimensions  assez 
vastes,  appelée  la  chaudière  de  la  Fée  et  du 


240       GARGANTUA  EX  BOURGOGNE 

Gohffre.  La  capacité  de  la  chaudière  indique  que 
c'était  un  rude  gourmand  ;  il  y  faisait  la  cuisine 
avec  la  Icc  Bcffnie,  qui  était  bien  aussi  une 
méchante  sorcière.  Concurremment  avec  Gar- 
gantua, on  se  sert  dans  l'Auxois  du  mot  Gohffre 
pour  désigner  un  gourmand  ;  ce  mot  y  est  syno- 
nyme de  glouton. 

Pour  désigner  un  hercule,  on  dit  ;  «  C'est  un 
Samson,  »  ou  :  «  Il  est  fort  comme  Samson.   » 

(Communiqué par  M.  H.  Mariât), 

Un  conte   de   Luzel  met   en  scène  un  géant    qui   se  nomme 
Goulafre. 

«  A  Vezancy  (Ain),  un  bloc  de  gneiss  de 
22  mètres  carrés  est  connu  sous  le  nom  de  Pierre 
de  Borné  de  Goliath  (fontaine).   » 

(Mmograpbit  dts  terrains  erraliquts,  cit.,  t.   i,  p.   6). 


,^^ 


CHAPITRE  X 


GARGANTUA  EN  FRANCHE-COMTÉ 


E  fauteuil  de  Gargantua  que  l'on  montre 
au  voyageur  entre  la  ville  de  Beaume-les- 
Dames  et  le  village  d'Hyèvre,  figure  à 
merveille  dans  une  vallée  du  Doubs,  où  l'on 
raconte  que,  pressé  par  la  soif,  il  but  tout  d'un 
trait  cette  rivière  et  s'assit  parmi  les  rochers  de  la 
rive  droite,  entre  le  menhir  naturel  et  le  haut 
escarpement  du  Grand  Crucifix  ;  car,  fidèle  à  son 
destin  et  justifiant  partout  le  sens  de  son  nom  de 
baptême,  le  bon  Gargantua  ne  songe  guère  qu'à 
satisfaire  les  exigences  de  son  gosier.... 

«  A  une  lieue  au-dessus  de  Qairvaux-les- Vaux- 
d'Ain  (Jura)  s'élève  une  montagne,  du  front  de 
laquelle  se  détache  l'obélisque  naturel  duPrimpela; 

i6 


Î42  (lARGANTUA 


à  gauche,  c'est  une  pente  pierreuse  surchargée  de 
la  Roche  de  Gargantua,  surchargée  elle-même 
d'un  autre  bloc  plus  petit,  percé  à  jour  et  courbé 
en  voûte  comme  un  arc  de  triomphe. 

«  Si  vous  demandez  à  la  naïve    pastourelle 

ce  qu'elle  sait  de  Gargantua,  vous  apprendrez  que 
ce  Polyphème,  voyageant  un  jour  dans  le  Jura, 
eut  soif  et  se  pencha  sur  le  ruisseau  de  la  Drou- 
venne  afin  de  l'avaler;  mais  que  ses  lèvres  ne 
pouvant  atteindre  au  courant,  trop  resserré  entre 
ses  bords,  il  se  mit  à  son  aise  en  écartant  le 
rocher.  L'empreinte  des  cinq  doigts  de  sa  main 
demeura  dans  la  pierre.  » 

(Monnicr  et  Vingtrinier,  p.  544-6). 

Les   mains   de  Garg-Titua  sont    également   empreintes  sur  des 
rochers  en  Haute-Bretagne,  cf.  p.  47. 

La  pièce  de  vers  qui  suit,  et  dont  je  dois  commu- 
nication à  M.  Faisan,  est  fondée  sur  une  légende 
populaire. 

«  Nous  apprenions  comment  s'é-vertua. 
Parmi  les  rocs  dont  la  Loue  est  bordée, 
Ce  roi  géant  dont  on  n'a  pas  l'idée, 
Ce  demi-dieu,  Ce  fier  Gargautna 


EN    FRANCHE-COMTÉ  243 


Qui,  sans  eftorts  des  blocs  de  Haute-Pierre, 
En  s'exerçant  au  jouet  sans  pareil, 
Faisait  voler  du  bout  de  son  orteil, 
De  gros  éclats  jusque  dans  la  rivière. 
Et  plus  souvent  s'amusait  à  lancer 
D'autres  débris  sur  la  grande  figure 
Du  Moine-Blanc,  son  rival  en  stature. 
Si  bien  qu'un  jour,  voulant  le  dépasser, 
Tout  au  sommet  du  roc  qui  la  domine. 
Il  fit  un  trou  que  le  ciel  illumine 
Et  qui  parfiais  doré  d'un  feu  vermeil 
Semble  servir  de  lorgnette  au  soleil.  » 

(  M.  Viancin,  de  Besançon,  Légende  publiée  dans  le  Compu- 
rendu  de  la  huilième  session  du  Congrès  scientifyue  de  France). 

«  Les  Francs-Comtois  racontent  qu'en  se  désalté- 
rant dans  les  rivières  du  Doubs  et  de  la  Drou- 
venne,  Gargantua  les  mettait  à  sec.  C'est  à  lui 
qu'on  attribue  l'origine  de  la  Pierre  qui  Vire  à 
Poligny.  » 

(Bourquelot,  p.  5). 

«  La  Roche  de  Gargantua  et  l'aiguille  de  Prim- 
pela  sont,  dans  l'opinion  de  M.  Rousset,  des  monu- 
ments celtiques.  Ils  sont  à  peu  de  distance  de  la 
source  du  Drouvenant.  » 

(Jeanne,  Df  Paris  d  Lyon,  éd.  1861,  p.  539). 


244  GARGANTUA 


GÉANTS  SIMILAIRES 

I E  trouvez-vous  pas  quelque  chose  d'oriental 
à  ce  géant  du  ballon  de  Servance  (l'un 
des  principaux  sommets  des  Vosges  franc- 
comtoises)...  que  les  enfants  de  la  vallée  se  repré- 
sentent assis  devant  la  haute  montagne  du  Them, 
comme  devant  une  table  servie  pour  prendre  son 
frugal  repas?  Un  étang  voisin  du  hameau  de  Reu- 
laxcr  se  nomme  la  Goutte  du  Gcatit,  car  il  s'est 
formé  d'une  goutte  tombée  de  sa  main  après 
avoir  bu.  » 

{Traditions  rtcueilliu  par  M,  Guyomaud, 
ap.  D.   Moiinier  et  Vingtrinicr,  p.  SJî)- 

«  Dans  les  montagnes  du  Doubs  était  autrefois 
un  géant  qui  mangeait  les  hommes;  il  se  nom- 
mait Dessoubre.  Un  jour  qu'il  était  endormi  dans 
sa  caverne,  un  prêtre  exorciseur  en  grand  renom 
fit  tomber  devant  sa  porte  un  rocher  si  pesant  et 
si  hermétiquement  joint  au  rocher  de  la  grotte, 
que  le  cyclope  y  resta  prisonnier,  et  qu'il  y  restera 
enfermé  jusqu'à  la  fin  des  siècles.  Dessoubre  y 
fait  d'inutiles  efforts  pour  enfoncer  cette  porte 
inexorable,  et  il  ruisselle  de  tout   son  corps  une 


EN   FRANCHE-COMTÉ  24$ 

telle  quantité  de   sueur,    qu'elle   forme    un    des 
affluents  de  la  rivière  qui  porte  son  nom.  » 

(Traditions  recueillies  par  M.  Clovis  Guyornaud, 
ap.  D.  Monnier  et  Vingtrinier,  p.  538-539), 
Cf.  ci-après  un  géant  similaire  en  Alsace,  p.  251. 

«  Voici,  d'après  la  tradition,  l'origine  de  la 
Pierre-qni-Vire,  du  mont  Saint-Savin,  près  Poli- 
gny  (Jura).  On  assure  que  jadis  un  géant  de  la 
contrée,  assez  joli  garçon,  mais  mauvais  sujet, 
s'avisa  un  certain  soir  de  poursuivre  une  bergère 
de  la  contrée.  La  bergère  se  mit  à  fuir  à  toutes 
jambes  et,  se  voyant  sur  le  point  d'être  atteinte, 
elle  invoqua  la  protection  divine.  Elle  fut  exaucée, 
et,  au  moment  où  le  colosse  allait  atteindre  sa 
proie,  il  se  sentit  arrêté  debout  sur  la  base  du 
rocher,  et  se  trouva  roc  vif  lui-même  des  pieds 
jusqu'à  la  tête.  Depuis  ce  temps,  le  géant  que  l'on 
désigne  aujourd'hui  par  la  Pierre-qui-Vire  n'a  pas 
quitté  le  poste  où  l'a  fixé  le  châtiment  du  ciel,  et 
il  ne  lui  est  donné  de  se  mouvoir  que  tous  les 
cent  ans,  à  l'époque  anniversaire  de  sa  faute.    » 

(D.  Monnier,  p.  540-542). 

«  Nous  avons  vu  dans  la  Haute-Saône  une 
butte  artificielle  formée,  au  dire  des  habitants,  de 


246     GARGANTUA  EN  FRANCHE-COMTÉ 

la  terre  extraite  d'une  grande  cavité,  aujourd'liui 
pleine  d'eau.  Au  sommet  de  cette  butte  existait 
autrefois  une  pierre  dressée  comme  un  menhir; 
elle  a  été  brisée,  mais  sa  base  reste  toujours  appa- 
rente. Quant  à  la  butte,  elle  devrait  son  origine  à 
un  accident  arrivé  à  la  hotte  d'un  géant,  nommé 
Samson,  au  moment  où  il  passait  en  ce  lieu;  le 
fond  de  sa  hotte,  se  détachant  tout  à  coup,  aurait 
laissé  échapper  son  contenu,  qui  forma  le  monti- 
cule. Une  légende  semblable  se  rattache  à  plu- 
sieurs mottes,  notamment  à  celle  de  Vesoul.  » 

(Theuveuot,  Nota  sur  quelques  iiionumeuls  anciens.  Tours, 
1878,  p.  II). 

L'épisode  de  la  hotte  est  attribué  à  Gargantua,  cf.  pp.  i)4, 
218,  256. 


CHAPITRE  XI 


GARGANTUA  DANS  L'EST 


5  I.  —  GARGANTUA  EN  LORRAINE 

L  y  a  en  Lorraine  une  famille  qui  porte  le 
nom  de  Gargan.  On  y  dit  en  proverbe  : 
«  Quel  Gargantua  !  »  et  «  il  a  un  ventre 
comme  Gargantua.  » 

Mot  à  noter  dans  le  patois  vosgien  :  Gargolate, 
gorge,  gosier. 

{Société  des  Antiquaires,  t.  VI,  p.    124)- 


PERSONNAGES    SLMILAIRES 


ANS   la    région  vosgienne,  le  nom  même 
de  Gargantua  est  inconnu.    Mais  il    y  a 
un   autre  géant  légendaire,  saint   Chris- 
tophe, qu'on  appelle  dans  le  pays  Kertoff. 


248  GARGANTUA 


Nous  avons,  près  de  GérarJmcr,  la  Glacière  de 
Kertoff,  vaste  éboulis  de  roches  granitiques,  au 
milieu  duquel  une  roche  énorme,  plus  grande  que 
les  autres,  paraît  posée  de  main  d'homme  sur  une 
cavité  communiquant  avec  une  fissure  souter- 
raine, qui  y  conserve  constamment  de  la  glace 
par  le  courant  d'air  qui  s'y  produit. 

Près  de  Remiremont,  sur  un  plateau  très  élevé, 
voisin  de  la  chapelle  Sainte-Sabine,  un  énorme 
bloc  erratique,  dédoublé  et  transformé  de  main 
d'homme  en  un  mégalithe,  porte  le  nom  de  Far- 
deau de  Saint-KertofF. 

Dans  la  région  vosgienne.  Saint  Martin,  Saint 
Maurice,  Saint  Gibert,  voire  même  la  Pucelle 
d'Orléans,  se  partagent  le  privilège  des  énormes 
enjambées. 

(Communiqué  par  ^^.  Voulol,  conservateur 
du  Musée  vosgien). 

V  D'après  l'ancienne  légende  de  saint  Chris- 
tophe, c'était,  avant  qu'il  fût  chrétien,  une  espèce 
de  géant  qui  se  nommait  OfFeriis.  Une  nuit  il 
entendit  la  voix  d'un  enfant  qui  l'appelait  par 
trois  fois;  il  se  leva,  prit  l'enfant  sur  son  dos  et 
entra    dans    le   torrent.    Les  flots  s'enflèrent  et 


EN    ALSACE  249 


devinrent  furieux,  et  l'enfant  pesa  sur  lui  comme 
un  lourd  fardeau.  Offerus  déracina  un  grand 
arbre  et  rassembla  toutes  ses  forces.  » 

Dans  la  gravure  sur  bois  de  1423,  conservée  au  cabinet  des 
Estampes  et  reproduite  par  le  Magasin  pittoresque,  t.  II,  p.  404 
(1854),  saint  Christophe  est  représenté  comme  un  géant,  et 
quelques  personnages  prés  de  lui  sont  tout  petits  ;  il  tient  à  la 
main  son  arbre. 

S  II.  -    GARGANTUA  EN  ALSACE 

'après  ce  que  j'ai  pu  recueillir  en  m'adres- 
sant  aux  personnes  les  plus  compétentes, 
il  n'y  aurait  pas  lieu  de  rechercher  en 
Alsace  la  légende  gargantuesque,  qui  d'ailleurs  a 
laissé  peu  de  traces  dans  l'Est,  même  dans  les 
pays  oi^i  la  langue  française  est  seule  parlée. 

Voici  ce  que  m'écrivait  M.  Reuss,  bibliothécaire 
à  Strasbourg,  que  j'avais  prié  de  s'occuper  de  la 
question  : 

«  A  mon  su,  et  les  recueils  de  Stœber  consultés, 
on  trouve  bien  trace  on  certaines  localités  de  notre 
Alsace,  à  Schelestadt,  Andolsheim,  etc.,  de  l'exis- 
tence de  géants,  d'hommes  extraordinaires  par 
leur  taille  et  leur  force,  qui  auraient  habité  les 
monts  et  les  forêts  avant  les  hommes  ou  conjoin- 


2  50  GARGANTUA 


tenient  avec  eux,  mais  rien  absolument  qui  puisse 
se  rapporter  particulièrement,  soit  au  type  popu- 
laire de  Gargantua,  soit  surtout  à  son  nom. 

«  Vous  savez  que  le  célèbre  satirique  Jean 
Fischart  a  traduit,  dans  la  seconde  moitié  du 
xvi«  siècle,  à  Strasbourg  même,  ou  plutôt  arrangé 
(car  c'est  une  imitation  très  libre),  l'ouvrage  de 
Rabelais.  Ce  livre,  très  populaire  en  Alsace  pen- 
dant longtemps,  aurait  pu,  depuis  la  date  de  son 
apparition  (1575),  influencer  la  littérature  vul- 
gaire, les  dictons  locaux,  etc.  ;  mais  même  cette 
influence  purement  littéraire  ne  s'est  conservée 
nulle  part.  Je  crois  pouvoir  en  conclure  que  la 
tradition  dont  vous  trouverez  des  vestiges  dans 
tant  de  provinces  de  l'ancienne  France  n'a  jamais 
franchi  les  Vosges.  » 


GÉANTS   SIMILAERES 

ES  géants,  cette  race  formidable  que  nous 
voyons  apparaître  dans  l'histoire  primitive 
de  tous  les  pays,  établirent  aussi  leur  de- 
meure dans  la  vallée  du  Rhin,  et  bientôt  ils  se 
mirent  à  dessécher  les  marais  infects,   à  déblayer 


EN    ALSACE  2)  I 


les  vallées  couvertes  de  rochers,  à  niveler  ou  à  trans- 
porter les  montagnes. 

«  Le  puissant  Schrat,  qui  paraît  avoir  présidé  à 
rensemencement  des  forêts,  eut  en  récompense  de 
ce  bienfait  l'honneur  d'être  divinisé. 

«  Le  géant  qui  a  formé  la  vallée  de  Munster 
repose  sous  la  cime  majestueuse  du  Hohenaclt, 
appelé  par  nos  montagnards  le  tombeau  du  Géant. 
Parfois,  disent-ils,  au  milieu  du  silence  de  la  nuit, 
le  géant  se  réveille,  et,  se  retournant  dans  son 
cercueil  de  pierre,  il  pousse  d'affreux  gémis- 
sements. » 

Cf.  sur  un  géant  similaire  la  page  245. 

«  Un  autre  géant,  nommé  Sletton,  ayant  ébranlé 
les  flancs  des  montagnes,  en  arracha  les  rochers 
et  creusa  de  sa  main  puissante  la  vaUée  de  la 
Liepvre  ;  puis  il  construisit  un  vaste  palais  sur 
l'emplacement  duquel  s'élève  la  viUe  de  Schlcstadt, 
c'est-à-dire  la  ville  de  Sletton. 

«  La  tradition  connaît  encore  une  foule  d'autres 
géants  alsaciens;  nous  nous  bornerons  à  citer 
celui  du  Kastenwald,  près  deColmar,  qui  inquiète 
souvent  de  ses  poursuites  les  voyageurs  égarés 
dans  cette  forêt  ;  le  géant  du  Nollen,  dont  les 
ossements  sont  enfoncés  sous  un  énorme  monceau 


252  GARGANTUA    EN   ALSACE 

de  pierres  qui  se  trouve  au  sommet  de  la  mon- 
tagne, et  enfin  celui  de  Frœnsberg,  qui,  armé 
d'une  massue,  se  montre  parfois  dans  la  v;illée 
de  Katzenthal,  aux  confins  de  l'Alsace  septen- 
trionale. » 

{Magasin  pittoresque,    t.    XXIV  (1856),    p.    188-9,   article    de 
Stœbcr,  Lit  Fille  du  Géant  Au  Nideck  est  traduite  i  la  suite). 

«  Près  du  Tœnnichel  s'élève  l'imposant  massif 
des  Hochfels  ou  Riesenfels  (roches  des  géants  ou 
des  fées).  La  tradition  rapporte  que  les  fées 
avaient  de  là  jeté  un  pont  gigantesque  jusqu'à  la 
Roche  de  Châtepont,  de  l'autre  côté  du  val  de  la 
Licpvre. 

«  Dans  les  Vosges,  il  y  a  des  pierres  à  ccuelles, 
et  quelques-unes  sont  nommées  Rocher  du  Géant 
(au  Tœnnichel). 

(Sociili  d'Émulation  de  MonlMiard,  t.  II,  y  série). 

«  On  appelle  Martiiites  des  Géants  (Riesen- 
kessel)  des  cavités  profondes,  coniques  ou  en  spi- 
rales, dues  à  l'action  glaciaire.  » 

(Faudel,  Les  Pierres  et  tes  Rochers  à  icuettts,  p.  4). 

A  Monsheim,  Alsace,  une  Pierre  des  Géants  csi 
citée  dans  les  Matériaux,  t.  V,  p.  75. 


CHAPITRE  XII 


GARGANTUA   EN    DAUPHINÉ   ET    EN    SAVOIE 


§  I.  —  GARGANTUA  EN  DAUPHINÉ 


lE  souvenir  de  Garguantua  est  très  vivace  en 
Dauphiné  :  il  n'est  pour  ainsi  dire  pas  de 
vallée  où  le  campagnard  ne  raconte  ses 
exploits  herculéens. 

Les  blocs  erratiques  sont  très  nombreux  en 
Dauphiné,  et  leur  présence  n'est  expliquée  pour  ia 
plupart  du  temps  par  le  campagnard  qu'en  sup- 
posant qu'il  a  été  apporté  ou  jeté  par  Gargantua. 
Dans  quelques  vallées,  des  torrents  et  des  ri- 
vières ont  été  produits  par  l'urine  de  Garguanta. 
Ailleurs,  ce  sont  des  profils  de  montagnes  qui  de 
loin  paraissent   représenter  un    géant  étendu  et 


254  fARGANTUA 


dormant  ;  c'est  Gargantua  qui  se  repose  aprc's  avoir 
mangé  des  animaux  entiers,  bœufs,  moutons, etc. 

(^Communiqué  par  A/.   F.   VaUtntin). 

«  Dans  la  chaîne  des  montagnes  de  Sassenage 
(Isère),  s'élève  un  rocher  dont  le  sommet  est 
composé  de  trois  éminences  en  forme  de  dents 
canines  ;  on  les  désigne  sous  le  nom  de  Dents  de 
Gargantua  ou  de  Roche  de  Prou-pena  (beaucoup 
de  peine).  >■> 

(Bourquelot,  p.  2). 

Dans  le  massif  de  la  Chartreuse,  sur  la  route  de 
Grenoble  à  la  Grande-Chartreuse  par  le  Sappey, 
se  dresse  le  pic  de  Chamechauve  qui,  wl  d'un  cer- 
tain côté,  paraît  être  une  gigantesque  molaire  :  et 
on  l'appelle  la  Dent  de  Gargantua.  Parcourant 
la  montagne,  Gargantua  souffrait  d'une  molaire  ; 
il  l'extirpa  lui-même  et  la  rejeta  au  loin,  et  forma 
le  pic  de  Chamechauve  (improprement  appelé  Cha- 
mechaude  par  les  géographes) . 

Non  loin  de  là,  en  se  dirigeant  vers  l'Isère,  se 
trouve  Y  Aiguille  de  Quaix,  connue  dans  le  pays 
sous  le  nom  à^Êtron  de  Gargantua.  Le  géant, 
obligé  de  s'arrêter  pour  satisfaire  un  besoin,  mit 
un  pied  sur  le  Casque  du  Néron,  et  l'autre  sur  le 


EN    DAUPHINÉ  2$) 


mont  Rachais.  L'aiguille  paraît  représenter  en  effet 
d'un  certain  côté  cet  objet.  Gargantua  pissa  en 
même  temps,  et  c'est  ce  qui  a  produit  le  torrent 
de  Vence. 

{Communiqué  par  M.  F.  Vallentiv'). 

Sur  les  étrons,  cf.  l.i  p.  175;  sur  les  dents  de  Gargantua,  cf. 
les  pp.  11,91,  106;  sur  les  rivières  pissées,  cf.  les  p.  46,  47, 
78,  89. 

Au  milieu  de  la  petite  ville  de  Pîerrélaîte,  chef- 
lieu  de  canton  de  l'arrondissement  de  Montélimar 
(Drôme),  est  un  énorme  rocher  isolé  et  très  élevé, 
jadis  couronné  par  un  château. 

On  raconte  que  Gargantua,  voyageant  dans  la 
vallée  du  Rhône,  sentit  un  caillou  qui  l'incom- 
modait dans  son  sabot  ;  il  le  rejeta  au  loin  :  c'était 
le  rocher  de  Pierrelatte. 

{Communiqué  par  M.  F.    Vallcntin') 

«  Palets  de  Gargantua,  aux  Garrigues  de  Clan- 
sayes,  canton  de  Saint-Paul-Trois-Châteaux, 
arrondissement  de  Montéhmar  (Drôme).  » 

(Florian  Vallentin,   Les  âges   de  pierre  et    de    Ironie    dans 
l'arroiulissemenl  de  Montélimar,  p.   20  et  34). 

«  A  peu  de  distance  de  Vaux-en-Vélin  (Isère), 
sur  la  route  de  Lyon  ;\  Morestel  et  non  loin  du 
hameau  de  Coupe-Gorge,  on  voit  à  gauche  de  l.i 


2S6  GARGANTUA 


route  la  Pierre  Fitte,  bloc  de  granit  de  4  mètres 
de  longueur  sur  i  mètre  30  de  largeur  et  89  cen- 
timètres d'épaisseur.  La  face  principale  de  cette 
pierre  est  percée  de  cinq  trous  peu  profonds. 

«  D'après  la  légende  populaire,  la  Pierre  Fitte 
a  été  lancée  par  Gargantua,  un  jour  qu'il  jouait 
au  palet  du  haut  du  Mont-Ceindre  jusque  dans  la 
plaine  daupliinoisc.  » 

(Joaune,  Dauphitic,    p.  420). 

Cf.   aussi  Faisan,  Pietrts  à  ccuelles  dans  les   MaUriaux,  t.  IX, 
p.  285.  La  Pierre  Fitte  y  est  dessinée. 

«  Pour  se  rendre  de  la  Salette  à  Entraigues 
(Isère),  on  passe  par  le  col  de  Gargas,  altitude 
2,000  mètres  ;  en  face  est  le  sommet  de  la  Bonne- 
Mère.  » 

(A.  Joanne,  Dauphini  et  Savait,  éd.  diamant,  p.   289). 
PERSONNAGES    SIMILAIRES 

UELQ.UEFOIS  Gargantua  est  remplacé  par 
un  saint  ou  par  la  Vierge.  Ainsi  à  Mer- 
las,  près  de  Saint-Geoirc  (Isère),  est  un 
énorme  bloc  granitique  carré  et  terminé  en  pointe 
que  le  hasard  a  déposé  au  sommet  d'une  colline. 


EN    SAVOIE  257 


Son  nom  ancien  et  populaire  est  celui  de  Pierre 
Notre-Dame .  Ce  bloc  aurait  d'abord  été  de  l'autre 
côté  du  vallon  :  en  une  nuit  la  sainte  Vierge 
l'aurait  transporté  d'un  sommet  à  l'autre,  et  elle  a 
laissé  sur  la  face  supérieure  l'empreinte  du  pied 
dont  elle  l'a  touché  à  sa  descente  du  ciel. 


M 


(^Communique  par  M.  F.  Vallmtiii). 


S  II.  —  GARGANTUA  EN  SAVOIE 

■  N  face  des  Grands-Plans,  au-delà  du  vallon 
de  Notre-Dame-de-Treicol,  on  voit  un 
énorme  rocher  en  forme  de  tour  nommé 
Pierra-Metta,  dominant  une  longue  cime  qui  sé- 
pare la  vallée  de  Beaufort  de  la  Haute-Tarentaise. 
«  Suivant  la  tradition,  ce  rocher  a  été  porté  sur 
ce  sommet  par  un  géant  qui  avait  autrefois  tout 
pouvoir  sur  ces  montagnes.  Il  aurait  tiré  ce  rocher 
d'une  crête  voisine,  en  laissant  à  sa  place  une 
brèche  qui  maintenant  sert  de  passage  (cf.  la  brèche 
de  Roland).  Fatigué  de  la  pesanteur  d'un  tel  far- 
deau, il  l'avait  posé  un  instant  pour  reprendre 
haleine,  mais  il  lui  avait  été  impossible  de  soule- 
ver de  nouveau    le  rocher  qui,   depuis  lors,   est 

17 


2S8  GARGANTUA 


demeuré  là  comme  un   témoignage    de  l'impuis- 
sance   finale  de  l'orgjeil  humain. 

B  Ce  personnage  sj-mbolique  est  nommé  par  la 
tradition  Gargantua.  Il  s'asseyait  sur  la  coupe  des 
montagnes  comme  sur  un  escabeau  fait  à  sa  taille  ; 
il  se  jouait  des  énormes  sapins  comme  d'une  paille 
légère  ;  il  baignait  ses  pieds  dans  la  profondeur 
des  lacs.  » 

(^Magasin  pillorcsqiK,  t.  XVIII,  l8;o,  p.   374). 

«  Le  m3'the  de  Gargantua  s'est  répandu  jusque 
dans  les  environs  d'Annecy  (Haute-Savoie).  Dans 
les  rochers  polis  par  les  glaciers  sous  la  Croix  du 
Crê  du  Maure,  on  voyait  le  Fauteuil  et  les  Escaliers 
de  Gargantua,  produits  par  le  travail  d'érosion. 

«  En  s'appuyant  pour  s'asseoir,  le  géant  avait 
imprimé  à  droite  et  à  gauche  la  marque  profonde 
de  SOS  mains.  M.  Seraud  avait  examiné  dans 
son  enfance  cette  pierre,  détruite  par  la  mine 
vers  1845.  » 

(Rcvon,  La  Haule-Savoie  avant  la  Romains,  p.  éo). 

A  Sallanches  (Haute-Savoie),  Gargantua,  pour 
se  désaltérer,  mettait  les  pieds  sur  les  rochers  qui 
bordent  la  vallée  :  l'Aiguille  Varrens  et  h  Mont 
Areu  et  buvait  ainsi  dans  l'Arve.  Un  jour  il  se 


EN    SAVOIE  259 


plaignit  de  violentes  coliques  et  on  alla  chercher 
plusieurs  médecins  qui  descendirent  à  cheval 
dans  son  estomac  afin  de  connaître  la  cause  de  son 
mal  ;  ils  s'aperçurent  qu'en  buvant  il  avait  avalé 
un  moulin. 

Dans  la  même  localité  existe  un  rocher  appelé 
le  Rocher  plat  qui  avait  été  jeté  là  par  un  coup  de 
pied  de  Gargantua.  Le  rocher  est  effectivement 
collé  à  la  montagne  et  forme  comme  une  galette. 
Il  se  blessa  le  gros  doigt  du  pied  et  on  fut  obligé 
de  prendre  dans  toute  la  vallée  la  toile  de  chaque 
ménage  pour  lui  envelopper  son  orteil. 

{Communiijué  par  M.  Ducrey). 

I.a  blessure  au  pied  et  le  linge  nécessaire  au  pansement  se 
retrouvent  en  Nivernais  (cf.  p.  205).  Les  épisodes  du  moulin 
avalé  ainsi  que  des  médecins  qui  descendent  «  à  cheval  »  dans 
son  estomac  sont,  à  m.-»  connaissance  du  moins,  particuliers  à  la 
Savoie. 

GÉANTS    SDnLAIRES 

N  autre  géant  nommé  Morand  a  pris  les 
environs  de  Bonneville  pour  le  théâtre  de 
ses  exploits.  L'influence  chrétienne  a  mo- 
difié bien  des  mythes  ;  la  sainte  Vierge  a  détrôné 


26o  GARGANTL'A    EN   SAVOIE 


plus    d'une    bonne  fée;    saint   Martin   est  venu 
substituer  son  nom  à  celui  des  Pierres-Mar fines.  » 

(Rcvon,  p.  52). 

«  A  Balkison,  bloc  de  gneiss  appelé  Pierre-à- 
Martin.  Parmi  les  nombreux  blocs  erratiques  de 
protogine  disséminés  sur  la  Salève,  un  des  plus 
gros  est  la  Pierre-de-Saint-Martin,  commune  de  la 
Micraz.  »  . 

(Revon,  p.  5$). 

«  Saint-Martin  est  un  personnage  légendaire 
auquel,  dans  les  montagnes  de  la  Loire,  on  attri- 
bue beaucoup  d'actions  merveilleuses,  analogues 
à  celles  de  Gargantua.  Il  serait  intéressant  d'étu- 
dier s'il  y  a  des  rapports  entre  ces  deux  grouf)es 
de  légendes. 

«  Au  Portoué-sur-Ayze,  la  Pierre-à-Morand  est 
un  débris  calcaire  que  le  géant  Morand  avait 
apporté  sur  ses  épaules;  il  le  jeta,  puis  il  donna 
un  coup  de  poing  dons  ce  rocher,  à  l'endroit  où 
l'on  voit  une  cavité.  » 

(Rcvon,  p.   54). 

Sur  les  empreiotes  et    erajambûes  de    taint    Martin,    cf.    le» 
pp.  248,  2^^. 


^ 


CHAPITRE  XIII 


GARGANTUA  DANS  LE  LYONNAIS,  L'AUVERGNE 
ET   LE  LIMOUSIN 

S  I.  —  GARGANTUA  DANS  LE   LYONNAIS 

I  ANS  son  Dictiomiaire  du  canton  de  Haon-le 
Chdtel  (Haute-Loire),  M.  Noëlas  fait  men- 
tion d'un  lieu  appelé  les  Gigasses,  où  l'on 

a  trouve   des    débris   de    substructions  antiques; 

dans  le  pays  on  conserve   la  tradition  de  géants 

qui  auraient  été  enfouis  dessous.   » 

{Métnoiru  de  la  Société  d'agriculture  de  la  Loire,  t.  XIV,  p.  104). 


S  n.  —  GARGANTUA  EN  AUVERGNE 

«  Pierre-de-Gargantua,  entre  Mons  et  Chambon.  » 

(Bouillet,D«cr.  arch,  des  monuments  du  Puy-de-Dôme,  p.  212). 


202  GARGANTUA 


«  Pierre-de-Gargantua,  près  de  Chambon  (Puy- 
de-Dôme).  » 

(Bouillet,  Mémoirts  cU  l'Académie  d<s  Sciences  de  Clermont-Fer- 
rand,  t.  XVI  (47«  vol.  de  la  coUcctiou  des  Annales).  Cler- 
mont,  1874). 

«  Le  dolmen  de  Saillant,  en  Saint-Nectaire  (Puy- 
de-Dôme),  est  connu  des  paysans  sous  le  nom 
de   Palet-de-Samson. 

«  Un  autre  dolmen,  à  Saint-Nectaire-le-Bas, 
est  appelé  par  eux  Second-Palet-de-Samson.  » 

(Pommerol,  Conslr.  mégalilhitjius  de  Saint-Nectaire,  dans  les. 
Bulletins  dt  la  Sociili  d'anthropologie,  t.  XI,   2'  sc-rie,  p.    ij-i^). 

«  On  a  signalé  à  M.  Prunières  une  grande 
dalle,  appelée  Pierre-du-Géant,  dans  la  commune 
de  Ruines,  sur  les  frontières  du  Cantal  et  de  la 
Haute-Loire.  » 

(Prunières,  dans  la  Riinu  d'anthropologie,  l"  série,  t.  II,  p. 
292). 

D'après  M.  Raoul  Etienne,  qui  a  bien  voulu 
s'occuper  de  rechercher  en  Auvergne  les  traces 
de  Gargantua  ou  des  géants  similaires,  le  dolmen 
de  Saint-Nectaire  ne  serait  actuellement  connu 
des  paysans  que  sous  le  nom  de    Table-du- Diable, 


EN   LIMOUSIN  263 


ce  qui  s'explique  facilement,  puisqu'il  domine  un 
endroit  appelé  la  Porte-d'Enfer.  Le  Magasin  pitto- 
resque, dans  une  notice  consacrée  à  Saint-Nectaire 
(1846,  p.  98),  dit  qu'il  est  appelé  Pierre-Levade 
par  les  habitants. 

§  III.  —  GARGANTUA  EN  LIMOUSIN 

;N  Limousin,  le  proverbe  :  «  il  mange  comme 
Gargantua,  »  est  usité.  Dernièrement,  ma 
cuisinière,  qui  n'a  jamais  quitté  la  cam- 
pagne, l'employait  en  me  parlant  d'un  chat  que 
j'ai  et  qui  est  très  goulu. 

(^Communiqué par  M .  G.  Je  l'Épinay,  Je  Btives). 

A  Limoges,  on  dit  d'un  gourmand  :  «  C'est  un 
Gargantua.  —  On  dit  aussi  un  appétit  de  Gargan- 
tua ;  faire  un  festin  de  Gargantua.  » 

(Communique  par  M.  Reitc  Fage,  Je  Limoges'). 
GÉANT    SI.VULAIRE 

Au  milieu  de  la  plaine  d'Argentat  (Corrèze), 
on  voit  une  pierre  debout,  peut-être  un  menhir, 
sortant  de  terre  d'un  mètre  environ. 

D'après  une  légende  populaire,  un  géant,  en  tra- 


7.64 


GARGANTUA    EN     LIMOUSIN 


versaut  la  plaine,  sentit  dans  sa  botte  un  gravier 
qui  le  gênait.  Il  ôta  sa  botte,  la  secoua,  et  il  en 
tomba  l'énorme  pierre  que  l'on  voit  encore  fichée 
dans  le  sol.  La  légende  n'a  pas  donné  de  nom  au 
géant. 

(Cummiitiiijut  par  M.  René  l'agi)- 


CHAPITRE  XIV 


GARGANTUA  EN  LANGUEDOC 

SI.  —  MÈGAUTHES  AUXQUELS   S'ATTACHE 
SON  NOM 


•  N  remontant  la  rivière  d'Ardèche,  et  dans 
le  canton  de  Vallon,  on  aperçoit  un 
énorme  rocher,  isolé  au  milieu  du  courant, 
désigne  sous  le  nom  de  Cayre-Crey,  et  que  la 
tradition  populaire  appelle  la  Pierre  de  Gargantua. 
La  légende  rapporte  que  Gargantua,  passant  dans 
la  rivière,  aurait  secoué  ce  caillou  de  son  sabot  et 
l'aurait  laissé  là  au  milieu  de  l'eau. 

A  la  Blachère,  dans  le  canton  de  Joyeuse,  se 
trouvent  de  nombreuses  tometes  en  calcaire  oxfor- 
dien,  de  forme  arrondie  et  de  dimensions  colos- 
sales, soit  isolées,  soit  superposées  par  une,  deux. 


266  GARGANTUA 


même  trois,  désignées  dans  le  pays  sous  le  nom 
de  Palets  des  Géants  et  Palets  de  Gargantua. 

Mais  li  où  ces  appellations  fourmillent,  c'est 
dans  les  terrains  calcaires,  où  d'énormes  roches 
cubiques  de  2  à  25  mètres  s'élèvent  de  tous  côtés, 
et  que  l'on  ne  connaît  que  sous  le  nom  de  Pavés- 
des-Géants.  11  se  trouve  aussi,  dans  ces  terrains, 
de  profonds  et  insondables  avens  à  l'ouverture 
béante,  presque  à  niveau  du  sol,  comme  le  grand 
souterrain  de  la  Goule,  auquel  on  donne  le  nom 
de  Gueule  de  Gargantua. 

(^Communique  par  M.  Ollier  de  Marichnrd). 

Au  château  de  Laroche-Lambert,  près  de  Saint- 
Paulien  (Haute-Loire),  propriété  de  M.  le  marquis 
de  Laroche-Lambert  (c'est  là  que  Georges  Sand  a 
mis  la  scène  de  son  roman  Jean  La  Roche),  se 
trouve  une  salle  ornée  de  peintures  ù  la  détrempe, 
sur  des  caissons  en  bois.  Ces  peintures  représen- 
tent des  vues  du  pays.  L'une  d'elles  représente  un 
rocher  en  forme  de  tète,  vue  de  profil.  C'est  le 
rocher  de  Gargantua,  que  le  gardien  de  la  ré- 
sidence montre  près  du  château. 

(Communication  de  M.  Paul  Le  Blanc,  de  Brioudi). 

La  peinture    est   ancienne  ;  mais    il  est    pro'Mblc  que    l.i  disi- 
gnatioD  est  moderne. 


EN   LANGUEDOC  267 


Il  existe  au  château  de  La  Roche-Lambert  une 
grotte  celtique  habitée  jadis  par  Gargantua,  à  ce 
que  dit  la  légende  du  pays.  Son  bourdon,  fiché  en 
terre  lorsqu'il  quitta  la  montagne,  a  pris  racine  et 
poussé;  c'est  un  hêtre  séculaire  qui  orne  encore 
l'entrée  du  château.  On  le  nomme  dans  le  pays 
«  la  canne  de  Gargantua.  » 

(^Communication  de  Mademoiselle  de  Boxberg). 

Cf.  Jans  Rabelais,  le  Bourdon  de  Saint-Martin,  passage  repro- 
duit, p.  27. 

Une  grotte  de  Gargan  existe  dans  les  Pyré- 
nées, près  de  Saint-Bertrand-de-Comminge  (Haute- 
Garonne). 

{Communiqué  par  M.  Desaivre'). 

Dans  les  environs  de  Colognac  (Gard),  les  per- 
sonnes âgées  disent  encore  : 

«  Quand  Gargantuas  passavo  per  nostros  Ce- 
venos,  mettié  'n  pé  sus  la  Fago,  l'autre  sus  lou 
Cerre  de  Loumbrié  e  piéi  s'abauzavo  per  heure  la 
Vidourle.  » 

«  Quand  Gargantua  passait  par  nos  Cei'ennes,  il 
mettait  un  pied  sur  la  Page,  l'autre  sur  le  pic  de 


268  GARGANTUA 


Loumbrier,  et  puis  il  se  coucJiait  à  plat-ventre  pour 
boire  au  Vidourh.  » 

(^Communiqué  par  M.  P.  Faquet). 

Ix>u  Cerrc  de  Loumbrii  est  une  montagne  située  commune  de 
Cologuac  ;  U  Fage  une  montagne  qui  sépare  les  communes  de 
Gros  et  de  Saint-Roman-de-Codières  de  celle  de  Cambo  et  de 
Cczas  ;  la  Vidourle  un  petit  fleuve  qui  sort  de  la  montagne  de 
la  Fage. 

A  Saint-Roman-de-Codières,  canton  de  Sumène, 
on  dit  qu'avant  de  se  baisser  pour  boire  au  Vi- 
dourle, Gargantua  mettait  un  pied  sur  la  montagne 
de  la  Fage  et  l'autre  sur  la  Cayrel,  montagne 
située  entre  les  communes  de  Gros  et  de  Saint- 
Roman  de  Godière. 

Il  n'est  pas  inutile  de  rappeler  que  nos  paj'sans 
des  Gévennes  ne  sont  pas  éloignés  de  croire  qu'il 
faut  voir  dans  les  montagnes  des  êtres  cnonnes, 
monstrueux,  des  géants,  des  titans  informes  qui  se 
meuvent  et  parlent  en  certaines  occasions.  Voici 
quelques  dictons  où  ce  rôle  est  assez  accusé  : 

«  Quand  la  Fago  met  soun  mautél, 

Coulégno  sou  capcl, 

Et  Lirou  soun  bounct 

De  pléjo  gros  coumo  lou  doi. 


EN    LANGUEDOC  269 


Quand  la  Page  nul  son  manteau, 

Coulègne  son  chapeau. 

Et  Lirou  son  bonntt 

D/  la  pluie  comme  le  doigt,  » 

(La  Salle  Saint-Pierre). 

•  Quand  la  Fago  met  soun  capèl, 
Ron  de  Bonas  soun  mantèl. 

Las  Crotos 

Las  matelotos 
Lou  Cerre  del  Pouget 

Soun  bounet. 
Toucan  la  plejo  crnbe  lou  det. 

Quand  la  Page  met  son  chapeau, 
Ron  de  Bonos  son  manteau. 

Les  Croies 
Ses  camisoles  Je  molleton 
La  Cerre  du  Pouget 

Son  bonnet, 
Nous  touchons  la  pluie  avec  le  doigt.  » 

(Sumène). 

«  La  Lauzero  dis  à  l'Augal  : 
Quand  tus  as  frcch  ieu  n'ai  pas  cal. 

La  Loière  dit  d  l'Aigoual  : 

Quand  tu  as  froid  je  n'ai  pas  chaud,   » 

{Communiqué  par  M.  P.  Pesquet). 


270  GARGANTUA 


S  II.  —  LÉGENDES  GARGANTUESQUES 

lA  légende  de  Gargantua  existe  —  mais 
vaguement  —  dans  nos  régions.  On  la  ra- 
conte aux  petits  enfants  pour  les  émer- 
veiller, comme  celles  du  Juif-Errant  ou  du  Petit 
Poucet.  Gargantua  faisait  des  enjambées  de 
plusieurs  lieues,  passait  d'un  plateau  à  l'autre  par 
dessus  les  vallées  etc..  Cette  légende  de  Gargan- 
tua n'est  pas  d'ailleurs  plus  répandue  dans  ce  que 
j'ai  appelé  la  région  des  dolmens  que  dans  le  reste 
du  département,  où,  après  plus  de  vingt  ans  de 
recherche,  je  n'ai  encore  pu  découvrir  aucun  mé- 
galithe. 

Je  n'ai  encore  entendu  personne  rattacher  son 
nom  à  aucun  des  cent  quatre-vingts  dolmens  que 
j'ai  déjà  étudiés,  fouillés  ou  refouillés,  ni  à  aucun 
des  tumulus  plus  récents,  et  cependant  j'ai  recueilli 
bien  des  légendes  sur  ces  divers  monuments. 

(Communiqué  par  M.  le  docteur  Pruniira ,  de 
Marvejols). 

On  raconte  à  Valergues  (Hérault),  qu'un  jour 
Gargantua  s'arrêta  non  loin  de  la  Méditerranée, 
un  pied  sur  le  mont  Ventoux  et  l'autre  sur  le  pic 


EN    LANGUEDOC  27 I 


Saint-Loup,  auprès  de  Montpellier.  Comme  il 
faisait  grand  chaud  et  qu'il  avait  soif,  il  but  dans 
la  mer  et  un  vaisseau  de  ligne  qui  passait  par  là 
fut  avait-.  Grand  émoi  parmi  l'équipage,  qui,  ne 
sachant  d'où  provenait  l'obscurité  subite  qui  ré- 
gnait dans  le  bâtiment,  alluma  des  torches  et  visita 
tous  les  recoins.  Mais  une  flammèche  mit  le  feu 
aux  poudres;  le  vaisseau  éclata  et  Gargantua  en 
fut  quitte  pour  lâcher  un  gros  pet,  ce  qui  le 
soulagea  beaucoup. 

(^Communiqué  par  M.  Boucherie). 

Cf.  pour  les  vaisseaux  avalés,  le  commentaire  du  conte  u»  I 
(H.-iute-Bretagne). 

«  Dans  les  environs  du  Puy,  la  légende  montre 
Gargantua  franchissant  à  grandes  enjambées  mon- 
tagnes et  vallons,  avalant  des  rivières,  et  parfois 
jusqu'à  des  bateaux.   » 

(Aymard,  p.  327). 

«  Au  Puy,  on  dit  que  Gargantua,  poursuivant 
sa  course  sur  nos  montagnes,  posa  un  pied  sur  la 
plaine  de  Rome  et  l'autre  sur  Corneille,  et,  se 
penchant,  il  ingurgita  la  rivière  de  Borne,  et,  de 
même  qu'en  J'yantant,  pour  nous  servir  du  mot  de 
Rabelais,  le  Géant  avait  formé  le  mont  Gargan, 


2  GARGANTUA 


à  peu  de  distance  de  Nantes,  il  donna  naissance 
par  le  même  procédé  au  pic  pyramidal  d'Aiguilhe. 
Les  meuniers,  étonnés  que  l'eau  manquât  subite- 
ment à  leurs  moulins,  constatèrent  le  fuit  qu'ils 
ont  transmis  à  la  postérité. 

«  Une  ?utre  fois,  la  Loire  fut  aussi  agoulée, 
suivant  l'expression  des  habitants  de  l'Emblavés, 
large  et  belle  vallée  à  peu  de  distance  de  la  ville 
du  Puy.  Le  Géant,  après  avoir  exterminé  dans  le 
vallon  des  Seuils  une  horrible  bête  unicome,  et 
délivré  du  diable  le  village  de  Lavoûte,  avait  mis 
un  pied  sur  le  mont  la  Borie,  un  autre  sur 
Courant,  les  deux  mains  :  l'une  sur  Jalauce, 
l'autre  sur  Clairgot,  et  la  «  gorge  »  sur  Gourgail- 
lat,  profonde  échancrure  entre  les  rochers,  qui 
donne  passage  à  la  Loire  (i). 

«  Le  fleuve,  grossi  par  une  inondation,  entraî- 
nait un  chargement  de  bois  épineux.  Le  Géant 
avala  tout  :  char,  bois,  bœuf  et  bouvier,  disant  : 
«  Ce  n'est  qu'une  borde  (brindille).  » 

(l)  C'est  aussi  i  Gourgaitlat  que  les  sorciers,  lorsque  par  un 
temps  sombre  l'orage  menace  l'Emblavés,  se  dtballrut  sur  la 
direction  à  donner  aux  nuages....  Nous  devons  à  M.  Avinain, 
instituteur  public,  il  Vais,  originaire  de  l'Emblavas,  la  curicuM 
ligendc  concenunt  cette  localité.  (Kote  de  M.  Aymard). 


EN    LANGUEDOC  273 


«  Le  même  fait  est  raconté  au  village  de  Peyre- 
*ie)Te,  dans  les  abruptes  gorges  de  la  Loire  que 
dominent,  à  une  grande  élévation,  les  escarpe- 
ments granitiques  de  Saint-Quentin.  La  légende 
du  Géant,  qu'ici  on  nomme  Samson,  s'associe 
dans  les  contes  de  la  veillée,  à  celle  des  fées,  de 
la  Trêve  et  autres  apparitions  nocturnes,  ainsi 
qu'à  diverses  dénominations  curieuses  ou  fantas- 
tiques, telles  que  la  Fount  des  Roumis ,  fontaine 
sainte,  lieu  d'antique  pèlerinage  comme  son  nom 
l'indique  ;  le  fer  du  diable,  fer  de  cheval  artiste- 
ment  sculpté  en  creux  dans  une  roche,  à  cinq 
mètres  au-dessus  du  niveau  du  fleuve  et  en  regard 
d'un  vaste  rocher  à  crête  aigùe  et  comme  crénelée 
qu'on  appelle  le  château  des  Sarrasins,  au-dessous 
duquel  nous  avons  observé  des  vestiges  d'anti- 
quités gallo-romaines. 

«  On  a  aussi  vu  le  Géant,  les  pieds  posés  sur 
deux  hautes  gardes  (monts  volcaniques  isolés),  et 
buvant  le  Borne,  amouré  au  vieux  pont  du  village 
du  même  nom,  près  d'une  de  ces  bornes  (cavernes), 
très  probablement  celtiques,  dont  la  haute  anti- 
quité est  attestée  par  la  dénomination  qu'elles  ont 
imposée  de  temps  immémorial  à  la  rivière  et  au 
village. 


18 


274  GARGANTUA 


«  Non  loin  de  là  apparaît  l'ancien  et  pittoresque 
château  de  La  Roche-Lambert,  où  les  siècles  ont 
laissé  des  souvenirs  de  tous  les  âges,  depuis  les 
grottes  ou  bornes  (celtiques  probablement  aussi), 
dans  l'une  desquelles  un  bloc  énorme  et  isolé  de 
la  roche  volcanique,  jadis  peut-être  roche  bran- 
lante, n'est,  dit-on,  que  la  trempe  (i)  de  Gar- 
gantua. 

«  ....Enfin  le  fleuve  et  ses  affluents  ne  suffisant 
plus  sans  doute  à  étancher  sa  soif,  le  Géant  se 
piqua  le  petit  doigt  avec  une  épingle,  et  il  en 
sortit  une  ete  (  une  Loire).  » 

(Aymard,  Le  Géant  dit  Rochrr  de  Corneille  dans  les  Annales  de 
la    Société    d'Agriculture  du    Puy,   p.  327-330,   t.    XXII;    1859). 


(i)  «  Trempe,  mot  difficile  A  traduire:  Les  uns  l'appliquent  i 
chacune  des  tranches  de  pain  que  nos  campagnards  mettcot 
dans  leur  soupe,  d'autres  à  la  soupe  elle-même.  Notre  hono- 
rable ami,  M.  Vinay,  nous  a  le  premier  signalé  le  dernier  trait 
de  la  légende  de  Gargantua,  que  racontent  joyeusement  les 
h.-<bitants  du  canton  de  Satnt-Paulien.  »  (Aymard). 

Les  grandes  beuveries  de  fleuves  se  retrouvent  en  beaucoup  de 
pays.  Cf.  le  commentaire  de  la  page  81.  Il  en  est  de  même  des 
dtjections  de  Gargantua.  Cf.  le  commentaire  du  conte  n"  11 
(Haute-Bretagne).  Ici  Gargantua  est  destructeur  de  monstres 
on  verra  plus  loin  ce  rôle  attribué  d'une  manière  plus  explicite 
&  uu  autre  héros  languedocien,  Jean  de  l'Ours. 

1^  ville  du  Puy  est  en  partie  assise  sur  les  pentes  du  Mont- 
Anis,  que  surmonte  le  rucher  volcanique  de   Corneille....    Vu  i 


EN   LANGUEDOC  275 


§  III.  —  GÉANTS  SIMILAIRES.  —  ROCHERS  QUI 
PORTENT  LE  NOM  DE  GÉANT 

■B3K<c!j  'après  m.  de  Malafosse  (Mémoires  de  la 
i  p^  F  Société  Archéologique  du  Midi),  les  dolmens 
^"^'^^  de  la  Lozère,  presque  tous  situés  sur  des 
plateaux,  sont  gcncralemcnt  baptisés  du  nom  de 
Tombe  du  Géant  ou  de  Pierre  du  Géant.  » 

(Matériaux,  t.  V,  p.   521). 

«  Parmi  les  dolmens  fouillés  par  M.  Prunières, 
sur  le  territoire  de  Marvejols,  s'en  trouve  un  qui 
se  nomme  la    Tombe  des  Géants;  il  y  a  un  des 


distance  et  avec  certains  jeux  de  lumière,  ce  rocher  dessine  une 
tète  colossale  dont  le  profil  semble  accuser  les  traits  de  quelque 
personnage  héroïque;  on  nomme  cette  figure  la  tète  d'Henri  IV. 
En  Suisse  ,  un  énorme  rocher  se  nomme  la  tète  de  Calvin. 
M.  A\-mard  s'est  demandé  si  ce  monument  naturel  ne  se  ratta- 
cherait pas,  au  moins  par  son  ancien  nom,  à  quelque  lointaine 
tradition,  et  en  interrogeant  d'anciens  documents,  il  n'a  pas 
tardé  à  se  croire  autorisé  à  y  voir  une  image  de  ces  géants  très 
populaires  sur  tous  les  points  de  la  France,  et  dont  la  mysté- 
rieuse tradition  remonterait,  dit-on,  jusqu'à  l'époque  celtique. 
Il  le  trouve  en  effet  nommé  Jayant,  terroir  del  Géant,  terroir 
de  Ganat  (p.  317-52;),  tt  il  lui  semble  «  établi  que,  bien  avant 
le  règne  d'Henri  IV,  le  rocher  de  Corneille  offrait  comme  au- 
jourd'hui, la  représentation  naturelle  d'une  tête  colossale,  image 
d'un  Géant  qui  avait  donné  le  nom  au  territoire.  » 


276  GARGANTUA 


quartiers    de    la   ville  qui    s'appelle    quartier    du 
Géant.  » 

(Revue  d'Anthropologie,  i"  série,  t.  Il,  p.  294). 

«  Les  monuments  qu'on  regarde  comme  cel- 
tiques, et  qu'on  appelle  en  général  dolmens,  sont 
iiommés  dans  la  Lozère  Pcyres  Gigontes  (pierres 
géantes),  parce  que  les  gens  du  pays  rapportent, 
d'après  les  traditions,  que  ce  sont  des  tombeaux, 
et  croient,  d'après  leurs  dimensions,  qu'on  y  enter- 
rait des  géants.  » 

(Cayx  de  Man'cjols,  Mémoires  de  la  Sociélè  des 
Antiquaires,  t.  VIII,  p.  2 31). 

En  général,  sur  tous  les  points  du  département 
de  l'Ardèche,  et  principalement  dans  la  partie 
méridionale,  les  appellations  usitées  rappellent 
l'idée  générique  de  géants. 

Dans  le  canton  de  Bourg-Saint-Andéol,  les 
grands  dolmens  mégalithiques  sont  connus  sous 
le  nom  de  Jayandes  ou  demeures  des  géants. 

Sur  les  bords  de  l'Ardèche,  presque  en  face  du 
village  de  Saint-Martin-d'Ardèche,  se  dresse  un 
grand  mégalithe  qui,  vu  d'un  certain  côté,  pré- 
sente exactement  la  figure  d'une  tête  humaine. 
C'est  le  Géant. 


EN   LANGUEDOC  277 


Dans  la  commune  de  la  Gorce  se  trouve  un 
roc  percé  et  isolé,  formant  portique  au  haut 
d'une  falaise  ;  il  est  connu  dans  le  patois  local 
sous  le  nom  de  Ron  de  Roule,  Roc  de  Roland. 

(Communiqué  par  M.   OU  ter  de  Marichard). 

«  Les  Roches  de  Saint-Martin  sont  des  pierres 
à  bassins  qui  existent  au  milieu  de  la  crête  de 
Saint-Quentin  et  de  Malavas...  Si  l'on  interroge 
^es  paysans,  les  uns  répondent  que  leurs  ancêtres, 
au  temps  où  ils  étaient  sauvages,  cuisinaient  dans 
ces  vases.  D'autres  racontent  que  saint  Martin, 
patron  de  Rosières,  vint  un  jour  visiter  le  sommet 
de  la  montagne.  L'enceinte  des  trois  pierres  fut 
son  ermitage  ;  la  longue  anfractuosité  et  les  cavités 
de  la  plus  grande  ne  sont  autres  que  sa  vaisselle. 
Persécuté  par  le  démon,  le  saint  gravit  avec  son 
chien  la  seconde  partie  du  rocher  et,  y  laissant 
les  empreintes  de  ses  pieds,  franchit  d'un  saut  un 
immense  espace.  Le  lieu  de  Chandette  qu'il  attei- 
gnit, au  bas  du  mont  Tchouvin,  a  gardé  sur  un 
rocher  deux  marques  profondes,  l'une  de  pied  de 
son  cheval,  l'autre  de  la  patte  de  son  chien...  De 
là,  le  saint,  poursuivi  encore  par  son  opiniâtre 
ennemi,  franchit  d'un  autre   saut  une  deuxième 


278  GARGANTUA 


partie  très  vaste  de  la   vallée  et  parvint   à    Ro- 
sières. » 

(Aymard,  dans  les  Antiala  de  I.t  So.\  J' Agriculture  du  Puy, 
1859,  p.  341  et  34e). 

Par  ces  enjambées  et  ces  empreintes,  saint  Martin  se  rap- 
proche des  attributs  g.>rgantuins.  Sur  saiiu  Martin,  siniil.iire  de 
Gargantua  cf.  les  pages  248,  260. 

«  La  Provence  a  eu,  dans  l'antiquité,  ses  géants 
gaulois,  ennemis  d'Hercule,  qui  furent  écrasés  par 
Jupiter  sous  une  grêle  de  grosses  pierres,  dans  les 
plaines  de  la  Crau  ;  mais  elle  ne  s'en  souvient 
plus.  On  y  a  seulement  conservé  le  souvenir  d'un 
géant  fondateur  du  sublime  château  de  Crussol 
(Ardèche),  si  audacieusement  perché  sur  sa  roche 
verticale.  Lorsqu'il  s'ennuie  de  sa  solitude,  il  se 
lève  pour  aller  à  la  promenade,  et,  d'une  seule 
enjambée,  franchissant  la  plaine  du  Rhône,  il  se 
trouve  à  Valence. 

(.\.  Balleydier,  cité  par  D.  Monnicr,  p.   553). 

JEAN    DE   l'ours 
Analyse 

NE  pauvre  veuve,  qui  s'en  revenait  un  fagot 
sur  l'épaule,  surprise  par  un   orage,   se 
réfugia  dans  une  taverne  où  elle  trouva 
un  ours  qui,  A  son  approche,    fit   le  signe  de  la 


EN   LANGUEDOC 


279 


croix.  Elle  resta  un  an  avec  lui  et  revint  à  son 
village,  où  on  l'avait  crue  morte,  tenant  par  la 
main  un  enlant  de  trois  mois  qui  paraissait  déjà 
plus  grand  que  sa  mère.  Il  marchait  et  parlait 
comme  un  homme  et  était  blanc  comme  lait  ; 
mais  sur  son  front  se  dressait  une  crinière  de 
Samson,  qui  retombait  en  larges  boucles  sur  son 
cou  musculeux  et  jusque  sur  sa  poitrine,  où 
s'épanouissait  un  bouquet  de  poils  roux.  Il  avait 
une  peau  d'ours  sur  les  reins,  un  chapelet  de 
baies  rouges  autour  du  poignet,  un  jeune  peuplier 
au  bout  des  doigts  en  guise  de  canne. 

«  Le  logis  de  la  veuve  était  occupé  par  des 
intrus  ;  il  les  chassa,  et,  comme  les  gens  du  village 
lui  demandaient  qui  il  était,  il  leur  répondit  : 

—  Je  m'appelle  Jean  de  l'Ours,  ne  m'en  de- 
mandez jamais  plus  long;  je  veux  faire  amitié 
avec  les  bonnes  âmes  et  purger  le  pays  des  vilaines 
gens. 

«  Il  fit  le  signe  de  la  croix  pour  prouver  qu'il 
était  chrétien,  et  il  était  bon  avec  sa  mère. 

«  On  lui  apportait  des  quartiers  de  viande  et  des 
tormeaux  d'eau-de-vie  ;  mais  il  ne  voulait  point 
manger  de  ce  qui  avait  vécu,  ni  boire  de  ce  qui 
avait    fermenté.    Comme  sa   mère    voulait    qu'il 


28o  GARGANTUA 


gardât  quelque  chose  de  ce  qu'on  lui  offrait,  il  se 
fâcha  et  quitta  le  pays  sans  se  retourner.  On  lui 
vit  franchir  la  rivière  comme  on  franchit  un 
ruisseau. 

«  Il  accomplit  de  nombreux  exploits,  tels  que  : 
faire  reculer  un  torrent  en  soufflant  dessus, 
éteindre  une  montagne  en  feu  d'un  mouvement 
de  lèvres,  arrêter  d'un  coup  de  poing  un  trem- 
blement de  terre.  Hercule  n'a  jamais  comme  lui 
tenu  la  lune  dans  la  main  comme  une  lanterne  (i), 
ni  combattu  avec  l'archidiable  d'enfer. 

«  Jean  de  l'Ours  s'était  embarqué  sur  sa  peau  de 
bête  pour  aller  délivrer  le  tombeau  du  Christ  ;  en 
chemin,  il  rencontra  l'archidiable  sur  un  requin 
dont  la  gueule  vomissait  des  flammes,  et  qui 
voulut  l'effrayer  en  brandissant  son  trident  de  fer  ; 
mais  Jean  de  l'Ours  plongea,  renversa  le  requin 
et  le  diable  et  lui  enleva  son  trident  de  fer  ;  mais, 
comme  sa  peau  s'emplissait  d'eau,  il  rejeta  à  la 
mer  le  trident  qui  la  fit  bouillonner.  Il  lutta  avec 
le  diable  maintes  fois  transformé,  mais  il  allait  être 
vaincu  quand  il  invoqua  saint  Michel  ;  le  diable 
disparut    avant    que    la    lance    du    saint   ne    fut 

(i)  On  peut  rapprocher  ce  irait  de  la  ligende  de    Hok-Bras. 


EN   LANGUEDOC  28 I 


descendue  du  ciel,  dans  une  nuée  lumineuse. 
Jean  de  l'Ours  s'agenouilla,  baisa  la  lance,  la 
brandit  el  dit  : 

—  «  Je  n'étais  qu'un  enfant,  maintenant  je 
suis  un  homme.  »  Il  conquit  le  saint  Sépulcre  et 
le  garda  jusqu'au  moment  où  une  voix  lui  or- 
donna d'aller  dans  le  monde  faire  justice. 

«  Il  se  mit  en  marche,  suivi  d'une  foule  d'oiseaux 
qui  tourbillonnaient  devant  lui.  Il  allait  chercher 
les  monstres  dans  les  bois,  les  brigands  dans  leurs 
cavernes,  les  tyrans  dans  leurs  châteaux.  Il  était 
l'ami  des  Petits  Poucets  et  l'ennemi  des  ogres. 
Il  en  tua  deux,  l'un  qui  avait  mangé  tous  les 
prêtres  et  buvait  dans  un  calice  le  sang  des 
chrétiens,  mariait,  baptisait ,  enterrait.  L'autre 
avait  mangé  tous  les  juges,  et  il  mettait  fin  aux 
procès  en  dévorant  les  plaideurs.  Il  était  doux 
avec  les  femines  et  accomplissait  leurs  désirs 
quand  ils  n'étaient  pas  déraisonnables.  Un  jour, 
il  alla  tuer  une  salam.andre  pour  lui  arracher  les 
yeux  de  diamants  et  les  donner  à  une  jeune  fille 
pauvre  qui  aimait  un  riche.  Un  autre  jour,  il 
rencontra  sur  un  pont  le  Juif-Errant,  et  lui  de- 
manda s'il  y  avait  encore  quelque  monstre  à 
punir.  —  Non,   répondit  le  Juif-Errant.  Jean  de 


282  GARGANTUA 


l'Ours  s'essuya  le  front  et  se  lava  les  mains,  puis 
il  voulut  retourner  voir  sa  mère. 

«  D  congédia  d'un  geste  les  oiseaux  de  proie,  qui 
partirent  ;  mais  les  corbeaux  restèrent,  et,  comme 
ils  s'approchaient  en  sourdine,  Jean  de  l'Ours 
exécuta  un  moulinet  avec  son  peuplier.  Le  plus 
hardi  se  mit  à  lui  parler  de  gens  qu'il  fallait 
punir;  mais  comme  Jean  de  l'Ours  savait  qu'ils 
étaient  honnêtes,  il  fit  tournoyer  son  peuplier,  et 
un  seul  continua  à  planer  en  criant  :  «  J'ai 
faim.  » 

«  Jean  de  l'Ours  arriva  à  la  caverne  où  il  était 
né  et  où  il  avait  dit  en  partant  qu'il  reviendrait 
mourir  ;  on  lui  dit  que  sa  mère  était  morte,  et  il 
s'endormit  après  avoir  planté  son  peuplier  dans 
le  sol.  Le  corbeau  descendit  pour  lui  manger  les 
yeux,  mais  la  prairie  se  referma  comme  un  livre 
et  abrita  sous  un  tapis  d'herbes  et  de  fleurs  le 
sommeil  de  Jean  de  l'Ours. 

«  L'Hercule  chrétien  dort  encore,  et,  sous  les 
rameaux  immenses  de  son  peuplier,  les  enfants 
viennent  encore  essayer  leurs  forces  en  criant  : 
«  Jean  de  l'Ours!  »  mais  il  n'a  pas  répondu.» 

(H.  Babou,  Li  Païens  innocents,  pp.   l'i-igi). 


EN    LANGUEDOC  28} 


Cette  légende  que  j'ai  abrégée,  est,  dit  l'auteur,  populaire 
dans  la  vallée  de  Diane  ou  de  Valdague,  et  quand  il  nait  dans  le 
pays  un  enfant  musculeux  avec  des  poils  roux  sur  la  poitrine,  on 
l'appelle  amicalement  Jean  de  l'Ours. 

Cette  légende  se  rapproche  du  cycle  gargantuin  par  certains 
traits  :  la  taille  de  Jean  de  l'Ours,  son  appétit,  ses  enjambées, 
son  rôle  de  justicier  et  le  peuplier  qui  lui  sert  de  canne;  toute- 
fois, il  est  i  remarquer  que  le  Gargantua  picard  (p.  221)  est  aussi 
le  fils  d'un  ours  et  d'une  femme,  de  même  que  le  Fils  l'Ours  de 
Cerquand,  n"  86,  qui,  comme  Gargantua  et  Jean  de  l'Ours,  dé- 
racine des  arbres  pour  s'en  faire  des  cannes. 

Les  autres  traits  de  ce  conte  le  rattachent  plutôt  à  la  légende 
des  Hercules,  mélangés  de  souvenirs  chrétiens,  et  de  débris 
de  l'esprit  chevaleresque  du  moyen-âge,  qui  inspira  en  fait  la 
conquête  de  la  Terre-Sainte,  et  en  poésie  l.i  conquête  du  Saint- 
Graal. 


CHAPITRE  XV 


GARGANTUA  EN  GUIENNE,  EN  GASCOGNE 
ET  DANS  LA  RÉGION  DES  PYRÉNÉES 

5  I.  —  GARGANTUA  EN  GUIENNE 

tSS^^  Bordeaux  dans  le  peuple,  on  dit  en  par- 
l?B.^  lant  d'une  personne  de  grand  appétit:  «  Il 
^^^^   mange  comme  un  Gargantuan.  » 

{Communiqué  par  M.  Julien  Finson). 

A  Agen,  on  dit  d'un  gourmand  :  «  Il  a  un 
ventre  de  Gargantua  :  «  A  un  bentre  de  Gargan- 
tua. » 

(Communiqué par  M.  Etienne  Bladc). 

On  dit  aussi  :  «  Minja  coumo  lou  Gargantua. 
Manger  comme  Gargantua.  »  Certaines  personnes 
prononcent  Gargantuan. 

(Communiqué  par  M.  J.  F.   BlaJt). 


GARGANTUA   EN  GUIENNE  28$ 

On  raconte  que  le  Tertre  de  Fronsac,  commune 
de  Fronsac,  près  Libourne  (Gironde),  fut  nettoyé 
par  les  sabots  de  Gargantua.  D'autres  prétendent 
qu'il  fut  formé  par  la  boue  que  Gargantua  laissa 
tomber  de  son  sabot. 

(^Comwuniqiié  par  M.  F.  Diilcau). 

«  Suivant  quelques  histoires  locales,  le  tombeau 
de  Gargantua  existe  auprès  de  la  grotte  de  Mire- 
mont  (Dordogne),  entre  Sarlat  et  Périgueux.  » 

(Bourquelot,  p.  S). 

«  Dans  la  commune  de  Fargues,  au  lieu  dit  le 
Mas  sacré,  en  pleine  lande,  on  trouve  une  allée 
funéraire  couverte,  ou  sépulture  préhistorique, 
remontant  à  l'âge  de  la  pierre  polie  et  à  laquelle 
la  crédulité  populaire  a  donné  le  nom  de  Lit  de 
Gargantua. 

«  Voici  sur  ce  sujet  un  extrait  d'un  rapport  à  la 
Société  archéologique  de  France,  publié  par  le  Bulletin 
monumental.  Ce  monument  se  composait  et  se 
compose  encore  de  deux  rangées  de  pierres  plates 
poséc3  sur  champ,  et  légèrement  inclinées  au 
sommet.  A  la  base,  l'intervalle  est  de  un  mètre 
soixante  ;  à  la  partie  supérieure,  de  un  mètre  qua- 


286  GARGANTUA 


rante  ;  il  ue  reste  plus  que  trois  pierres  d'un  coté 
et  quatre  de  l'autre.  Chacune  d'elles  mesure  en- 
xiron  un  mètre  trente  en  hauteur  et  en  largeur. 
Elles  sont  adhérentes  l'une  à  l'autre.  Sur  le  sol, 
des  pierres  de  même  dimension  sont  couchées  à 
plat,  bout  à  bout,  avec  cales  dessous  pour  main- 
tenir le  niveau  et  disposées  de  façon  à  servir  d'aire 
à  la  sépulture.  La  longueur  actuelle  du  dolmen, 
après  force  dégradations,  est  de  cinq  mètres  ;  il  est 
orienté  de  l'Est  à  l'Ouest.  Tout  autour,  sur  un 
rayon  d'environ  quatre  mètres,  sont  amoncelées 
de  petites  pierres  portant  pour  la  plupart  des 
traces  de  feu.  » 

La  Guirlande  des  Marguerites,  p.  260.  Cette  note  accompagne 
un  Sonnet,  intitulé  :  Le  lit  de  Garganltia,  où  l'on  remarque  ce 
deux  vers  : 

Gargantua,  dit-on,  a-,ait  pour  lit  ces  pierres... 
Le  soir  c'est  encore  li  que  dansent  les  sorcières. 

«  Dans  le  Lot-et-Garonne,  il  y  a  au  Mas  sacré, 
commune  de  Forgues,  canton  de  Casteljaloux.  un 
dolmen  dit  le  Lit  de  Gargantua  ou  la  Cramho  de 
las  Hadetas  (la  chambre  des  petites  fées).  » 

(Bulletin  monumental,  t.  XLI,  n°  7,  p.  659). 


EN  GUIENNE  287 


«  Sur  le  derrière  du    bAtimcnt   occupé  d;'ns  le 
château  de  Casteljaloux  par  le  doyen,  on  voit  une 
antique  bien  singulière,  et  que  l'on   nomme  dans 
le  pays  les   Culottes  de  Garganliui.   Cette  antique 
est   composée   de    deux    pièces  de    vingt-cinq    à 
trente  pieds  en  tous  sens  chacune,  qui  se  com- 
muniquent par  un  grand  arceau.  Ces  deux  pièces 
sont  formées  par  des  murs   qui  s'élèvent  en  forme 
de   flèches  à  la  hauteur  de  plus  de  deux  cents 
pieds,   et   qui    ressemblent  à    des   culottes   ren- 
versées,   avec    cette   différence,    cependant,    que 
chaque  bras  de  culotte  est    flanqué    de    quatre 
petites  tours  d'environ    huit    pieds  de  circonfé- 
rence et  de  trente  pieds  de  hauteur.   La  tradition 
du  pays  est  que  ce  bâtiment  a  été  construit  dans 
un  temps  très  reculé  pour  servir  de  cuisine;  et 
c'est    apparement    ce    qui    l'a     fait     surnommer 
Culottes  de  Gargantua,  personnage  fabuleux  d'une 
stature  immense  et  d'une  voracité  à  nulle  autre 
seconde  (Rapport  sur  le  duché  d'Albret,  cité  par 
M.  Samazeuil,  Monographie  de  la  ville  de  Castel- 
jaloux, p.  20).  Les  culottes  de  Gargantua  s'écrou- 
lèrent peu  de  temps  avant  la  Révolution.  » 

La  Guirlande  des  Marguerites,    p.    36,  convient  un    sonnet  qui 
porte  ce  titre. 


288  GARGANTUA 


Entre  Gramat  et  Saint-Ceré  (Lot)  se  trouve 
l'Étron  de  Gargantua.  On  désigne  ainsi  dans  le 
pays  une  petite  montagne  ou  mamelon  qui  se 
dresse  entre  deux  autres  montagnes  plus  élevées. 

(Communiqué  par  M.  DaymarJy 

D'après  M.  Devic,  ce  mamelon  serait  un  turaulus  ;  il  était 
déjà  connu  sous  le  même  nom  et  qualifié  tumulus  par  Delpon 
{^Statistique  du  Lot.  Paris,   1831,  in-4"',  t.  I,  p.  401). 

GÉANTS    SIMILAIRES 

ANS  le  Tarn-et-Garonne,  on  nomme  Jayan- 
tières  ou  tombes  des  Géants,  des  monu- 
ments mégalithiques  qui  ressemblent  à  des 
dolmens  ou  à  des  Kist-vcan.  » 

(Matériaux,  2'  série,  t.  V,  p.   ti6). 

«  Il  y  a  aussi  une  Combo  del  Géant  à  Saint- 
Cirq,  près  de  Caussade  (Tarn-et-Garonne).  Le 
dolmen  qui  porte  ce  nom  paraît  avoir  eu  des 
dimensions  colossales  ;  il  a  été  brisé  et  fouillé, 
et  l'on  a  trouvé  sous  ses  fragments  des  ossements 
humains.  » 

(Bourquelot,  p.  8). 

Aux  environs  d'Agen  existe  un  conte  dont  le 


EN    GUIENN'E 


289 


héros  est   Grand-Gcsicr  :  Al.  Bladé  ni'ccrit  :\  ce 
sujet  : 

«  Je  n'ai  pu  encore  recueillir  d'une  façon  satis- 
faisante le  conte  gascon  du  Grand-Gésier  (Lou 
Grand  Guise),  un  géant  glouton  qui  avalait  les 
oiseaux,  le  bétail,  les  hommes  et,  faute  mieux,  les 
pierres  et  le  bois.  » 

Dans  la  commune  de  Roquecor  (Tarn-et-Ga- 
ronne),  on  montre  sur  une  pierre  l'empreinte  du 
pied  de  Rolland  ;  une  autre  empreinte,  attribuée 
à  son  second  pied,  se  trouve  à  3  ou  4  kilbmètres 
de  là,  dans  la  commune  voisine  de  Saint-Aman. 

(Communiqué  par  M.  Daymard). 

«  Dans  la  Gironde,  on  voit  à  Nérignan  une 
pierre  à  légende  portant  l'empreinte  des  genoux, 
du  pied  et  du  gourdin  de  Rolland.  » 

(Dalcai!,   Carie  prchisturiqt.f   de  la    Glrmjf  dans  le 
Couvris  de  l'Associnlioii  française,  t.  V,  p.   6:"). 

«  A  Tauriac  est  l'empreinte  du  pied  du  cheval 
des  quatre  fils  Aymon.  » 

ilbid.,   p.  éi7). 

Le  cheval  des  quatre  fils  Aymon  part   du  pla- 
teau de  Touilh,  commune  de  Villegouge  (Gironde), 

19 


290  GARGANTUA 

OÙ  l'on  montre  l'empreinte,  tombe  à  Saint-Ro- 
main-k-Virvée,  d'où  il  saute  sur  le  château  de 
Montauban,  commune  de  Cubzac,  pour  franchir 
l'espace  une  troisième  fois,  et  tomber  à  Roche- 
mombron,  commune  de  Tauriac. 

{Communiqué  par  M.  F.  Daleau"). 

«  A    Saint-Romain-la-Virvée,    au    lieu    dit    le 

Tertre,  à  Asques,  des  rochers  portent  l'empreinte 

du  pied  du  cheval  Bayard  ou  du  cheval  des  quatre 

fils  Aymon.  » 

(Daleau.pp.  610,  6i6). 

A  Saint-Pierrc-Toirac,  on  montre  une  roche 
sur  laquelle  on  distingue  l'empreinte  d'un  pied 
énorme  connu  sous  le  nom  de  Piado.  C'est,  dit- 
on,  la  trace  d'un  pied  de  saint  Pierre  (le  patron 
du  village),  qui,  voyageant  dans  ces  régions  arides 
et  rocailleuses,  eut  soif,  et,  posant  ses  pieds  sur 
les  deux  côtes  qui  bordent  la  rivière  du  Lot,  resta 
la  tête  baissée  vers  l'eau  assez  longtemps  pour  que 
son  pied  s'imprimât  dans  le  roc.  La  piado  était 
encore  fort  respectée  dans  mon  enfance  ;  les  gens 
pieux  s'y  agenouillaient,  priaient  et  laissaient  â 
côté  quelque  menue  pièce  de  monnaie.  Qiielques 
vieillards  g.irdent  encore  un  certain  respect   pour 


EN  GUIENNE  29 1 


la  sacrée  empreinte  dont  une  vieille  croix  de  bois 
marque  la  trace. 

(^Communiqué par  M.  Marcel  Da>ic). 

Dans  la  commune  de  Serignac  (Lot)  se  trouve 
un  dolmen  en  mauvais  état,  qu'on  appelle  en  patois 
Lou  Totimheî  del  Tsaian,   le  Tombeau  du   Géant. 

{Communiqué  par  M.  Daymard). 

Il  porte  aussi  le  nom  de  Roc  del  Tsaian, 
«  Il  est  profondément  implanté  dans  le  sol 
très  décliné  d'une  vigne,  et  se  compose  de  deux 
blocs  superposés,  dont  la  masse  entière  mesure 
six  mètres  cubes.  N'en  formaient-ils  qu'un  au 
début  ?  n  serait  imprudent  de  l'affirmer.  Ce  qui 
est  sûr,  c'est  que  le  bloc  inférieur,  plus  gros  du 
double  que  l'autre,  ne  paraît  pas  être  une  pro- 
duction locale,  nulle  trace  d'affleurement  rocheux 
ne  se  montrant  à  ce  niveau.  S'il  est  là,  c'est  qu'on 
l'y  a  mis.  Qui?  La  légende  le  sait  bien  : 

«  Quand  on  bâtissait  l'église  de  Combayrac,  il 
y  a  plusieurs  milliers  d'années,  un  géant  et  sa 
femme,  bons  chrétiens  par  hasard,  résolurent  de 
contribuer  à  sa  construction.  Ils  allèrent  choisir 
deux  beaux  quartiers  de  roche,  en  chargèrent  leur 
dos,  et  s'acheminèrent  vers  le  bourg.  Comme  ils 


292  GARGANTUA 


arrivaient  où  nous  voici,  on  leur  apprit  qu'ils 
venaient  trop  tard,  l'église  étant  faite  et  parfaite. 
Si  ces  braves  gens  eurent  un  regret,  ce  ne  fut  pas 
d'avoir  sué  à  la  tâche,  car  les  blocs  ne  leui 
pesaient  guère  plus  d'un  fétu,  mais  d'être  en  défaut 
pour  une  bonne  œuvre.  Que  faire  cependant  ? 
Ils  laissèrent  retomber  leur  charge  l'une  sur 
l'autre,  et  les  blocs  retenus  par  leurs  poids  n'ont 
pas  bougé.  » 

(Adolphe  Magcn,    Une  course  ai  Quercy,   cnnimiine 
de  Combayrac.  Agcn,    1873). 

A  Rocamadour,  pèlerinage  du  Quercy,  célèbre 
dès  la  plus  haute  antiquité,  devant  la  porte  de 
l'église  et  contre  la  voûte  d'une  sorte  de  grotte 
naturelle  qui  sert  de  porche,  on  voit  une  grosse 
épée  en  fer  à  moitié  enfoncée  dans  le  rocher  ;  la 
tradition  dit  que  c'est  Roland  qui  vint  déposer  là 
son  épée  comme  ex-voto. 

{Communiqué  par  M.  J.  Daymard). 

A  Rieupayroux  (Avcyron),  dans  une  chapelle 
qui  domine  un  vaste  horizon,  on  conserve,  fixé  à 
la  voûte  par  une  chaîne  de  fer,  un  omoplate  gigan- 
tesque, probablement  quelque  reste  de  ces  grands 


EN  GASCOGNE  295 


quadrupèdes  fossiles,   dont  les  cavernes   quercy- 
noises  ont  fourni  ù  Cuvier  des  échantillons  assez 
remarquables.  La  tradition  en  fait  un  os  humain, 
reste  d'un  géant  dont  je  n'ai  pu  savoir  les  aven- 
tures. 

Près  de  là,  un  énorme  bloc  de  pierre  passe  pour 
avoir  été  lancé  par  le  diable,  qui  voulait  écraser  la 
chapelle  nouvellement  bâtie  et  qui  dépassa  le  but 
de  quelques  centaines  de  mètres. 

(Communique  par  M.  Marcel  Devic). 


S  H.   -  GARGANTUA    EN  GASCOGNE    ET  DANS  LA 
RÉGION   DES  PYRÉNÉES 

R^»^  'après  D.  Monnier,  qui  n'appuie  point  son 
|g|  dire,  dans  les  Pyrénées  il  y  a  beaucoup  de 
saintes  pierres  auxquelles   les  pâtres  im- 
posent des  noms  analogues  à  celui  de  Gargantua. 

(  Trad.  pop.  de  la  Fraiicbe-Comlc,  p.  374). 

«    Non    loin    du    cirque    d'Estaubé    sont    des 
granges,  dites  Granges  de  Gargantua.  » 

(Joanne,  Pyrénées,  p.   158). 


294  GARGANTUA    EN    GASCOGNE 

Gargantua  n'était  pas  de  notre  pays;  mais  il  y 
est  passe.  On  dit  qu'il  venait  du  côté  de  Bordeaux, 
et  qu'il   s'en  allait  en  Espagne. 

C'était  un  homme  sept  fois  haut  comme  le 
clocher  de  Saint-Gervais  (i).  Avec  cette  taille,  il 
n'avait  qu'à  ouvrir  la  bouche  pour  avaler  les 
oiseaux  du  ciel. 

Gargantua  mangeait  tout  ce  qui  se  trouvait  à 
sa  portée,  même  du  buis,  même  des  pierres, 
quand  il  n'avait  pas  mieux  pour  contenter  son 
appétit.  Souvent,  il  avalait  jusqu'à  sept  charretées 
d'épines. 

En  traversant  le  Ramier,  tout  le  buis  qui  était 
alors  coupé  passa  dans  son  ventre. 

Par  bonheur,  Gargantua  ne  demeura  pas  long- 
temps chez  nous.  Il  n'y  a  pas  à  souhaiter  de  le 
revoir.  Pourtant,  je  n'ai  pas  entendu  dire  qu'il 
fût  méchant,  ni  qu'il  ait  fait  tort  à  personne. 

(^Communiqué  par  \[.  J.    F.  Bladé,  qui  a  recueilli  celle 
légende  du  vieux  Canaux,  de  Lecloure). 

(i)  Clocher  de  Lectourc. 


ET   DANS  LA  RÉGION    DES  PYRÉNÉES  295 


GÉANTS  SIMILAIRES 

ANS  la  région  des  Pyrénées,  au  lieu  de 
Gargantua,  nous  trouvons  Roland.  Il  est 
l'objet  de  proverbes  :  «  Fort  comme 
Roland  ;  Brave  comme  Roland  »  ;  il  a  attaché  son 
nom  à  une  certaine  quantité  de  pierres  ou  de 
grandioses  beautés  naturelles. 

(  Cf.  Cerquand,  4'"=  série,  pp.   15,  2;). 

«  La  Brèche  de  Roland  (Hautes-Pyrénées)  est 
une  ouverture  de  loo  mètres  de  large,  pratiquée 
dans  l'enceinte  des  rochers  qui  forment  le  cirque 
de  Gavarnie  ;  elle  est  ainsi  nommée  parce  que, 
selon  la  tradition,  Roland  la  tailla  dans  le  roc  vif 
d'un  coup  de  sa  Durandal.  » 

(Joannc,  Pyrénées,  p.   148). 

«  Au  sud  de  Lourdes  sont  les  petits  étangs  de 
Vivier  Lion,  creusés,  dit-on,  par  le  pied  ou  le 
genou  de  Roland  désarçonné.  » 

(Jbid.,  p.   101). 

«  Une  ouverture  faite  de  main  d'homme  près 
d'Itsassou  (Basses-Pyrénées),  s'appelle  le  Pas  de 
Roland;  selon  la  tradition,  le  célèbre  paladin  n'a 


296  GARGANTUA   EN   GASCOGNE 

eu,  pour  se  frayer  un   passage,   qu'à    frapper   le 
rocher  de  son  pied.  » 

(Ibid..p.  38). 

Sur  la  \Taie  popularité  Ju  nom  Je  Pas  de  Roland  donné  k 
certaines  gorges  des  Pyrénées,  cf.  Bladé,  Dissertation  sur  Its 
Chants  héroïques  des  Basques  (chant  d'Altabiscar). 

D'après  M.  Webster,  il  n'y  aurait  pas  cent  ans  que  l'on  donne 
le  nom  de  Pas  de  Roland  .i  la  brèche  d'Itsassou  ;  en  langue 
basque,  elle  s'appelle  simplement  «  le  Mauvais  pas.  » 

«  A  Lacarry  (Basses-Pyrénées),  est  un  grand 
bloc  appelé  Pierre  de  Roland.  » 

(Ibid.,  p.  5  5). 

«  Une  montagne  sur  les  bords  du  Tech  porte 
au  sommet  une  grande  pierre  appelée  Palet  de 
Roland.  » 

{Ibid.,  p.  358). 

«  Prés  du  col  de  Neuffons  est  le  pic  de  la 
Tasse  du  Géant.  » 

(Ibid.,  p.   362). 

Dans  le  pays  basque  et  dans  la  région  voisine, 
si  l'on  trouve,  ainsi  que  je  l'ai  relaté  p.  295, 
d'après  Joanne  et  Monnier,  des  endroits  qui  portent 
le  nom  de  Gargantua,  il  n'est  pas  certain  que  ces 
apppcllations    soient    bien    en    usage   parmi    les 


ET  DANS   LA  RÉGION  DES  PYRÉNÉES  297 


paysans.  Pour  MM.  Webster,  Cerquand  et  Vinson, 
les  noms  de  Roche  Roland,  Val  de  Roland,  etc., 
n'ont  pas  cent  ans  d'existence. 

Chez  les  Basques,  le  géant  par  excellence  est 
Tartaro  ou  Tartare;  le  Basa  Jaun,  l'homme  sau- 
vage, est  parfois  un  géant  ;  mais  c'est  surtout  un 
satyre.  Saint  Christophe  est  connu  comme  grand 
mangeur,  et  il  échange  ses  attributions  avec  un 
héros  nommé  «  Sept,  Quatorze  ou  Vingt-Quatre,  » 
parcequ'il  mange  comme  sept,  quatorze,  vingt- 
quatre  hommes,  et  travaille  à  proportion. 

{Comiiiufiiqué  par  ^f.   H'ebsUr). 

Le  type  du  Tartare,  ainsi  que  celui  du  Basa- 
Jaun,  a  été  très  bien  étudié  par  M.  Webster  dans 
ses  Basque  Legends,  et  par  M.  Cerquand. 

M.  Cerquand  a  recherché  la  légende  populaire 
de  Roland  dans  le  pays  basque,  et  dans  la  qua- 
trième série  de  ses  Légendes  et  Récits  populaires, 
parue  pendant  l'impression  de  ce  livre,  il  n'a  pas 
recueilli  moins  de  cinq  contes  dont  Roland  est  le 
héros. 

Voici  les  traits  épars  dans  ces  récits  où  Roland 
a  des  attributs  semblables  à  ceux  de  Gargantua. 
Il  est  aussi  grand  mangeur  (cf.  Cerquand,  p.  23). 


298        GARGANTUA  EN  GASCOGNE 


Il  a  une  canne  de  fer  grosse  comme  une  poutre 
(cf.  p.  17  ;  Gargantua  en  Haute-Bretagne,  p.  22, 
37,  et  surtout  le  Gargantua  Picard,  p.  222).  Sam- 
son,  son  cousin,  déracine  un  hêtre  pour  s'en  iaire 
une  massue  (Cerquand,  p.  20). 

Roland  lance  à  douze  kilomètres  une  pierre  (cf. 
sur  cet  exploit  (i)  attribué  ailleurs  à  Gargantua, 
les  pages  41,  83  du  présent  livre),  et  ses  mains  y 
restent  empreintes  (cf.  Gargantua  en  Haute-Bre- 
tagne, pages  7,  12). 

Comme  le  Gargantua  gallot  (cf.  p.  54)  qui 
saisit  un  cheval  par  la  queue  pour  s'en  faire  une 
massue,  Roland  prend  un  chien  par  la  queue  et 
s'en  sert  comme  d'une  arme  (Cerquand,  p.  16). 

Olivier,  compagnon  de  Roland,  du  deuxième 
coup  de  sa  massue,  fait  pencher  le  phare  de  Baby- 
lone  (cf.  la  mère  de  Gargantua  faisant  pencher  le 
clocher  de  Mézières,  p.  50,  et  le  Gargantua  corse 
qui  arrache  la  tour  de  Bastelica). 

M.  Cerquand  fait  observer  que  la  légende  de 
Roland  et  celle  de  Hamalau  ou  du  Fils  de  l'Ours, 
se  font  de  fréquents  emprunts;  c'est  une  observa- 

(i)  Cf.  sur  les  pierres  que  la  tradition  prétend  avoir  été  placées 
par  le  diable,  Roland,  etc.,  une  étude  de  M.  Cerquand  :  T^iraiiis 
tilhoMe  publiée  dans  les  Mi  moires  île  l' Aiadi-mif  de  t'andiitr,  i  S8 1  . 


ET   DANS   LA  RÉGION  DES    PYRÉNÉES         299 


tion  que  j'ai  pu  faire  en  Haute-Bretagne  (p.  $8), 
à  propos  d'un  conte  où  Gargantua  emprunte  aussi 
des  traits  aux  contes  des  hommes  forts,  très  popu- 
laires aussi  en  Haute-Bretagne. 

Dans  une  note  manuscrite  que  M.  Cerquand  a 
bien  voulu  me  communiquer,  et  qui  est  destinée 
à  une  nouvelle  édition  de  son  livre,  il  émet  l'opi- 
nion «  qu'aucun  autre  personnage  figurant  dans 
«  les  contes  ne  se  rapporte  davantage  qu'Hamalau 
«  d'un  dieu  soleil,  tel  qu'Hercule,  »  et  il  dit  que 
certains  de  ses  traits  peuvent  être  rapprochés  de 
la  légende  gargantuesque. 


CHAPITRE  XVI 


GARGANTUA  DANS  LE  MIDI 
SI.  -POPULARITÉ  DE  GARGANTUA 

;N  Provence,  dans  le  département  du  Var, 
et  dans  une  partie  de  celui  des  Alpes- 
Maritimes,  on  dit  en  parlant  d'une  per- 
sonne riche  et  puissante  :  «  A  couni  Gargantua, 
chè  a  set  ouros  de  reya  dé  cucou.  5)  —  «  Il  est  comme 
Gargantua,   qui  a  sept  heures  de  raie  de  eu.  » 

On  dit  d'un  gourmand  qu'il  a  un  appétit  de 
Gargantua,  ou  simplement  :  «  Que  Gargan- 
tuan  !  » 

(('.ommiinii/iif  f<iir  M.  Andri,   île  Nice). 


GARGANTUA  DANS  LE  MIDI  JOI 

A  Grasse,  on  dit  usuellement  :  «  Appétit  de 
Gargantua.  »  «  Repas  de  Gargantua.  »  On  dit 
aussi,  mais  moins  communément  :  «  Festin  pan- 
tagruélique. » 

{Communique  par  M.  Sinéquitr,  juge  de  paix  à 
Grasse;  il  pense  qu'au-delà  du  Var,  Gargantua 
doit  être  à  peu  près  inconnu). 

«  A  Gargas  (Vauduse),  M.  R.  Pottier  a  fouillé 
une  station  néolithique;  il  y  a  une  colline  co- 
nique située  entre  le  plateau  où  était  autrefois 
juché  le  village  de  Gargas  et  la  ville  d'Apt.  Le 
gisement  de  Gargas  était  déjà  connu  parmi  les 
gisements  fossiles.  » 

{Matériaux,  t.  IX  (1878),  p.  183-5). 
GARGANTUA    AU    BORD    DE    LA    MÉDItERRANÉE 

jARGANTUA,  dans  ses  voyages,  vint  visiter 
nos  pays.  En  passant  à  Cannes,  il  voulut 
aller  voir  les  îles  de  Lérins.  D'une  enjam- 
bée, il  franchit  le  bras  de  mer,  large  de  cinq  kilo- 
mètres environ,  qui  les  sépare  de  la  terre  ferme. 
Il  convient  d'ajouter  toutefois  qu'il  s'aida  de  son 
bâton.   La  légende  dit  qu'il  le  posa  au  milieu  du 


302  GARGANTUA 


bras  de  mer  pour  faire    l'enjambée  plus  facile- 
ment. 

Dans  les  mêmes  circonstances,  Gargantua, 
légèrement  indisposé,  crut  devoir  se  purger  en 
avalant  un  peu  d'eau  de  mer.  Il  en  remplit  donc 
le  creux  de  sa  main  et  l'avala.  A  son  grand  éton- 
nement,  il  se  trouva  plus  malade  après  qu'avant  ; 
il  se  plaignit  à  ses  amis  de  ressentir  de  légères 
coliques.  On  finit  par  en  découvrir  la  cause  :  sans 
s'en  douter,  Gargantua  avait  avalé  un  navire.  Le 
capitaine,  se  trouvant  tout  à  coup,  sans  s'en  ex- 
pliquer les  raisons,  dans  une  obscurité  profonde, 
avait  fait  tirer  le  canon  d'alarme. 

Cette  légende,  qui  m'est  communiquée  par  M.  Sénéquicr,  a 
été  recueillie  par  lui  de  la  bouche  d'une  personne  âgée;  sa 
grand'mèrc  la  lui  racontait  lorsque,  petite  fille,  elle  la  tenait  sur 
ses  genoux.  Mais  la  jeune  génération  l'ignore  complètement,  et 
dans  quelques  années,  nul  ne  la  connaîtra  plus. 


§  II.  —  GÉANTS  SIMILAIRES 

f^'j    AXS  le  Var,    se  voit  un  gros  rocher   de 
forme  arrondie,   et   posé  en  équilibre  sur 
un   autre  ;  on   le  nomme  la  Pomme  ou  la 
Peaume  de  Roland,    et   l'on   raconte    qu'il   a  été 


DAKS    LE   MJDI  305 


jeté   Id    par  Roland,    uu    jour    qu'il    jouait   i    la 
peaume  avec  Olivier. 

(^Communiqué  par  M.  André). 

Dans  l'arrondissement  de  Draguignan,  près 
du  château  d'Esclans,  nous  trouvons  les  Pahts 
et  la  Semelle  de  Saïuson,  en  provençal  la  Pètado  de 
Samsoun.  Les  palets  sont  deux  énormes  pierres 
circulaires,  semblables  à  des  meules  de  moulin, 
que  Samson  lançait  du  haut  de  la  montagne 
de  Rouet,  sur  la  rive  opposée  de  la  rivière 
d'Endre,  à  une  distance  de  i  kilomètre  environ. 
Un  certain  jour,  le  Géant  voulut  changer  de 
quartier  et  passer  sur  la  montagne  voisine, 
dite  de  Saint-Romain,  distante  de  deux  kilomètres. 
Il  franchit  cette  distance  en  deux  enjambées  ;  son 
pied  laissa  son  empreinte  sur  le  rocher  où  il  se 
posa,  et  où  l'on  voit  en  effet  un  creux  dessinant 
exactement  le  pied  droit  d'un  homme.  De  là 
La  Semelle  de  Samson  ou  La  Pélado  de  Samsoun. 

Non  loin  de  Vence,  nous  avons  La  pelote  de 
Roland.  L'illustre  paladin  et  Gargantua  se  jetaient 
cette  pelote  d'une  colline  à  l'autre,  pour  s'amuser 
et  passer  le  temps.  C'est  un  bloc  monstrueux  de 
forme  ronde,  que  l'on  remarque  au-dessus  d'une 


304  GARGANTUA 


baire  de  rochers,  tout  auprès  de  l'ancien  chemin 
de  Coursegouly,  non  loin  de  Saint-Barnabe. 

(Communique  par  M.  Sciiéquier). 

La  pierre  tabulaire  que  l'on  trouve  au  quar- 
tier de  la  Croix  de  Cabris  en  Saint-Vallier  (Alpes- 
Maritimes),  décrite  par  M.  Sénéquier  (p.  21-23), 
et  qui  semble  rentrer  dans  la  catégorie  des  pierres 
à  écuelles,  porte  le  nom  de  Caïsso  hrtmado  ;  voici 
la  légende  que  racontent  les  habitants  : 

«  Charlemagne  et  Roland  se  trouvaient  au  Cas- 
teîlaras  de  la  Touiré,  et,  probablement  pour  char- 
mer leurs  loisirs,  ils  eurent  l'idée  de  jouer  au 
bouchon.  Faute  de  bouchon,  Roland  lança  une 
boule,  qui  est  Roc-haron  ;  Charlemagne  lança 
ensuite  un  palet  qui  n'est  autre  que  Caïsso  brunado. 
Ce  palet,  qui  porte  encore  l'empreinte  des  cinq 
doigts  du  grand  empereur,  manqua  la  boule, 
soit  Roc-baron.  Il  vint  tomber  sur  le  pilier,  où  il 
resta  en  équilibre  et  où  il  se  trouve  encore.  Pour 
faire  juger  à  la  fois  de  la  vigueur  et  de  la  mala- 
dresse de  nos  joueurs,  je  dois  ajouter  que  Roc- 
haron  est  un  rocher  à  peu  près  rond,  de  20  mètres 
de  circonférence,   distant  de  cinq  à  six  kilomètres 


DANS   LE   MIDI  30S 


du  Castellaras  de  la  Touini,  et  que  Cuïsso  hrunado 
est  à  trois  kilomètres  environ  de  ce  rocher.  » 

(Scuéquier,  Attelais  camps  retranches,  etc.,  p.  24). 
Cf.  sur  des  exploits  similaires,  Cerquand,  IV,  p.  21-22. 

Une  sorte  de  colline  ou  rocher  domine  le  pano- 
rama des  bords  du  Rhône,  près  de  Carpentras. 

—  Qu'est-ce  que  cela  ?  demandai-je  à  un  paysan 
de  l'endroit. 

Il  me  répondit  : 

—  Aco,    moussu,    yi    disèn  l'estron  de  Dzu- 
piter, 

—  Cela,  monsieur,    nous   l'appelons  VÉtron    de 
Jupiter. 

{Communiqué  par  M.  Jules  Laurens). 

George  Sand,  dans  un  récit  intitulé  le  Géant  Yéous,  parle,  d'a- 
près un  récit  entendu  an  pied  des  Pj-rénées,  d'un  rocher  appelé 
par  les  habitants  le  Géant  Yéous,  et  qui  s'écroula,  pour  se 
venger,  sur  un  berger  qui  voulait  le  détruire.  Elle  pense  que 
Yéous  est  une  corruption  de  Zeus.  Si  cette  étymologie  était 
prouvée,  cela  formerait  un  second  exemple  de  Jupiter  devenu 
géant. 


^ 


20 


CHAPITRE  XVII 


GARGANTUA  EN  CORSE 

ous  le  nom  de  Gargantoua,  qui  n'est 
qu'une  prononciation  corse  de  Gargantua, 
le  Géant  est  aussi  connu  en  Corse.  On 
raconte  sur  lui  diverses  légendes,  entre  autres 
celle-ci  : 

Au  temps  jadis,  il  y  avait  deux  bourgs  qui 
étaient  en  rivalité.  Les  habitants  de  l'un  d'eux 
chassèrent  leurs  rivaux  de  leur  village,  et,  pour 
les  humilier  à  jamais,  ils  voulurent  abattre  le 
clocher  de  l'église.  Ils  y  attachèrent  de  grosses 
cordes,  et  essayèrent  de  l'abattre  ;  mais  ils  avaient 
beau  tirer,  le  clocher  était  solide  et  ne  tombait 
point.  Gargantoua  vint  à  passer  par  là,  et,  voyant 
les  gens  s'essoufler,  il  leur  dit  : 

—  Comment  !  vous  ne  pouvez  abattre  cette 
petite  tour  ?  allez-vous  en  et  laissez-moi  faire. 


GARGANTUA   EN   CORSE  507 


Les  Corses  s'écartèrent,  et,  d'un  coup  de  poing 
Gargantoua  abattit  le  clocher,  puis  il  continua 
tranquillement  sa  route. 

(^Recucilli  à  l'Ecole  normale  à'Aulcuil,  par  M.  Htiiiy 
Carnoy,  d'un  elne  origlnai'c  de  la  Corse). 

GARGANTUA    A   BASTELICA 

fU  temps  jadis,  les  habitants  de  Bastelica 
étaient  en  guerre  avec  un  village  voisin, 
et,  pour  détruire  la  puissance  de  leurs 
ennemis,  ils  attachèrent  à  leur  tour  une  corde  de 
crins  tressés,  et  se  mirent  à  tirer  dessus  de  leur 
mieux  pour  l'abattre.  Tous  les  gens  de  Bastelica, 
même  les  femmes  et  les  petits  enfants,  s'y  em- 
ployèrent de  leur  mieux;  il  leur  semblait  de  temps 
en  temps  que  la  tour  allait  tomber  ;  mais  quand 
ils  se  retournaient  pour  voir  si  sa  chute  était 
prochaine,  ils  la  voyaient  à  la  même  place,  droite 
et  solide.  Au  bout  de  trois  jours,  ils  finirent  par 
s'apercevoir  que  la  tour  ne  bougeait  pas,  et  que 
seule  la  corde  en  s'allongeant,  produisait  ce  mou- 
vement. 

—  Ah  !  dkent  les  anciens,  il  fuit  alijr  chercher 
Gargantua. 


308  GARGANTUA 


—  Oui,  répondirent-ils  ;  mais  où  le  trouver? 
Comme  ils  parlaient  ainsi,  ils  virent  une  grande 

ombre,   c'était  Gargantua  qui  arrivait  ;  il  leur  de- 
manda ce  qu'ils  avaient  à  tant  suer. 

—  C'est,  répondirent-ils,  que  depuis  trois  jours 
nous  voulons  abattre  cette  tour,  sans  pouvoir  y 
parvenir. 

—  Laissez-moi  faire,  dit  Gargantua. 

En  un  tour  de  main,  il  jeta  la  tour  par  terre  ; 
mais,  quand  les  gens  de  Bastelica  voulurent  le 
remercier,  il  avait  disparu  ;  en  une  seule  enjambée, 
il  avait  fait  plus  de  trois  lieues,  et  on  ne  put  le 
retrouver. 

(Communique  par  ^t.  Orioli). 

Bastelica  est  un  village  de  bergers  dans  la  montagne,  dont  les 
habitants  passent  pour  être  les  Béotiens  de  la  Corse. 

Ce  Gargantua,  dont  l'ombre  s'ctcnd  si  loin,  est  apparenté  au 
Gargantua  gascon.  Comme  le  Juif  errant,  il  marche  toujours. 
L'épisode  de  la  tour  arrachée  peut  être  rapproché  de  la  colonne 
démolie  par  Gargantua  (cf.  p.  45),  du  clocher  courbé  par  sa 
mère  (cf.  p.  $1),  du  tour  de  force  analogue  attribué  à  Olivier 
(cf.  p.  298),  et  du  passage  suivant  d'un  poème  ossianique,  qui 
est  ainsi  rapporté  par  M.  Henri  Martin  (Éludes  d'archéologie  ctl- 

''3««.  P-95)-' 

i<  Ossian,  marié  i  une  fée  de  Killarncy,  so  souvient  de  son 
peuple  et  de  sa  patrie,  et  il  désire  les  revoir.  La  fée,  consentant 
à  grand'peine,  lui  donne  un  cheval  magique   et  lui  recommande 


EN   CORSE  309 


sur  toutes  choses  de  ne  pas  mettre  pied  i  terre  durant  son 
voyage.  Il  se  retrouve  dans  le  pays  des  Finiens,  dont  les  raths 
et  les  duns  jonchent  les  vallies  de  débris.  Comme  il  s'en  allait 
le  creur  triste,  il  aperçoit  une  grande  foule  de  peuple  qui  s'ef- 
forçait de  dresser  une  haute  pierre,  et  n'y  pouvait  parvenir.  La 
foule  implore  l'aide  du  cavalier  qui  passe.  Ossian  s'approche, 
et  son  bras  puissant  met  debout  le  menhir.  Il  n'a  pas  quitté  la 
selle,  mais  dans  son  grand  effort,  son  pied  a  touché  la  terre.  Le 
cheval  disparait,  et  Ossian  se  retrouve  seul,  abandonné,  aveugle, 
et  courbé  sous  le  poids  de  trois  siècles.  » 


CHAPITRE  XVIII 


GARGANTUA  A  L'ÉTRANGER 

'ai  essayé  de  retrouver  à  l'étranger  les 
traces  du  Gargantua  populaire,  et,  sans 
pousser  l'enquête  aussi  sérieusement  que 
pour  la  France,  ce  qui  m'eût  été  difficile,  j'ai  pu, 
soit  par  mes  lectures,  soit  par  des  communica- 
tions qui  m'ont  été  faites,  me  convaincre  qu'il  n'y 
était  pas  inconnu  ;  mais  que,  vraisemblemcnt  ses 
traces  s'y  trouvaient  en  petit  nombre. 


§  I.  —  GARGANTUA  EN  SUISSE 

'après  une  tradition  répandue  dans  le  pays 
des  Grisons,  Gargantua  a  été  vu  à  Ilanz, 
dans    l'attitude    du    colosse    de    Rhodes, 


GARGANTUA  EN    BELGICLUE  3  1 1 

debout    sur  deux  rochers,    et  se  penchant  pour 
boire  d'un  trait  la  rivière  qui  coule  à  leur  base.  » 

(Bourquelot,  p.  5,  d'après  Grimm). 

Il  y  a  anssi  lieu  de  signaler  en  Suisse  un  bloc  inorme  cité  par 
D.  Monier,  p.  577,  qui,  de  môme  que  certains  rochers  en 
France,  ont  reçu  le  nom  de  Tète  de  Gargantua  ou  Tète  de 
Géant  (cf.  pages  243,  253,  27;),  est  appelé  par  le  peuple  Tète  de 
Calvin.') 

§  II.  —  GARGANTUA  EN  BELGIQUE 

I  'après  m.  Auguste  Hock,  qui  a  public  de 
bons  travaux  sur  les  traditions  populaires 
du  pays  de  Liège,   il  n'existe  dans  cette 
province  aucune  tradition  relative  à  Garsjantua. 

Gargantua  n'est  connu  du  peuple,  ni  dans  la 
province  de  Liège,  ni  dans  celle  de  Namur.  Les 
lettrés  seuls,  dans  nos  contrées,  disent,  le  cas 
échéant  :  C'est  un  vrai  Gargantua,  pour  un 
homme  qui  mange  énormément.  Dans  les  dia- 
lectes wallons  des  provinces  que  je  viens  de 
citer,  il  ij'y  a  pas  un  proverbe,  par  un  spot  qui 
rappelle  ce  souvenir.  On  peut  s'en  convaincre  en 
consultant  notamment  le  Dictionnaire  des  spots  ou 
proverbes  wallons  de  Jos.  Dejardin,   précédé  d'une 


312  GARGANTUA 


étude  sur  les  proverbes  par  J.   Stecher,   publié  à 
Liège  en  1863, 

Quant  aux  géants  faisant  d'énormes  enjambées, 
ou  des  sauts  impossibles,  nous  citerons,  pour  nos 
contrées,  les  légendes  de  la  <(  Roche  à  Bayard  » 
tout  près  de  Dinant  (sur  la  Meuse)  et  des  «  Quatre 
fils  Aymoni  »  au  pays  de  Liège. 

{Communiqué  par  M.  Clémenl  Lyon,  dt  Charlerot). 

Dans  le  pays  de  Charleroi,  comme  dans  beau- 
coup d'autres  contrées  voisines,  le  peuple  se  sert 
des  dictons  suivants  ; 

Avoir  un  ventre  de  Gargantua; 
Un  estomac  de  Gargantua; 
Une  bouche  de  Gargantua; 
Manger  comme  Gargantua. 

(Communiqué  par  M.  F.  L.  Giloi). 
LA   LÉGENDE   DU   GRAND    GARGANTUEAU 

(ETTE  légende  a  encore   aujourd'hui  cours 
^^  parmi  la  population  de  Farciennes  et  des 

"  villages  rapprochés. 
Un  jour,  il  y  a  de  cela  beaucoup  d'années, 
car  je  suis  vieux  et  j'étais  alors  fort  jeune  et  avide 
des  récits  de  grands  pères ,   j'importunais    mon 


EN  BELGIQ.UE  3I3 


vieux  voisin  qui  sommeillait  au  coin  du  toquoi  (i), 
réclamant  un  conte  de  lui. 

«  —  Je  vais  t'en  dire  un  beau,  me  répondit-il, 
un  ancien  haut  fait  du  grand  Gargantueau  (2), 
que  j'avais  oublié  et  qui  m'est  revenu  tout  à 
l'heure  en  donnant.  Quand  tu  l'auras  entendu, 
tu  me  laisseras  tranquille  et  tu  t'en  iras.  » 

Cette  espèce  de  mise  en  scène  grava  les 
paroles  dans  ma  mémoire ,  car  ordinairement  le 
papa  n'attachait  pas  tant  d'importance  à  ses  paroles 
et  me  racontait  vingt  histoires  pour  une  sans  qu'il 
y  parût. 

C'ét^t  la  première  fois  que  j'entendais  sa 
vieille  histoire  ou  plutôt  sa  vieille  légende  de 
Gargantua  à  Farciennes.  Depuis  lors,  on  me  l'a 
racontée  maintes  fois,  et  j'ai  vu  qu'elle  y  était 
populaire. 

Voici  ce  que  me  dit  le  vieillard  : 

«  Il  y  a  longtemps,  bien  longtemps,  Gargan- 
tueau, dans  une  de  ses  longues  pérégrinations, 
vint  voir  le  pays  de  Charleroi,   qui'  alors  ne  se 


(1)  Ancien  nom  wallon  local,  employé  pour  désigner  le  foyer 
primitif  en  fer  battu  qui  remplaya  les  chenets  quand  commença 
l'usage  du  charbon  de  terre. 

(2)  Prononciation  de  Gargantua,  en  wallon  local. 


^14  GARGANTUA 


nommait  pas  ainsi,  et  il  passa  par  Farciennes  ;  lA 
il  se  reposa,  assis  sur  cette  montagne  voisine  que 
tu  vois  là,  à  droite,  et  sentant  une  grande  soif,  il 
se  prépara  à  la  satisfaire  ;  tu  sais  que  notre  belle 
rivière  de  Sambre  coule  entre  deux  hautes  côtes, 
l'une  nommée  Colline  du  Pairis  (Pierrier),  et  à 
droite  de  l'eau  le  hameau  de  Te^ée  (i),  l'autre 
sur  la  rive  gauche,  où  se  trouve  tout  le  reste  du 
village,  se  nomme  la  Colline  du  Lwat  (2). 

«  Le  grand  voyageur,  engagé  par  la  limpidité 
de  la  rivière  serpentant  au  milieu  des  vertes  et 
humides  prairies,  mit  un  genou  sur  le  Pairis  et 
l'autre  sur  le  Lwat,  après  avoir  eu  soin  d'y 
amasser  deux  tas  d'herbes  pour  garder  chaque 
jambe  de  sa  culotte  neuve  ;  puis  il  plaça  ses  deux 
mains  sur  les  deux  bords  de  notre  Sarabrc,  et 
baissant  la  tête  au  nix'tau  de.  l'eau,  il  se  mit  à 
boire  à  même  du  courant;  cela  fut  court  et  bon  : 
les  flots  attirés  par  la  puissante  haleine  du  géant, 
scr  précipitèrent  dans  son  gosier  comme  dans  un 

(i)  C'est  sous  le  chevet  de  la  chapelle  de  fcrgnéc  qu'on 
retrouva,  en  1857,  cinq  tombes  de  vampires  fixés  dans  leur  cer- 
cueil par  des  grandissimes  clous  en  fer  carris.  Voir  Documents  et 
Raf-porls,t.  I,  p.   153. 

(2)  Cette  orthographe  se  continuait  encore  dans  les  actes 
locaux  de  1590;  aujourd'hui  on  icrit  Louât. 


EN   BELGiaUE  315 


gouffre,  avec  tous  les  poissons  qui  y  nageaient  ; 
les  eaux  reniflées  remontèrent  même  le  courant, 
la  rivière  agitiîe  fut  réduite  subitement  d'un  tiers. 
«  Cependant  le  géant  ne  reprit  qu'une  fois  ha- 
leine et  s'arrêta  au  milieu  de  sa  soif,  de  crainte  de 
mettre  notre  rivière  à  sec  et  de  faire  mourir  de 
soif  les  bons  paysans  voisins,  car  il  n'était  pas 
méchant,  Gargantueau,  quoi  qu'on  en  dise,  et  les 
enfants  même  ne  le  fuyaient  pas  toujours;  il  se 
plaisait  à  causer  parfois  avec  eux;  il  ne  ressem- 
blait pas  en  cela  à  Croquemitaine. 

«  Quand  il  releva  la  tête,  il  vit  devant  lui,  sur 
le  bord  de  la  ri\ière,  un  malicieux  polisson  qui 
le  regardait  d'un  air  narquois  et  lui  souriait  la 
bouche  à  demi  ouverte  et  les  yeux  pleins  d'ex- 
pression. 

«  —  Que  me  veux-tu,  toi!  lui  dit  le  géant, 
tu  as  l'air  de  te  moquer  de  moi? 

«  —  Oh  que  nenni.  Monseigneur,  je  ne  vou- 
drais pas  pour  tout  au  monde  vous  manquer  de 
politesse,  reprit  l'enfant,  car  jamais  vous  n'avez 
fait  de  mal  à  mes  camarades. 

—  Non,  c'est  vrai,  mais  que  me  veux-tu ,  enfin  ? 

—  Eh  bien!  bon  Gargantueau, n'avez-vous  rien 
senti  passer  avec  l'eau  par  votre  gosier? 


3l6  GARGANTUA 


—  Rien  que  je  sache,  l'eau  n'est-elle  pas  pure 
et  limpide? 

—  Pure  et  limpide,  oui,  mais  elle  porte  des 
bateaux,  et  vous  en  avez  avalé  un  avec  tous  ses 
agrès,  qui  descendait  l'eau  derrière  vous. 

—  Crois-tu,  gamin?  il  me  semble  en  effet  qu'il 
y  avait  là  un  bateau. 

—  Et  vous  l'avez  avalé  sans  façon ,  bon  Gar- 
gantueau. 

—  Ah!  c'est  donc  cela  que  j'ai  senti  passer  une 
harhauche  (i)?  » 

(Communiqué  par  M.  F.  L.  Gilot,  de  la  Société 
archéologique  de  Charleroi). 

Sur  Gargantua  buvant  à  la  rivière,  cf.  les  pages  8i,  127,  20S, 
219,  etc.  Sur  les  navires  avalés,  cf.  le  commentaire  du  conte 
n»    II  (Haute-Bretagne),  et  les  pp.  199,  219,  etc. 

De  même  que  les  villes  de  la  Flandre  fran- 
çaise, certaines  villes  belges  ont  des  processions 
traditionnelles  où  figurent  des  géants.  A  Ath,  un 
géant,  nommé  Goliath,  figure  dans  la  procession 


(i)  Mot  de  wallon  local,  désignant  une  légère  barbe  de  plume 
ou  tout  autre  fragment  aussi  mince  pouvant  se  trouver  dans 
J'eau. 


EN  ITALIE  517 


annuelle.  A  Mons,  a  lieu  tous  les  ans  un  cortège 
où  le  Doudou  est  combattu  par  les  géants. 

§  III.  —  GARGANTUA  EN  ITALIE 

lE  même  que  les  Français  disent  :  «  Manger 
comme  un  Gargantua  » ,  les  Romains 
disent  :  Fà  cr  Gargante,  c'est-à-dire  :  Fare 
le  scroccom,  manger  goulûment. 

Cette  analogie  de  signification  a  la  même  ra- 
cine gar,  que  nous  trouvons  dans  Garganella,  gar- 
garisme, gargarozzo  (cf.  Diez,  Etymologisches 
Wôrtcrhuch,  p.  156),  qui  pense  (verbo  gargatta'), 
que  nous  dérivons  peut-être  les  deux  mots  du 
gigantesque  appétit  de  l'Hercule  gaulois. 

Il  est  possible  que  pour  les  Romains  et  les  Fran- 
çais l'origine  soit  commune  et  se  trouve  en 
relation  avec  la  racine  gar,  manger  :  elle  n'a  peut 
être  pas  de  rapport  avec  Gargantua;  mais  le  mot 
romain  a  pu  être  emprunté  au  français,  parce  que 
les  Romains  ont  eu  pendant  de  nombreuses 
années  avec  les  Français,  des  relations  civiles  et 
politiques,  qui  ont  laissé  des  traces  dans  le  dia- 
lecte. 

(CommuxijiM'  par  M.  Franctsco  Sabalini,  de  Rome). 


3l8        GARGANTUA  AU  CANADA 


S  IV.  —  GARGANTUA  AU  CANADA 

gt  u  Canada  se  trouve  le  cap  Gargantua,  non 
loin  du  cap  Gros,  qui,  avec  le  cap  Iro- 
quois,  son  vis-à-vis  et  son  pendant,  forme 

ce  que  le  célèbre  naturaliste  Agassiz  appelait  les 

portiques  du  lac  Supérieur.  » 

(A.  de  Lamothe,  Ciin]  mois  che\  les  Français  d'Ame-  ■ 
rique,   p.   |88). 

Il  serait  curieux  de  rechercher  si  Gargantua  a 
laissé  quelques  traces  dans  les  traditions  populaires 
canadiennes,  où  l'on  retrouve  tant  de  ressem- 
blances avec  celles  «  de  l'ancienne  patrie.  »  Mais 
c'est  une  étude  que  peuvent  seuls  faire  les  savants 
canadiens,  dont  plusieurs  sont  très  zélés  pour  la 
littérature  populaire  de  leur  pays,  resté  eu  dépit 
de  tout  si  profondément  françiis. 


C)lCDI<r^CD}GDlCDK^OK;DK:DlCOi^ 


ADDITIONS  ET  CORRECTIONS 

Page  12.  —  Le  Sahot  de  Gargantua  se  trouve 
sur  la  route  de  Saint-Brieuc  à  Plaintel,  et  son  palet 
à  Donges.  Ce  sont  deux  mégalithes. 

{Communiqué  par  M.  René  Ken'iler). 

Page  io6.  —  On  raconte  autrement  la  manière 
dont  Gargantua  fit  la  plaine  de  Mordreuc. 

«  Gargantua  avait  un  jardin;  des  ânes  venaient 
le  ravager.  Gargantua,  en  colère,  fi-appa  du  pied 
et  il  en  fit  un  large  trou,  dont  la  plaine  en  s'y 
jetant  forma  la  plaine  de  Mordreuc.  Gargantua  fiit 
débarrassé  des  ânes  pillards  ;  mais,  dans  sa  colère, 
il  s'était  cassé  deux  dents,  et  ces  deux  dents  cra- 
chées par  lui  vinrent  tomber  sur  la  grève  :  ce  sont 
deux  menhirs.  On  voyait  jadis,  sur  l'autel  même 
(situé  au  bas  de  l'église),  les  têtes  d'ânes  rappelant 
cette  folle  histoire.  » 

(Ogie,  a-t.  Saint-Suliac). 

Dans  la  légende  ordinaire,  c'est  le  jardin  de 
saint  Suliac,  abbé  d'un  monastère  voisin,  que  les 
ânes  viennent  ravager.  Cf.  M'n«  de  Cerny,  p.  13-15. 


320  ADDITIONS   ET   CORRECTIONS 

Les  substitutions  d'un  héros  à  un  autre  sont  fré- 
quentes, et  la  légende  gargantuesque  en  offre  de 
nombreux  exemples. 

Page  157.  —  Gargantua  s'était  assis  sur  lu  ca- 
thédrale d'Avranches  ;  il  avait  un  pied  sur  Tombe- 
laine  et  un  sur  le  mont  Saint-Michel.  Il  avait  à 
côté  de  lui  un  bédou  (blaireau)  qui  lui  servait  de 
chien  et  était  presqu'aussi  grand  que  son  maître. 
Quand  Gargantua  se  levait,  le  bédou  sautait  sur  le 
Giouin  du  Sud  et  de  là  sur  le  mont  Saint-Michel  : 
en  deux  sauts  il  y  était. 

Quant  Gargantua  voulait  manger,  quarante 
hommes  de  corvée,  vingt  de  chaque  côté,  lui  en- 
fournaient les  aliments  avec  des  pelles  à  marc. 
Quant  les  bourgeois  d'Avranches  étaient  fatigués, 
on  mandait  les  sauniers  de  la  baie  du  mont  Saint- 
Michel  qui  venaient,  par  bande  de  quarante  par 
paroisses,  avec  leurs  pales  (pelles)  à  sablon  sur 
l'épaule. 

Quant  il  soulageait  son  humaine  nature  dans  la 
rivière  de  Sée,  la  rivière  débordait  :  c'était  une 
avàlaison  (inondation). 

Gargantua  avait  un  sabre  qui  coupait  sept  lieues 
avant  le  fil. 

(_ComniiinijiU  par  M.   Coiirayc  du  Pan). 


ADDITIONS   ET  CORRECTIONS  521 


Ces  épisodes  se  retrouvent  ùans  les  légendes  précédentes,  sauf 
le  grind  blaireau  qui  lai  servait  de  chien  ;  le  sabre  qui  coupe 
tept  lieues  avant  le  fil  est  connu  daus  les  contes  populaires. 

Page  241.  —  «  A  Hyèvre-Paroisse ,  un  lieu 
dit  porte  la  dénomination  de  sous  le  fauteuil  de 
Gargantua.  Avec  le  tombeau  de  Gargantua,  près  de 
Vuillafans  (Doubs),  et  la  Roche  de  Gargantua,  près 
de  Clairvaux  (Jura),  je  ne  connais  pas  en  Franche- 
Comté  d'autres  traditions  de  ce  genre  sur  le 
héros  de  Rabelais.  » 

(  Répertoire  des  travaux  historiques  1883,  n"  5,  p.  416). 

Page  246.  —  M.  Ch.  de  Gargan  a  publié  à 
Metz,  en  188 1,  la  Généalogie  historique  de  la  maison 
de  Gargan,  in-80  de  570  pages. 

Page  517.  —  A  Malines,  il  y  a  tous  les  trois 
ans  une  procession  où  figure  une  famille  de  géants. 
Il  en  est  de  même  à  Anvers.  A  Bruxelles,  on  pro- 
mène aussi  parfois  des  géants.  Ces  processions 
ont  lieu  encore  en  beaucoup  d'autres  localités  de 
la  Belgique. 

{Cammuniqui  par  M.  F.  L.  Cilof). 


21 


TABLE  ALPHABÉTIQUE 

DES    GESTES    DE   GARGANTUA  ET    DE    SES    SIMILAIRES 


1.  —  Gestes  de  Gargantua 


Aigle  (porté  par  un)  56.  —  Amoureux  100.  —  Anneau  ma- 
gique (son)  59.  —  Appétit  31,  38,  39,  51,  53,  6),  69,  71,  73, 
75,  80,  81,  82,  86,  87,  90,  92,  93,  95,  96,  12;,  i2é,  127, 
189,204,  209,222,237,  238,  294,32t. — Arbres  arrachés  21,  38, 
47.  49.  S'.  76.  222;  cassés  37,  39,  45  ;  coupés  78;  qui  porte  le 
nom  de  Gargantua  267.  —  Argent  gagné  23,  60.  —  Avale  tout  ; 
des  animaux  191,  192,  206,  209;  une  armée  20;;  un  bûche- 
ron 223  ;  des  charrettes  17;,  272  ;  ses  enfants  10;  ;  sa  femme  4$  ; 
des  hommes  44,  72;  des  moines  195,  199;  un  moulin  258;  des 
navires  (voyez  ce  mot)  ;  ses  nourrices  198,  238;  des  pèlerins  223  ; 
des  pelles  75,  80,  92,  177;  des  pierres  24,  107;  des  rivière» 
(voyez  ce  mot);  dn  sable  204. 


324  TABLE   DES   GESTES 


B 

Bain  de  pieds  121.  —  Barbe  26.  —  Barre  de  fer  54.  —  Bar- 
rique d'or  55.  —  Bâton  (rochers  ou  mégalithes)  12,  14,  168, 
501.  —  Berceau  8.  —  Berger  (il  est)  179.  —  Bienveillance  39, 
76;  82,  128,  2§4,  315.  —  Blé  scié  82.  —  Bonnet  205.  — 
Bottes  155,  230.  —  Bouche  ouverte  205,  206.  —  Bouillie  85, 
87,  176,  177.  —  Boule  (mégalithe)  231,  232.  —  Bûcheron 
avalé  223.  —  Buvant  1*  mer,  les  rivières  (voyez  ces  mots). 


Caillou  (mégalithe)  151,  182;  grossissant  dans  son  esto- 
mac 72;  ramassé  pour  se  défendre  92,  184.  —  Canne  (sa)  en 
pierre  37;  une  colonne  45;  en  bois  22,  89,  267,  301;  plantée 
comme  monument  2;,  42,  4;.  —  Canon  tiré  par  les  vaisseaux 
avalés  4t,  63,  74,  109,  126,  301.  —  Cap  Gargantua  518.  — 
Chaise  152,  153.  —  Chapeau  61.  —  Charrette  avalée  175,  272; 
portée  237,  294.  —  Cheminée  2:3.  —  Chemise  74,  85.  — 
Cheval  152;  pas  de  son  cheval  154;  pris  par  la  queue  54. 
—  Chiens  poursuivant  Gargantua  6,  92,  184.  —  Clocher 
abattu  154,  307,  308;  penché  51;  sur  lequel  il  s'assied  16, 
178,  320;  sur  lequel  il  met  le  pied  79,  80,  184,  219;  pris 
pour  une  plante  122.  —  Compagnons  (ses)  55,  222.  —  Cons- 
tructeur 49,  23e.  —  Cris  96.  —  Cuiller  9,  65,  67,  i86.  — 
Culottes  287.  —  Cuve  à  lessive  (buvant  dans  une)  77. 


Déjections  32,    40,   97,    126,    128,   181,    222,    237,    271.    — 
Demeure  20,    30,   44,    63,   78,   88,    123.  —  Dents  11,  78,  91, 


DE   GARGANTUA  325 


106,  254;  creuse  223.  —  Dépatturcs  193,  197,  198.  —  De- 
vin 179.  —  Diable  défié  47,  86;  trompé  par  lui  47,  86;  Gar- 
gantua assimilé  au  diable  159.  —  Doigts  152,  153,  231  ; 
(empreintes  de  ses)  242.  —  Domestique  (se  loue  comme)  51,  52. 


Écartements   41,    46,    127,   173,   208,  219,   258,    267,  271, 
273>  î">  3'4>  32°-  ~~  Échelles  258.  —  Écrasant  tout   89,  222. 

—  Écuelle  9,    10.   —  Empreintes   laissées  7,    13,  30,  45,  157, 
162,  183,  258.  —  Enfants  (ses)  m.   —   Enfers  (descente  aux) 
52.  —  Enjambées  38,  74,  82,  90,  98,  122,  157,   158,  175,   184 
195,   198,    222,   233,    234,     270,    301.   —  Enterrement   76.   — 
Épaule  209.—  Escalier  258,  341.  —  Étron  173,  232,  254,  288. 

—  Étang  bu  81.  —  Étymologie  76. 


Fagots  (ses)  39,  47,  51,  76,  80,  86,  87,  205,  208.  —  Famine 
mise  dans  le  pays  222.  —  Fauchant  74,  85,  156,  159,  190.  — 
Fauteuil  153,  241,  258,  319.  —  Faulx  (coupe  tout)  87,  190.  — 
Fées  (filleul  des)  37,59;  leur  fait  peur  70  ;  est  doué  par  elles  37, 
59.  —  Femme  (sa)  11,  45,  102,  120,  187,  225  ;  fuseau  de  sa 
femme  12,  120;  sa  quenouille  ii,  120.  —  Fesses  8,  234.  — 
Forêt  abattue  45,  49.  —  Formulette  204.  —  Frère  de  Gar- 
gantua 6). 


Galet  216,  235.  —  Galoche  6,  l8é.  —  Gargantua  général  61. 
-  Gargantua  (nom  de  lieu)  155;  formes  patoises  :  Gargantuais 


5.26  TABLE    DES   GESTES 


229;  Gargantia  201,  229;  Gargantuan  284,  501;  Gargantuas 
itS,  231;  Gargantoua  306;  Garganturas  118;  Gargountoun  189; 
Gargantueau  313;  Guergintua  151;  Jerguinnia  iji.  —  Gargao 
(mont)  7,  8,  154;  vieux  coq  230;  ferme  250'"  nom  de  famille 
247;  nom  du  père  de  Gargantua  75;  grotte  267  ;  les  Gargants 
216.  —  Gargante  317;  Gargas  256,  301;  Gargolate  247.  — 
Gargomtual  118.  —  Géant  venant  pour  combattre  Gargantua 
225.  —  Géants  voyageant  avec  lui  55;  qu'il  va  voir  98.  — 
Grand-Tua  79;  Grand-Tuard  80.  —  Granges  (ses)  293.  — 
Gravelles  et  graviers  4,  j,  6,  10,  14,  31,  40,  65,  68,  74,  107, 
158,  169,  212,  216,  221,  255.  —  Gueule  (souterrain)  de  Gar- 
gantua   266.   —  Gurgantelec  129. 

H 

Habits  60,  74,  84.   —  Hiver  produit  par  Gargantua  85.   — 
Hottée  154,  218,  236. 


rconogpraphie    13,    266.    —   Iles    jetées    ou    posées    13,    i;; 
vomies  72,  73.  —  Incendie  éteint  97,  239. 

J        • 

Jagaens  et  Gargantua  (les)  25,  31,  71,  89.  —  Jeux  (ses)  242 
(voyez  palet).  —  Juif  errant  (assimilé  au)  176.  —  Jument  (sa)  46 
clic  pisse  46. 

L 

Lieue  de  Gargantua   75.   —   Lit  (dolmen)   8,   285,  286.   — 
l.itbobolcs  (personnages)  :  Gargantua  40,  41,   $5,  84,    i>6,  161, 


DE   GARGANTUA  327 


179,  184,  199,  217.  2ÎI.  232.  25;,  236,  2)6,  303;  autres   130, 
131,  167,  188,  235,  293,  303.  304-  —  Lunettes  212,   21$. 
Luttmt  55. 


M 

Macrine  (sainte)  poursuivie  par  Gangantua  174.  —  Mains 
(empreintes)  258.  —  Marchant  toujours  215,  308,  313.  —  Ma- 
riage 44,  102.  —  Marin  49,  60,  62.  —  Masse  d'armes  222  .  — 
Maudissant  une  viUe  69.  —  Médecin  (son)  descend  dans  son 
estomac  35,  177,  259.  —  Mer  bue  74,  108,  126,  177,  206,  271, 
301;  passée  40,  45.  68,  71,  301-  —  Mère  (sa)  221;  géante  jo, 
75  ;  naine  19,  20  ;  sa  grossesse  20,  78  ;  elle  fait  pencher  un 
clocher  51.  —  Meules  de  moulin  jetées  sur  lui  206.  —  Moines 
avalés  195,  199.  —  Monstres  vaincus  272.  —  Montagnes  for- 
mées de  ses  déjections  7,  97,  272  ;  de  la  décrotture  de  ses 
chaussures  207,  233,  239;  sur  lesquelles  il  s'assied  258;  qui 
représentent  son  image  253,  266.  —  Montré  en  spectacle  23.  — 
Mort  (sa)  4;,  48,  67,  73,  76,  91,  tio.—  Moulins  qu'il  fait  tour- 
ner 78;  qu'il  avale  259. 


N 

Naissance  (sa)  21,  78.  —  Navires  avalés  33>  35>  4i.  4^.  62, 
72,  74,  90,  108,  126,  177,  19s,  199.  20é,  219,  271,  301^ 
31;;  vomis  33,  41,  65,  72,  74,  110;  pris  sous  le  bras  33;  à 
bord  desquels  il  s'embarque  49,  60;  sautant  dans  son  esto- 
mac 63,  177,  20é,  171,  302.  —  Neige  qu'il  forme  83.  — 
Nourrices  (ses)  76,  204;  il  les  avale  198,  258. 


328  TABLE   DES   GESTES 

o 

Ombre  (son)  s'étendant  au  loin  308.  —  Ouro  (fils  d')  221. 


Palets  (pierres  appelées)  6,  151,  167,  léS,  169,  17J,  181, 
182,  187,  193,  198,  208,  210,  211,  213;  2ié,  232,  255;  jouant 
aux  palets  55,  179,  184,  199,  235,  256.  —  Pari  48,  86.  — 
Paris  (voyages  à)  23,  46,  éi,  125;  étymologie  de  Paris  46.  — 
Pas  (empreintes)  152,  200.  —  Pèlerins  avalés  223.  —  Pelles 
avec  lesquelles  on  le  sert  7;,  So,  92,  177,  520.  —  Père  (son) 
géant  75;  nain  19;  ours  221.  —  Pet  92,  177,  271.  —  Pieds 
(empreintes)  7,  13,  30,  4;  ;  blessé  205,  259;  coup  de  pied  45, 
63,  259.  —  Pierres  avalées  24;  à  aiguiser  6,  74,  75,  83,  86, 
ISS,  158,  162,  21S,  218;  à  pisser  219  ;  lancées  41,  84,  156, 
161,  217,  231,  232,  241,  256,  303;  vomies  25;  tombées  de 
sa  poche  151;  plantées  183;  retirées  de  son  soulier  (voyez 
gravier);  dites  de  Gargantua  5,  7,  120,  156,  170,  185,  208, 
211,218,220,233,235,  261,  262,26),  295.  —  Piété  filiale 
26,41,  4)  —  Pisseries  46,  79,  89,  178,  253,  255,  321  — 
Pont  221.  —  Pouce  162.  —  Princesse  délivrée  56.  —  Proverbes 
I  à  3,  118,  119,  149,  162,  165,  166,  167,  170,  185,  201,  203, 
227,  229,  230,  247,  263,  2S4,  300,  301,  312.  —  Puits  tari 
239  ;  où  il  descend  56. 


R 


Rade  pissée  16.  —  Rivières  qu'il  boit  81,  208,  242,  258,  268, 
271,  272,  311,314;  qu'il  tarit  239,  243,  272,   311.  —  Rivières 


DE   GARGANTUA  329 


ou  étangs  qu'il  forme  16,  78,  89,  253,  255,  274.  —  Rochers 
semés  13,  14,  32,  40,  89,  157,  2^3  ;  vomis  31,  32,  40,  72,  73  ; 
transportés  pour  obliger  12;  ;  laissés  par  impuissance  2;8,  319; 
dits  de  Gargantua  157,  243,  320;  lancés  40;  séparés  de  la  terre 
6}.  —  Ruse  (sa)  225. 


Sabots  :  leur  taille   30,   237;   il  les  laisse    30,    35,   42;   les 
nettoie  174,  175,  193,  195,  214,  234,  237,  285;   menhirs   319. 

—  Saint  Pierre  et  Gargantua  160. —  Samson  (il  joue  avec)  235, 
236.  —  Sang  (son)  forme  des  rivières  274  ;  meurt  au  bout  48,  86. 

—  Siège  152.  —  Soif  39,  81,  208,  239,  242,  243,  258,  268, 
271,  272,  31:,  315.  —  Sommeil  97,  189.  —  Souliers  (méga- 
lithes) 120,  121;  leur  taille  et  leur  façon  61,  205  ;  il  les  rac- 
commode  123;   les  décrotte  169,   198,  233.  —  Soupe  (52)274. 

—  Soupière  176,  212.  —  Stupidité  48,  67.  —  Sueur  17e. 


Taille  44,  60,  78,  88,  95,  98,  122,  127,  294.  —  Toile  qu'il 
faut  pour  panser  son  pied  205,  259.  —  Tombeau  (dolmen)  10, 
110,  121,  152,  285,  321.  — Tonneau  dans  lequel  il  boit  82,  96, 
127,  128;  vidé  39,  96;  avalé  96.  —  Tua  (nom  de  sa  mère)  76. 


Valets  (ses)  79,  8;,  90  92,  93,  95,  204,  222,  320.  — Ventre 
(s'ouvram  le)  67.  —  Verre  (son)  10.  —  Voix  100,  153. 


1^ 


330  TABLE   DES    GESTES 


II.  —  Personnages  similaires 


Aymon  (les  quatre  fils)  289;  empreintes  512;  enjambées  de 
leur  cheval  289,  290. 

B 

Bavard  (empreintes  du  cheval)  290,  Î12.  — Brise-Chênes  22^. 


c 


Calvin  (tète  de)  311.  —  Charlemagne  jouant  avec  RoLind  304. 
—  Christophe  (saint)  213,  247,  249,  296;  déracinant  un 
arbre    249. 


D 


Dessoubre,  géant  antliropophage,  enfermé  sous  un  rocher,  sue 
une  rivière,  245.  —  Diable  (le)  :  ses  palets  167;  sa  table  262; 
sa  galoche  167  ;  empreintes  234;  lançant  des  pierres  131,  167, 
295.   —  Le  diable  et    Gargantua   47,    86.  —  Doudou  (le)    317. 


Frœusberg  (le  géant  du)  armé  d'une  m.issue  252. 


DES   SIMILAIRES  35  I 


Gayant  227.  —  Giants  anonymes  115,  163,  244,  317; 
bâtissant  église  292;  construisant  un  tumulus  164;  laissant  des 
pierres  292;  boule  Jugeant  23e;  creusant  un  fossé  200;  enfouis 
sous  des  rochers  261;  enjambées  164,  278;  goutte  du  géant 
(étang)  244;  gravier  laissé  264;  lançant  des  pierres  188;  mar- 
mites 252  ;  os  293  ;  palets  266  ;  pavés  26$  ;  pierre  du  géant  262, 
275;  se  réveillant  parfois  21;,  2ji;  roche  du. géant  252; 
tasse  296;  transformé  en  pierre  245;  tombeau  2jit,  275,  276, 
88,  291;  transportant  des  rochers  251,  257;  noms  éveillant 
l'idée  de  géant  :  Gigasses  261  ;  Pcyres  gigontes  276  ;  brèche  de 
Gonrgaillât  272-;  Jayandes  276;  Jayantiéres  288.  —  Go- 
laffre  240.  —  Goliath  240,  317.  —  Grand-Gésier  (son  ap- 
pétit) 289. 

H 

Hamalau    58,   298,    299.    —    Henri    IV    (tite  de)    27;.    — 
Hok-Bras  :  sa  naissance  138;   filleul  de  fée    139;    s'allonge    e^" 
se  raccourcit    140;    construit  des    montagnes    141  ;    attrape    la 
luae  143  ;  creuse  la  rade  de  Brest  144;  avale  des  vaisseaux  14;  ; 
sa  mort  146. 

J 

Jean  de  l'Ours  :  fils  d'ours  278;  s^chevelure  ;  sa  canne  est 
un  peuplier  279  ;  son  appétit  ;  tient  la  lune  dans  sa  main  ; 
combat  le  diable  280;  conquiert  le  Saint-Sépulcre;  tue  les 
monstres  28 1;  rencontre  le  Juif  errant;  sa  mon  et  son 
tombeau   282.  —  Juif  errant  assimilé   à    Gargantua    176;   sou 


'l 


332  TABLE   DES   GESTES 


empreinte;    tirant  un  gravier  de  sa  chaussure   117;  rencontre 
Gargantua  176;  Jcau  de  l'Ours  282. —  Jupiter  (son  étron)    305. 

K 

Kastenwald  (géant  du)  251.  —  Kertoff  (saint)  247;  son  far- 
deau 248'. 

M 

Martin  (saint)  248,  260,  277  ;  roches  dites  de  Saint-Martin  277  ; 
ses  empreintes  200,  277  ;  sa  vaisselle  277  ;  enjambées  278  ; 
celles  de  sa  mule  201.  —  Merlin  buvant  appuyé  sur  des  col- 
lines 114.  —  Michel  Morin  :  sa  chaise  113.  —  Moine-Blanc 
(rocher)  243.  —  Morand  :  son  empreinte  sur  un  rocher  259,  260. 


N 

Nollen  (géant  du)  enseveli  sous  une  montagne  252. 

o 

Olivier  fait  pencher  une  tour  298;  compagnon  de  Roland  303; 
joue  avec  loi  303. 


Pierre  (saint)  et  Gargantua  léo;  géant  buvant  à    la   rivière; 
SCS  empreintes  290. 


DES    SIMILAIRES  333 


R 

Rabelais  (fauteuil  de)  197.  —  Rannou  :  lance  une  pierre  130, 
131;  la  laisse  par  impuissance  130;  empreintes  131;  sa  force  et 
sa  taille  138;  son  siège  131.  —  Reuss  227.  —  Roland  :  appé- 
tit 298;  arbre  déraciné  298;  brèche  295;  cheval  pris  par  la 
queue  298;  empreintes  289,  298;  épée  292  ;  étang  creusé  295  ; 
joue  avec  Gargantua  303  ;  avec  Charlemagne  304;  lance  des 
pierres  298;  palet  296;  pas  295;  pelote  303;  peaume  303; 
pierres  277,  296;  proverbes  29;;  saut  de  son  cheval  n6.  — 
Rusquec  (le  géant  du  sire  du)  transporte  des  rochers  135;  sa 
taille  13e;  vaincu  par  saint  Herbot  136;  son  tombeau  136. 


Samson  avalant  une  charrette  273;  enjambées  273,  303;  em- 
preintes 303;  jouant  au  palet  303;  jouant  avec  Gargantua  255; 
hottée  formant  une  montagne  24e;  palets  262,  303;  pierre 
i  Samson  2;;;  proverbes  240;  semelle  303.  —  Schrat,  semeur 
de  forêt  251.  —  Servance  (géant  de)  244.  —  Sletton  creuse 
la  vallée  de  la  Liepvrc  251. 


Vierge   (la)   substituée    à    Gargantua  256,  260;   transportant 
un  bloc  2)7  ;  laissant  son  empreinte  2;7. 

Y 

Yéous  (le  géant)  30;. 


Vg 


B 


TABLE  DES  MATIÈRES 


ISTRODUCTIOV 1 

Principaux  ouvrages  consultés xxix 

CHAPITRE  I 


GARGANTUA    EN    HAUTE-BRETAGNE 

5        I.    PoPDLARITé     DE     GaRCANTUA I 

5    II.  Lieux   auxq.«els    est   attaché  le  kom  de  Gar- 
gantua  ou   SON  SOUVENIR 3 

5  III.  Légendes  GARGANTUEsauES 19 

I.  La  naissance  de  Gargannia  et  ses  voyages.  19 
II.  Gargantua  visite  Saint-Malo  et  Saint-Cast; 

sou  départ  pour  l'Angleterre 30 

III.  Gargantua  filleul  des  fées 37 

IV.  Gargantua  à  Paris  et  en  Angleterre 43 

V.  Gargantua  à  Paris,  le  diable  le  trompe  ...  47 

VI.  Gargantua   marin 49 

VII.  Les  aventures  de  Gargantua 50 


336  TABLE   DES   MATIÈRES 

VIII.  Gargantua  filleul  Je   la  reine  des  fées  ....  $9 

IX.  Les  deux  Gargantua 65 

X.   Gargantua   à  Nasado 68 

XI.  Gargantua  et  les  Jaguens 71 

5  IV.  Petites  légendes  et  fragments  GARGANTUEsauES.  73 

I.  Gargantua 74 

II.   Gargantua  ;   sa   mort 7S 

III.  Gargantua  fait  tourner  les  moulins 78 

IV.  Grand-Tua 79 

V.  Le  Grand-Tuard 80 

VI.  Enjambées  de   Gargantua 81 

VII.  La  vaillantise  de  Gargantua 82 

VIII.  Gargantua  faucheur 84 

IX.  Gargantua  et  le  diable 85 

X.  Gargantua  et  la  bonne  femme 87 

XL  Gargantua  et  les  Jaguens 88 

XII.  Gargantua  à  Dinard 90 

XIII.  Gargantua  à  Gahard 91 

XIV.  Gargantua  à  Saint  Suliac. 93 

S      V.    LÉGENDES    RECUEILLIES    PAR    DIVERS    AUTEURS 94 

I.  Gargantua  dans  le  pays  de  Retz 95 

II.  La  Dent  de  Gargantua 98 

5  VI.  Géants  SIMILAIRES  (Michel  Morin;  le  géant  Merlin; 

Saut   de   Roland;  le  Juif   errant) JiJ 

CHAPITRE  II 

GARGANTUA    EN    BASSE-BRETAGNE 

5     I.  Popularité  db   Gargantua 118 


TABLE   DES   MATIÈRES  337 

5  II.  LiEDX  AUXQUELS  S'aTTACHBNT  SOM  NOM  ET  SON  SOU- 
VENIR       119 

5  III.  Petites  légendes  GARGANTUEsauES  (Gargantua  à 
Pontaven,  à  Lannion,  dans  le  Léonnais,  k 
Roscotï,  etc.) 122 

^  IV'.  Popularité  be  géants  sihilaires 128 

1    Rannou.  —  Rannou  et  la  Sirène 129 

II.  Le  Géant  du  seigneur  du  Rusquec 134 

III.  Histoire  authentique  du  géant  Hok-Bras  ..        157 

CHAPITRE  III 

GARGANTUA   EN    NORMANDIE 
ij     1.  Popularité   di-    géant  ;    Rochers  et   mégalithes 

AUXaUELS     ON     attache     SON    NOM  ;     PETITES    LÉ- 
GENDES (La  pierre  à  aâUer.  —  Le  mont   Saint- 

MicheL  —  La  montagne  de  Besneville,  etc 149 

5    H.  La  légende   de  Craméml    158 

5  III.  Géaxts  similaires 165 

CHAPITRE  IV 

GARGANTUA    DANS   LE    MALNE,     l' ANJOU     ET    LA    TOURAINE 

5     I.  Gargantua  dans  le  Maine i6> 

5    II.  Géants   similaires '66 

5  III.  Gargantua  en   Anjou '67 

5  IV.  Gargantua   en  Touraihs '63 

22 


338  TABLE   DES   MATIÈRES 

CHAPITRE  V 

GARGANTUA    DANS    l'OUEST 

§  I.  Garoaktha  en  Poitou  ;  Linux  qli  portent  son 
NOM  ;  Traditions  et  légendes  (Gargantua  et 
sainte  Macrine.  —  La  butte  de  Montcoué.  — 
Repas  de  Gargantua) 170 

§   IL  Gargantua  en  Vendée.  —  Mégalithes  qui  portent 

son  nom 178 

S  IIL  Gargantua    en    Saintonge.    —    Mégalithes    qui 

portent  son  nom.  —  Géant  similaire 185 

5  rV.  Gargantua  en  Angoumois.  — Gargantua  faucheur.       189 

CHAPITRE  VI 

GARGANTUA  DANS    LE   CENTRE 

5     L  Gargantua   en   Berry  ;  Lieux   aui    portent   son 

NOM;  Petites  légendes;  Géant  similaire....         193 

5   IL  Gargantua  dans  la  Marche  200 

§  III.  Gargantua   en   Bourbonnais îoi 

$  IV.  Gargantua  en  Nivernais.  —  Aventures  de  Gar- 
gantua         aoj 

§  V.  Gargantua  en  Orléanais  et  en  Sologne  —  (Méga- 
lithes auxquels  s'attachent  son  nom  ;  ses  palets). .       20S 

CHAPITRE  VII 

GARGANTUA    EN    ILE-DE-FRANCE    ET    EN    CHAMPAGNE 

Mégalithes  qui    portent  son  nom.    —    Gargantua 
avale  une  rivière 215 


TABLE   DES    MATIÈRES  339 


CHAPITRE  VIII 

GARGANTUA   DANS  LE  NORD 

5     I.  Gargantua  en  Picardie.  —  Mégalithes 220 

L  Naissance  et  exploits  de  Gargantua 221 

n.  Comment  Gargantua  se  débarrassa  de  Brise- 
Chênes 225 

§    II.  Gargantua  en   Flandre 226 

5  III.  Gargantua   en   Artois 227 

CHAPITRE  IX 

GARGANTUA    EN    BOURGOGNE 

§      I.  Popularité   de   Gargantua 229 

5    II.  Lieux  aui  portent  son  nom;    Petites  légendes.  230 

I.  Gargantua  et  Samson 255 

II.  Gargantua  et  le  meunier 237 

III.   L'appétit  de  Garg.intua 238 

5  m.  Géants  similaires  239 


CHAPITRE  X 

GARGANTUA    tN    FRANCHE-COMTÉ 

Lieux  aui  portent  son  nom  ;  Légendes 241 

Géants  similaires  (Dcssoubrc  ;  le  Géant  pétrifié  ; 

la  Hottée  de  Samson) 244 


340  TABLE  DES   MATIÈRES 

CHAPITRE  XI 

GARGANTUA   DANS  L'eST 

^     I.  Gargantua  en  LoRRArNE  ;  Géants  similaires  (saint 

Kertofl  ;  saint  Martin,  etc.) 246 

5    II.  Gargantua  en  Alsace  ;  Similaires 249 

CHAPITRE  XII 

GARGANTUA   EN   DAUPHINÉ   ET   EN    SAVOIE 

5      I.  Gargantua  en  Dauphiné 250 

Personnages  similaires 256 

5    II.  Gargantua  en  Savoie 257 

Géants  similaires  (Morand;  saint  Martin) 259 

CHAPITRE  XIII 

GARGANTUA   DANS  LE    LYONNAIS,    l'aUVERGNE 
ET    LE    LIMOUSIN 

5   I.  Gargantua  dans  le  lyonnais 261 

5  H.  Gargantua  en  Auvergne 261 

5  III.  Gargantua  en  Limousin 263 

Géant  similaire 263 

CHAPITRE  XIV 

GARGANTUA    EN    LANGUEDOC 

5      I.  Mégalithes  AuxauELS  s'attache  son  nom 264 

5    II.  Légendes  gargantuesoues  (Vaisseau  avalé.  —  Le 

géant  du  mont  Corneille) 270 


TABLE  DES  MATIÈRES  34 1 

5  III.  Géants   similaires  (Rochers  qui   portent   le    nom 

de  géants) 27; 

Jean  lie  l'Ours 2^8 

CHAPITRE  XV 

GARGANTUA    EN    GUIENNE,     EN    GASCOGNE     ET     DANS     LA 
RÉGION   DES   PYRÉNÉES 

5     I.  Gargantija  en    Cihenne;  Ses  traces 28} 

Géants    similaires    (Grand-Gésier  ;    Roland  ;  les 

quatre  fils  Ayraon,  etc.) 288 

§    II.  Gargantua  en   Gascogne  et  dans  la  région  des 

Pyrénées 293 

Géants  similaires  (Roland,  Hamalau,  Olivier,  etc.)       29; 

CHAPITRE  XVI 

GARGANTUA   DANS  LE  MIDI 

5     l.  Popularité  de   Gargavtwa 300 

Gargantua  au  bord  de  la  Méditerranée 301 

S    II.  Géants  similaires  (Roland  ;  Samson  ,  Charlemagne  ; 

Jupiter)   }0i 


CHAPITRE  XVII 


Gargant(;a  en  Corse 


306 


Gargantua  a  Bastelica jo; 


342  TABLE  DES   MATIÈRES 


CHAPITRE  XVIII 

GARGANTUA    A    L'ÉTRANGER 

§      I.  Gargantua  en  Suisse , , - 

§    II.  Gargantua   en   Belgique ,  i  j 

La  légende  du  grand  Gargantueau 312 

§  IIL  Gargantua  en  Italie ,1- 

S  IV.  Gargantua  au  Canada ,  ,8 

Additions  et  corrections 5,0 


Table  ALPHABÉTiauE  des  gestes  de  Gargantua  et  de  ses 
S1.MILA1RES 


525 


Achevé  d'imprimer  le  2j  janvier   iSS} 

par  U.  Cagniard  imprimeur  à  Rouen 

pour  Maisoiineuve  &  Ci' 

libraires-éditeurs 

à  Paris 


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